ANALYSE
2001
GOUTTES D'EAU SUR PIERRES BRÛLANTES
France [1999]

Réalisateur: François Ozon
Scénario: François Ozon, d'après une pièce de Rainer Werner Fassbinder
Interprètes: Bernard Giraudeau, Malik Zidi, Ludivine Sagnier et Anna Thompson

 

Le couple vu par Ozon

Léopold a 50 ans, il invite Franz, un jeune garçon de 19 ans, à monter chez lui et le séduit assez rapidement. Franz quitte sa copine, s'installe chez Léopold, mais le couple ne tarde pas à se désagréger. Bientôt, débarquent Anna, l'ex-petite amie de Franz, et Véra (Anna Thompson), transsexuel, ancien amant de Léopold. C'est une réflexion sur le couple que nous propose François Ozon en adaptant une pièce de Fassbinder écrite à l'âge de 19 ans. Il reste très fidèle à la sobriété de la pièce et pourtant le cinéma se justifie à chaque instant.

On commence par s'amuser, on rit de l'appartement de Léopold, de sa verve séductrice, des vêtements de Franz et de sa naïveté; les premières disputes sont hilarantes. Les arrivées successives d'Anna et de Véra amènent le divertissement à son apogée. La scène de danse, instant de relâchement total, de comique énorme, inoubliable... Mais quand Léopold affirme qu'il ne prend plus goût à rien quand Franz imite Léopold dans sa relation avec Anna, quand Véra raconte son passé, l'ampleur de la souffrance des personnages donne une nouvelle dimension au film qui, au-delà de la comédie, intègre une satire sociale.

Ce n'est pas la marginalité que veut traiter Ozon. Ce n'est pas un couple homosexuel qu'il filme, ni même un couple des années 70: c'est un modèle de couple avec une complémentarité dominant-dominé que l'on retrouve dans chaque société, et dont il dissèque la déchéance. Il sonde l'échec relationnel avec une réelle justesse de ton due en grande partie aux performances étonnantes de Bernard Giraudeau (Léopold) et des deux révélations que sont Malik Zidi (Franz) et Ludivine Sagnier (Anna). Le réalisateur alterne ainsi les moments de sombre lucidité en rapport à l'universalité du sujet, et l'humour décalé, propre à Ozon, relatif au caractère particulier de cette relation.

Ozon est un enfant de la FÉMIS (1), ses plans sont très travaillés. La disposition des personnages dans le cadre, particulièrement dans les plans fixes sur le canapé, témoigne des rapports de force entre les personnages: les attitudes physiques sont mises en parallèle avec la santé relationnelle des différents couples. Les plans récurrents sur les fenêtres vues de l'extérieur renforcent la claustrophobie inhérente aux huis clos (le film se déroule intégralement à l'intérieur de l'appartement de Léopold). Cette claustrophobie qui révèle les horizons bouchés des personnages atteint son paroxysme dans la scène finale quand les fenêtres refusent de s'ouvrir. Les multiples surcadrages emprisonnent les personnages, les isolent, les divisent. La construction cinématographique remplie pleinement son rôle dramatique et le spectateur qui ne le voit pas le ressent...

François Ozon acquiert de la maturité en adaptant une pièce de jeunesse, il signe là un film plus abouti que les précédents, où la recherche cinématographique prime sur les artifices. Il ne renonce pas néanmoins à ce qui nous plaisait déjà dans son cinéma, soit l'originalité jusque dans la bande originale: la chanson allemande interprétée par Françoise Hardy justifiant à elle seule le prix du billet d'entrée.

(1) La FÉMIS est une grande école de cinéma française.

 

Romain André

 

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