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Le fond du formel
-«Distinguer dans les vers le fond et
la forme ; un sujet et un développement; le son et le sens...
autant de symptômes de non-compréhension ou d'insensibilité
en matière poétique.»
(Paul Valéry)
L§im Jarmusch est en pleine forme. Son avant-dernier
long métrage de cinéma, DEAD MAN [1996], alors qu'il
était clairement «iconoclaste» avait religieusement
secoué un petit groupe de gens qui en ont vite fait leur
film «culte». Le noir et blanc y était ensorcellent,
la partition de Neil Young shamanique. Deux ans plus tard, Jarmusch
termine son documentaire protéiforme sur Young et son groupe
THE YEAR OF THE HORSE, en mélangeant, tel un Rauschenberg
du septième art, différents supports (Hi-8, Super
8 et 16mm). Le film témoigne d'une maîtrise de la matière
composite réellement impressionnante (voire impressionniste).
Avec GHOST DOG: THE WAY OF THE SAMURAÏ, d'une rare fluidité
et sensibilité, Jarmusch perdure et consolide une recherche
formelle au coeur du minimalisme, le plaçant parmi les plus
intemporels cinéastes du moment. Jarmusch met en lumière
son histoire et ses intentions grâce à des plans flous,
des teintes dégradées et des fondus enchaînés.
Il confirme ainsi les propos de Gustave Flaubert: «la forme
est la chair même de la pensée» - alors que d'aucuns
continuent à invectiver violemment «les films formellement
réussis», notamment THE PHANTOM MENACE de George Lucas.
Dans GHOST DOG (comme dans tout très bon
film), la forme est fondamentale. L'intrigue du film est, elle-même,
nettement imbriquée dans la notion de forme. La forme dans
l'histoire, c'est tout d'abord la manière dont on s'adresse
aux autres, une certaine idée de la sociabilité: «mettre
les formes». Jarmush s'amuse clairement en mettant en scène
les relations humaines notamment dans le milieu mafieux où
les gestes, les postures, les phrases typiques (quasi ethniques)
et la «logique» des petits gangsters italiens sont parodiées
avec tendresse. L'éthique, le respect, on la retrouve surtout
chez GHOST DOG (l'étonnant Forrest Whitaker) qui se considère
comme le vassal de son «maître» (un italien qui
l'a sauvé lorsqu'il était plus jeune). Il a un code
d'honneur comme un personnage de Jean-Pierre Melville (GHOST DOG
est très proche au Samouraï de Melville évidemment),
de Akira Kurosawa (LES 7SAMURAÏ, RASHOMON...etc.) ou de Cervantès
(artistes cités dans les remerciements du film). La forme
est donc au coeur même des protagonistes secondaires mais
surtout de GHOST DOG qui est pour lui le moteur de ses activités
(il agit vite et proprement, et s'entraîne pour garder la
forme justement). Cette forme est sans doute la seule chose que
l'on sait de lui car, au fond, on ne connaît pas du tout son
«background» ou ce qu'il a au fond de la cervelle (cela
ajoute au mysticisme).
DHOST DOG (le «chien fantôme»),
est tour à tour forme au loin, «silhouette à
capuche», ombre, spectre noir dans la nuit. Une forme, a priori
disgracieuse et lourde, qui parvient pourtant à se faire
oublier, ou mieux: un «non-corps» qui se «fond»
sans arrêt dans le décor. Au début du film,
GHOST DOG marche dans la rue et son rythme de marche (à l'unisson
avec la musique de RZA - une symbiose s'opère) est tellement
bien synchronisé qu'il parvient à passer à
côté des gens sur le même trottoir sans que ceux-là
l'aient remarqué (car il passe à côté
d'eux lorsqu'ils tournent la tête ou se retournent pour parler).
Très belle idée de mise en scène, fluide et
musicale, qui résume finalement d'emblée l'essence
de ce protagoniste informe mais toujours informé, silencieux
et singulier mais toujours sincère. Il a en effet la candeur
et le physique d'un Frankenstein (il se considère d'ailleurs
lui-même comme «un monstre») mais passe pourtant
inaperçu. A l'inverse, Jarmusch nous présente des
petits mafieux embarrassés par leur corps, souvent obèses,
suants, boiteux ou ridés, jamais en accord avec leur environnement
(Jarmusch nous décrit là par la même occasion
l'état d'un certain cinéma de gangsters).
