ANALYSE
2001
GHOST DOG: THE WAY OF THE SAMURAI
É-U [1999]

Réalisateur: Jim Jarmusch
Scénario: Jim Jarmusch
Interprètes: Forest Whitaker, John Tormey, Cliff Gorman

 

Le fond du formel

Distinguer dans les vers le fond et la forme ; un sujet et un développement; le son et le sens... autant de symptômes de non-compréhension ou d'insensibilité en matière poétique.»
(Paul Valéry)

L§im Jarmusch est en pleine forme. Son avant-dernier long métrage de cinéma, DEAD MAN [1996], alors qu'il était clairement «iconoclaste» avait religieusement secoué un petit groupe de gens qui en ont vite fait leur film «culte». Le noir et blanc y était ensorcellent, la partition de Neil Young shamanique. Deux ans plus tard, Jarmusch termine son documentaire protéiforme sur Young et son groupe THE YEAR OF THE HORSE, en mélangeant, tel un Rauschenberg du septième art, différents supports (Hi-8, Super 8 et 16mm). Le film témoigne d'une maîtrise de la matière composite réellement impressionnante (voire impressionniste). Avec GHOST DOG: THE WAY OF THE SAMURAÏ, d'une rare fluidité et sensibilité, Jarmusch perdure et consolide une recherche formelle au coeur du minimalisme, le plaçant parmi les plus intemporels cinéastes du moment. Jarmusch met en lumière son histoire et ses intentions grâce à des plans flous, des teintes dégradées et des fondus enchaînés. Il confirme ainsi les propos de Gustave Flaubert: «la forme est la chair même de la pensée» - alors que d'aucuns continuent à invectiver violemment «les films formellement réussis», notamment THE PHANTOM MENACE de George Lucas.

Dans GHOST DOG (comme dans tout très bon film), la forme est fondamentale. L'intrigue du film est, elle-même, nettement imbriquée dans la notion de forme. La forme dans l'histoire, c'est tout d'abord la manière dont on s'adresse aux autres, une certaine idée de la sociabilité: «mettre les formes». Jarmush s'amuse clairement en mettant en scène les relations humaines notamment dans le milieu mafieux où les gestes, les postures, les phrases typiques (quasi ethniques) et la «logique» des petits gangsters italiens sont parodiées avec tendresse. L'éthique, le respect, on la retrouve surtout chez GHOST DOG (l'étonnant Forrest Whitaker) qui se considère comme le vassal de son «maître» (un italien qui l'a sauvé lorsqu'il était plus jeune). Il a un code d'honneur comme un personnage de Jean-Pierre Melville (GHOST DOG est très proche au Samouraï de Melville évidemment), de Akira Kurosawa (LES 7SAMURAÏ, RASHOMON...etc.) ou de Cervantès (artistes cités dans les remerciements du film). La forme est donc au coeur même des protagonistes secondaires mais surtout de GHOST DOG qui est pour lui le moteur de ses activités (il agit vite et proprement, et s'entraîne pour garder la forme justement). Cette forme est sans doute la seule chose que l'on sait de lui car, au fond, on ne connaît pas du tout son «background» ou ce qu'il a au fond de la cervelle (cela ajoute au mysticisme).

DHOST DOG (le «chien fantôme»), est tour à tour forme au loin, «silhouette à capuche», ombre, spectre noir dans la nuit. Une forme, a priori disgracieuse et lourde, qui parvient pourtant à se faire oublier, ou mieux: un «non-corps» qui se «fond» sans arrêt dans le décor. Au début du film, GHOST DOG marche dans la rue et son rythme de marche (à l'unisson avec la musique de RZA - une symbiose s'opère) est tellement bien synchronisé qu'il parvient à passer à côté des gens sur le même trottoir sans que ceux-là l'aient remarqué (car il passe à côté d'eux lorsqu'ils tournent la tête ou se retournent pour parler). Très belle idée de mise en scène, fluide et musicale, qui résume finalement d'emblée l'essence de ce protagoniste informe mais toujours informé, silencieux et singulier mais toujours sincère. Il a en effet la candeur et le physique d'un Frankenstein (il se considère d'ailleurs lui-même comme «un monstre») mais passe pourtant inaperçu. A l'inverse, Jarmusch nous présente des petits mafieux embarrassés par leur corps, souvent obèses, suants, boiteux ou ridés, jamais en accord avec leur environnement (Jarmusch nous décrit là par la même occasion l'état d'un certain cinéma de gangsters).

