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La femme charcutée
Appétit dévorant, estomac capricieux
et criminellement raffiné, épicurien gustatif, gourmet
carnassier pour qui la saveur de son prochain lui sert de buffet
assaisonné, Hannibal Lecter, le cannibale de Jonathan Demme
(et création de l'imagination du romancier Thomas Harris),
reprend du service, cette fois sous les auspices de Ridley Scott,
cinéaste prodige de BLADE RUNNER devenu le pathétique
démagogue de la condition féminine. Ici encore, Scott
impressionne par la subtilité perverse par laquelle son film,
aux allures progressistes et féministes, cache encore une
fois en son sein le conservatisme machiste et sexiste qui dictait
son plus récent GLADIATOR, alors que l'écran de cinéma
sert de plateau d'argent à la dissection du corps féminin
comme objet d'angoisse soumis au regard contrôlant et sadique
du spectatoriat masculin. Et comble de perversité, non seulement
le corps féminin sert ici le plaisir voyeur et pervers du
regard mâle, mais, suprême offense, devient même
hors-d'oeuvre, matière de chair à lacérer et
à dévorer.
On se souviendra alors de la psychanalyse à
laquelle Hannibal Lecter soumettait la jeune Clarice Starling dans
le SILENCE DES AGNEAUX, où était révélée
l'angoisse de la perte du père chez la jeune femme (son père
policier, symbole de l'ordre patriarcal, étant décédé
en service lorsque Clarice était enfant). Le récit
oedipien était alors mis de l'avant par la quête de
la jeune femme, frêle et timide, cherchant à refouler
sa féminité en entrant en fusion avec le corps masculin
du FBI, le corps-père. De ce récit psychanalytique,
Ridley Scott nous schématise une Clarice vivant de la haine
de la mère castratrice - haine de la maternité, du
corps féminin et de sa propre sexualité - offrant
son corps masochiste aux lacérations de Hannibal qui occupe
ici le rôle à la fois dominateur et amoureux du père.
Selon la théorie de Laura Mulvey et de son
article fondateur «Plaisir visuel et cinéma narratif»(1),
il existe deux sources principales du plaisir visuel au cinéma:
la scopophilie et le narcissisme. La scopophilie, telle que définie
par Freud, consiste au plaisir de regarder, pulsion sexuelle indépendante
des zones érogènes où l'individu s'empare de
l'autre comme objet de plaisir soumis au regard contrôlant.
Le narcissisme, quant à lui, rappelle la théorie de
Lacan, où le miroir (dans ce cas-ci l'écran) devient
le lieu de la reconnaissance du soi, mais un soi supérieur,
un «ego idéal», le spectateur entrant à
la fois en état de fascination et d'identification avec son
alter-ego écranique. Selon Mulvey, ce double mécanisme
du plaisir visuel, divisé dans le cinéma hollywoodien
sur l'axe des genres (masculin/féminin), contraint la femme
à l'état d'objet du regard mis en spectacle (plaisir
voyeuriste ou scopophilique), face à l'homme qui devient
porteur du regard auquel le spectateur masculin s'identifie (plaisir
narcissique). La femme étant constamment associée
à la peur primordiale de la castration masculine dans l'inconscient
de la société patriarcale, sa «fétichisation»
par le regard voyeuriste du héros masculin (donc du spectateur
par identification narcissique) et par le contrôle sadique
qu'il porte sur elle (le héros étant celui qui contrôle,
punit ou récompense la femme) réassure le spectateur
et enclenche son regard.
Ce double jeu du regard, des plus évidents
dans le cinéma d'horreur (particulièrement les «slasher
movies»), atteint son paroxysme dans HANNIBAL. En effet, le
dressage du regard tient ici de la feinte: oeuvre féministe
au premier niveau (illustrée par la force de caractère
de Clarice affrontant sans broncher l'autorité mâle
du FBI), le film tire son efficacité sexiste au second niveau,
au niveau de l'inconscient, suivant presque à la lettre la
thèse de Laura Mulvey. La femme, dans le film de Scott, devient
la «femme-icône» de Mulvey, c'est-à-dire
la femme n'étant pas le sujet mais l'objet du regard, offerte
en fétiche pour le plaisir visuel masculin qui contrôle
le champ et la narration et confronte l'angoisse originelle que
représente le corps féminin (la femme comme «manque»
ou «absence phallique» dans le récit oedipien)
en le fétichisant, le disséquant, le modelant (thème
obsessif chez Hitchcock, notamment dans VERTIGO) pour annihiler
la menace qu'il génère.