La présence de groupes ethniques bien différenciés
participe à un melting-pot formel et esthétique; une
fusion devient alors effective avec les nombreuses surimpressions
(ou fondus enchaînés) qui ne cessent de lier et délier
les paysages avec les visages. Ce melting-pot des nationalités
est aussi un creuset linguistique. Ainsi, on assiste pendant toute
la projection du film à des transferts parfois très
drôles de cultures, des appropriations: le mafieux fan de
rap music, le français qui apprend lentement l'anglais, l'homme
noir conditionné par la culture asiatique et ainsi de suite.
Mélange utopique typiquement jarmuschien que de faire montre
d'une ouverture si particulière et si tendre sur les formes
de langues et de coutumes. De cela naît par ailleurs une construction
très intéressante autour de l'emboîtement. En
effet, ces chocs de culture, Jarmusch tente de les faire coïncider
d'une manière ou d'une autre. Or, l'idée de construction
et de bricolage est au centre du film, Jarmusch insistant bien sur
le côté bricoleur de son héros qui possède
un petit atelier où il fabrique son poste radio, ses armes...
etc. Comme dans l'intrigue de THE PHANTOM MENACE de George Lucas,
l'amour du travail manuel, du rafistolage et de l'artisanat est
essentiel (alors que les deux films traitent paradoxalement du fantôme,
de l'impalpable).
Une scène nous montre Ghost Dog et son ami
français (joué par le trop rare Isaac de Bankolé)
admirant un espagnol en train de construire un bateau. Le film navigue
effectivement dans cet esprit de voyage fantasmé et de fabrication
(on voit du haut des immeubles des chantiers au loin). Car, naturellement,
GHOST DOG est un film initiatique, même s'il n'y ressemble
pas du tout a priori. Le film démarre d'ailleurs sur un oiseau
en plein vol et des vues en plongée nous offrant le regard
panoptique du volatile. GHOST DOG est très proche des oiseaux,
il élève des pigeons, dort et vit avec. L'envol, le
voyage est rêvé chez lui car les oiseaux, tels un prolongement
de son corps et de son âme, sont une manière pour lui
de voguer dans le ciel et de redevenir simplement animal (impression
renforcée par les fondus enchaînés allant son
corps au ciel et à la nature). Et le titre de célébrer
de toute évidence «the way of the samouraï»,
comme pour authentifier le périple de son héros ainsi
que la façon dont il l'entreprend («the way»
a en effet ces deux significations : le chemin et la manière,
la forme).
Cette odyssée est ponctuée de rencontres
avec des animaux, ours, bêtes empaillés, chien errant,
comme un conte pour enfant. Et c'est probablement là que
le film est le plus intéressant et touchant car sous couvert
d'un film citadin à règlements de comptes entre tueurs,
Jarmusch s'attarde en réalité surtout sur la nature
et la pureté. L'ultime plan du film nous montre la petite
fille, amie de Ghost Dog, un livre ouvert devant elle. La caméra
est placée à la hauteur de la petite fille, laissant
sa mère dans un subtil hors champ. Par cet effet de cadrage,
on ne voit que les jambes de la mère, comme dans un cartoon
de Tex Avery dans lequel c'est toujours le point de vue de l'enfant
qui est privilégié, Avery ne dévoilant que
le bas des corps des adultes. Il n'est donc pas difficile de comprendre
pourquoi GHOST DOG est sillonné d'extraits de dessins animés.
Jarmusch prend le risque de paraître kitsch ou déplacé:
il traite d'un film de gangsters et se permet des coupures intermittentes
dans le récit pour nous parler d'éternels retours
à l'enfance, à l'origine et à l'équilibre.
Mais c'est bien dans cette association en forme d'oxymore que subsiste
la magie du film, son rythme et son charme uniques. Et, sans mauvais
jeu de mots, on peut alors conclure en affirmant sans peine que
GHOST DOG est définitivement un film jarmuschien.
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