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Complexe culturel
Certains auront reproché à Agnès
Jaoui d'avoir réalisé un film de dialogues et d'acteurs
(ce qui est juste mais un peu court), et de ne pas avoir su mettre
en scène «un film de cinéma». On lui a
reproché en effet de ne pas avoir utilisé le langage
audiovisuel comme le font les «vrais» réalisateurs
qui ont le don du montage savant, des mouvements de caméra
habiles, de l'emploi de sons beaux et pertinents... etc. Mais en
réalité, le film de Jaoui possède d'indéniables
qualités de mise en scène, et de mise en images. Je
pense en particulier aux jeux de cadrage en forme de jeux de mots,
poussant la formule de Béla Balàsz à son paroxysme:
«les mouvements de caméra étaient des verbes,
les angles de prise de vue des adjectifs et les personnages des
noms. » Dans un des plans du film en effet, on découvre
un complexe culturel cadré de telle façon que nous
lisons «complexe cul» puisque la caméra a été
volontairement mal placée par rapport à l'enseigne
«complexe culturel». Ce jeu de cadrage fait bel et bien
montre d'une réelle volonté de mise en image drôle
et intelligente.
Intelligente car il nous annonce que le film est
un complexe culturel à lui tout seul. Jaoui nous emmène
plusieurs fois au gré du film dans des expositions de peinture,
mais aussi des représentations de théâtre et
de musique. Correspondance magique de ces arts avec le cinéma
laissant apparaître par la même occasion un chassé
croisé d'individus aux cultures souvent contraires, ou en
tout cas contrastées. Et le protagoniste principal (Jean-Pierre
Bacri) de «complexer» justement pendant tout le film
de ne pas avoir la culture nécessaire (il veut apprendre
l'anglais), ou pas la bonne culture vis-à-vis des autres
(il va au théâtre et s'intéresse à la
peinture). En fait, tous les personnages du film sont plus ou moins
amateurs d'art (une actrice, un peintre, un musicien) mais leurs
liens avec l'art trahit bien souvent des complexes humains, psychologiques.
Le complexe culturel devient même un vaste «complexe
de cul», le film traitant dans une large mesure des rapports
sentimentaux. «Le concept de beauté a ses racines dans
l'excitation sexuelle et originairement il ne désigne pas
autre chose que ce qui excite sexuellement», écrivit
Freud.
Pourquoi avoir désigné du nom du
«goût», du nom d'un des cinq sens, la capacité
à juger du beau? François Warin a écrit à
juste titre: «Le goût est le sens le plus ancré
dans le coeur du sujet, le sens le plus sensuel, le plus délicat,
le sens le plus viscéral: il n'y a pas de goût sans
dégoût et... sans vomissement: l'affirmation de notre
goût ne va pas sans une intolérance viscérale
pour le goût des autres comme si seul le nôtre était
fondé en nature. » Dans le film de Jaoui, les personnages
font tous l'expérience à un moment ou à un
autre du goût d'autrui, soit en le subissant (subir le mauvais
goût en matière de décoration d'intérieur),
soit en le faisant supporter aux autres (aimer plus les animaux
que les hommes). Le goût n'est là que comme prétexte
à des conflits plus profonds, l'incapacité à
accepter son prochain et les points de vue singuliers. Jeu cruel
dans lequel l'apparence et le rituel hypocrite de la société
sont démontés. LE GOUT DES AUTRES est un film de la
surface, de l'artifice des rapports humains. Jaoui joue d'ailleurs
avec les vitres, les reflets au début du film, mais aussi
les flous traduisant une confusion des sentiments et des «camps».
Finalement, cette comédie dramatique, définitivement
sociale, sonne un peu comme un film «à la Capra»
où, notamment, nous assistons à la rédemption
d'un patron qui tente de se séparer de son monde, qu'il trouve
de plus en plus faux, en nouant des liens avec une actrice. Des
intellectuels ont vilipendé cet aspect du film: en fin de
compte hollywoodien, le film se terminant bien, le patron n'étant
pas si méchant... etc. L'histoire écrite par Jaoui
et Bacri a été qualifié de «centriste».
Mais, on peut se demander si le sujet du film est si important comparé
au plaisir de spectateur que l'on éprouve (et retrouve) face
au film. «Le sujet d'une oeuvre d'art offre peu d'intérêt
pour l'homme de goût. Il faut se rappeler qu'un tableau, -
avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque
anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs
en un certain ordre assemblées, pensait Denis. Le style de
l'univers du couple vedette est suffisant à assurer l'intérêt
et la cohérence du film. LE GOUT DES AUTRES est à
mon sens une oeuvre extrêmement drôle, juste et personnelle,
ingrédients nécessaires pour se régaler. Un
film à mon goût.
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