Ainsi, en plus d'exprimer au second degré
la honte de la physiologie et du sexe féminin et maternel
(elle dissimule, sur les dessins que lui fait parvenir Hannibal,
les seins de la femme, symbole de la maternité), Clarice
rappelle également la menace castratrice oedipienne latente,
alors que ses collègues et toute la société
dans laquelle elle évolue tentent de la mettre en échec,
à l'écart, afin de se protéger de l'angoisse
qu'elle génère. Et de l'échec de ses collègues
à réduire Clarice à l'état sécurisant
de fétiche (le personnage de Ray Liotta dessinant sur son
calepin, lors d'une conversation téléphonique avec
celle-ci, le corps disséqué d'une femme sans tête,
alors que Clarice, à l'autre bout du fil, dessine, à
l'opposé, la tête d'un homme au cigare, la regardant
directement, dominateur), arrive Hannibal, père-dicateur
et christianique, à qui Clarice offre son corps masochiste
et honteux. Hannibal, Christ crucifié (la métaphore
visuelle est peu subtile ici, presque cliché), descend de
sa croix, tuant les prétendants et s'emparant du corps vulnérable,
concupiscent et «consentant» de Clarice. Hannibal représente
ici, masqué, la figure du pouvoir sur sa victime; héros
qui, tout au long du film, constitue le sujet d'identification narcissique
du spectateur. Hannibal se met alors à modeler Clarice, à
la disséquer, à en faire un fétiche, un objet
du regard scopophilique contrôlant, à l'image de cette
publicité de Gucci qu'observe Clarice en sortant du lit (on
y voit les corps disséqués, sans tête, de mannequins
féminins de papier, appel direct au corps féminisé
de Clarice qui, on le sait, a également été
modelé par Hannibal sous la griffe de Gucci). C'est dire
que d'un corps asexué, Hannibal sculpte Clarice pour en faire
un objet sexué et fétichisé, objet de désir
pour le regard-mâle sadique, protégé de toute
confrontation dans la sécurité de la salle obscure;
le corps-objet lui rappelant «l'absence phallique» et
déviant l'angoisse masculine de la castration. À partir
de ce moment, lorsque le «Christ», figure archétypale
de la société patriarcale occidentale, s'empare de
Clarice, celle-ci, source inconsciente d'angoisse et de frustration
dans l'imaginaire du spectateur-mâle, perd le contrôle
de la narration et de son corps au profit du regardant. Désormais,
elle n'est plus le sujet mais l'objet de la narration. C'est Oedipe,
tuant le Sphinx, cette image du pouvoir énigmatique matriarcal,
et s'emparant de Jocaste et de la cité de Thèbes,
se tapissant derrière ses murs.
Le film se termine avec l'évasion d'Hannibal
alors qu'arrive sur les lieux du crime une escouade du FBI, en profondeur
de champ, derrière le corps sexualisé et fétichisé
de Clarice. C'est l'expression finale du retour à la ségrégation
traditionnelle et patriarcale des genres (masculin/féminin),
qui se conclue par la fermeture à l'iris sur l'oeil pervers
d'Hannibal, ce «Peeping Tom» regardant par le trou d'une
serrure, paroxysme du voyeur admiratif par les yeux duquel le spectateur
arriva, en bout de course, à reprendre ses droits sur le
corps lacéré et charcuté de la femme.
Oeuvre régressive, réactionnaire
et hautement sexiste, il serait alors tentant, après le visionnage
de HANNIBAL, de retourner aux précédentes oeuvres
«féministes» de Ridley Scott, soit G.I. JANE
et THELMA & LOUISE, ce qui nous permettrait non seulement de
mettre à jour le manque de courage idéologique flagrant
du cinéma de Ridley Scott, mais qui nous permettrait également
de démontrer la perverse subtilité avec laquelle le
cinéma hollywoodien camoufle son discours politique droitiste
et dominateur (ici le statu quo de la domination de l'imaginaire
collectif par la ségrégation sexiste patriarcale)
derrière la façade progressiste d'un engagement politique
ou féministe noyé par les codes de représentation
statiques du modèle hollywoodien.
(1) Laura Mulvey, «Visual Pleasure and narrative
cinema» in Screen, vol.16, no.3, automne
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