La présence de groupes ethniques bien différenciés participe à un melting-pot formel et esthétique; une fusion devient alors effective avec les nombreuses surimpressions (ou fondus enchaînés) qui ne cessent de lier et délier les paysages avec les visages. Ce melting-pot des nationalités est aussi un creuset linguistique. Ainsi, on assiste pendant toute la projection du film à des transferts parfois très drôles de cultures, des appropriations: le mafieux fan de rap music, le français qui apprend lentement l'anglais, l'homme noir conditionné par la culture asiatique et ainsi de suite. Mélange utopique typiquement jarmuschien que de faire montre d'une ouverture si particulière et si tendre sur les formes de langues et de coutumes. De cela naît par ailleurs une construction très intéressante autour de l'emboîtement. En effet, ces chocs de culture, Jarmusch tente de les faire coïncider d'une manière ou d'une autre. Or, l'idée de construction et de bricolage est au centre du film, Jarmusch insistant bien sur le côté bricoleur de son héros qui possède un petit atelier où il fabrique son poste radio, ses armes... etc. Comme dans l'intrigue de THE PHANTOM MENACE de George Lucas, l'amour du travail manuel, du rafistolage et de l'artisanat est essentiel (alors que les deux films traitent paradoxalement du fantôme, de l'impalpable).

Une scène nous montre Ghost Dog et son ami français (joué par le trop rare Isaac de Bankolé) admirant un espagnol en train de construire un bateau. Le film navigue effectivement dans cet esprit de voyage fantasmé et de fabrication (on voit du haut des immeubles des chantiers au loin). Car, naturellement, GHOST DOG est un film initiatique, même s'il n'y ressemble pas du tout a priori. Le film démarre d'ailleurs sur un oiseau en plein vol et des vues en plongée nous offrant le regard panoptique du volatile. GHOST DOG est très proche des oiseaux, il élève des pigeons, dort et vit avec. L'envol, le voyage est rêvé chez lui car les oiseaux, tels un prolongement de son corps et de son âme, sont une manière pour lui de voguer dans le ciel et de redevenir simplement animal (impression renforcée par les fondus enchaînés allant son corps au ciel et à la nature). Et le titre de célébrer de toute évidence «the way of the samouraï», comme pour authentifier le périple de son héros ainsi que la façon dont il l'entreprend («the way» a en effet ces deux significations : le chemin et la manière, la forme).

Cette odyssée est ponctuée de rencontres avec des animaux, ours, bêtes empaillés, chien errant, comme un conte pour enfant. Et c'est probablement là que le film est le plus intéressant et touchant car sous couvert d'un film citadin à règlements de comptes entre tueurs, Jarmusch s'attarde en réalité surtout sur la nature et la pureté. L'ultime plan du film nous montre la petite fille, amie de Ghost Dog, un livre ouvert devant elle. La caméra est placée à la hauteur de la petite fille, laissant sa mère dans un subtil hors champ. Par cet effet de cadrage, on ne voit que les jambes de la mère, comme dans un cartoon de Tex Avery dans lequel c'est toujours le point de vue de l'enfant qui est privilégié, Avery ne dévoilant que le bas des corps des adultes. Il n'est donc pas difficile de comprendre pourquoi GHOST DOG est sillonné d'extraits de dessins animés. Jarmusch prend le risque de paraître kitsch ou déplacé: il traite d'un film de gangsters et se permet des coupures intermittentes dans le récit pour nous parler d'éternels retours à l'enfance, à l'origine et à l'équilibre. Mais c'est bien dans cette association en forme d'oxymore que subsiste la magie du film, son rythme et son charme uniques. Et, sans mauvais jeu de mots, on peut alors conclure en affirmant sans peine que GHOST DOG est définitivement un film jarmuschien.

 

Alexandre Tylski

 

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