Faisant partie d’une génération
américaine pour laquelle le réalisateur se devait
de posséder le statut d’auteur et d’être
le seul maître à bord pour tout ce qui concerne son
film, Martin Scorsese rejoint aujourd’hui, avec Gangs
of New-York, la grande famille des cinéastes ayant
illustré la naissance de la nation américaine. Entièrement
située sur la presqu’île de Manhattan, cette
histoire de vengeance familiale entre des communautés séparées
par la religion et l’origine géographique s’intègre
totalement dans la filmographie de son réalisateur. Néanmoins,
elle s’inscrit également dans un processus, dont
les prémisses apparaissent dès The King of Comedy,
qui voit Scorsese réfléchir sur l’évolution
du cinéma contemporain en cherchant à s’y
intégrer. Dès lors, ses films, à l’image
de ceux de son collègue Coppola, se réfugient dans
un formalisme vide de toute référence autre que
cinématographique, et deviennent les produits de prestige
d’un système dominé par l’économie
et l’idéologie du blockbuster. C’est pourquoi,
plutôt que de comparer Gangs of New York à
l’œuvre matrice de Griffith The Birth of a Nation,
il conviendrait davantage de l’interpréter dans une
perspective plus directement contemporaine comme la réponse
retardée de l’industrie au magnifique film de Cimino
Heaven’s Gate.
Si, thématiquement, Gangs of New York apparaît
comme le digne membre d’une œuvre qui commence comme
lui par une scène de rasage où le sang se met à
couler , stylistiquement le film est très éloigné
de la recherche de correspondance entre les états intérieurs
des personnages et les explosions de violence rendues nécessaires
par la tension de la mise en scène, si chère à
Scorsese. Ainsi, alors que dans Raging Bull le réalisateur
était parvenu à faire des combats de boxe l’expression
rituelle de la rage d’un personnage confronté à
des problèmes de communication, ici les scènes de
combats, malgré leur codification très précises,
ne sont rien d’autre que les morceaux de bravoure qui se
doivent de ponctuer tous les films à grand spectacle. En
outre, les personnages sont réduits à leur plus
simple expression béhavioriste. Ils se contentent en effet
de réagir à des stimuli venus de l’extérieur.
Pour les caractériser le réalisateur à choisi
de s’en remettre à de vieux schémas d’amour,
de vengeance et de pouvoir, plutôt que de laisser le spectateur
devant la mise en scène du choc frontal de l’individu
et de la société. Si Travis, dans Taxi Driver,
possédait un tel pouvoir de fascination, il le devait à
la singularité de son expérience du monde, toujours
présentée par le regard de la caméra.
Désormais, les personnages
scorsesiens communiquent beaucoup mieux et sont tout entier tournés
vers l’extérieur. Non seulement ils tentent de s’intégrer
au monde moderne, à l’image du Sam Rohstein de Casino
, mais en plus ils oeuvrent à sa construction. Témoin
le personnage interprété par Daniel Day-Lewis, principal
représentant de l’Amérique populaire des origines,
dont le nom même, le Boucher, ne laisse aucun doute quant
à son obsolescence. Seul protagoniste du film pouvant à
la limite prétendre à l’existence en tant
qu’être humain, il n’est rarement présenté
autrement que comme ivre de violence et de pouvoir. À l’instar
de Kurtz dans Apocalypse Now, sa trop grande complexité
ne peut que le transformer en monstre. Mais, à l’inverse
du colonel interprété par Marlon Brandon, sa démesure
est contenue dans les limites autorisées par le cinéma
des blockbusters.
S’il devient ainsi le personnage donnant au film son intérêt
majeur, il représente malheureusement une sorte de work
in progress de la disparition du cinéma de Scorsese, obligé
de sacrifier aux canons du genre dominant. L’avenir des
Etats-Unis de Gangs of New York, ainsi que le présent
du cinéma américain, tous deux incarnés par
le couple de héros, spectateurs rêvés de la
construction d’un Manhattan centre financier du monde contemporain,
est donc dans la rationalisation des comportements et dans la
confiscation de la violence légitime par des icônes
censées représenter le bien absolu. Alors bien sûr
Gangs of New York est un film intéressant, parfois
même fascinant par les hiératiques éruptions
de l’énergie corporelle du boucher, mais il demeure
dans son ensemble un film marqué par le renoncement et
la normalisation. Même l’extrême violence visuelle
ne parvient pas à nous convaincre qu’elle participe
à autre chose qu’à la récupération
du cinéma gore et à la surenchère d’effets,
tendance qui rend souvent morne la vision des entrailles proposée
par les pop-corn movies contemporains.
Force est néanmoins de constater que Gangs of New York
est un nouvel élément de la saga de la naissance
des Etats-Unis, ouvrage que le cinéma d’outre-atlantique
remet régulièrement sur le métier. Mais,
s’il n’est pas un film se contentant d’énoncer
la vision de l’avènement de la nation américaine
contenue dans l’idéologie dominante à l’intérieur
des blockbusters , il est revanche difficile de l’interpréter
autrement que comme une nouvelle banderille plantée dans
le dos du Heaven’s Gate de Cimino. Le seul intérêt
politique du film réside en effet dans sa représentation
des tensions communautaires dans une Amérique alors terre
d’immigration, dans la deuxième moitié du
dix-neuvième siècle. Car, contrairement à
ce qui a pu être écrit ici ou là sur le courage
de Scorsese de mettre en scène l’apparition de l’Amérique
moderne à travers la représentation de la violence
et de la mort, il s’agit là d’une figure on
ne peut plus classique, dans le récit hollywoodien des
origines comme dans toute cosmogonie. Même sa vision très
populiste d’hommes politiques corrompus sans conviction
ni pitié, est une figure récurrente pour un Hollywood
qui s’est toujours plu à dénoncer la ploutocratie
et le népotisme afin de mettre en avant la nécessité
d’une régénération. C’est donc
sur le terrain des luttes entre les différentes populations
présentes sur le sol américain, chacune représentant
une strate d’immigration, qu’il convient d’examiner
le propos scorsesien.
Là où tous les réalisateurs américains,
de Griffith, qui fondait le pacte censé réconcilier
le pays sur l’exclusion des Afro-américains, jusqu’à
Coppola, qui dans Apocalypse Now résolvait toutes les tensions
dans la mise en spectacle de l’identité nationale,
en passant par Selznick, qui mixait les différents thèmes
et genres hollywoodiens des années trente pour magnifier
l’unité des Etats-Unis, montraient que la violence
accouchait toujours de l’union, Cimino soulignait la permanence
des conflits en montrant que l’État américain
n’incarnait que la loi du plus fort. En évitant de
donner à la règle le visage de la corruption, le
réalisateur d’Heaven’s Gate parvenait
à faire sentir que la loi de la nation ne se conformait
qu’à la volonté du groupe le plus puissant.
Le chef du syndicat des éleveurs pouvait ainsi attendre
de la cavalerie qu’elle l’aide à exterminer
les pauvres fermiers fraîchement arrivés d’Europe
de l’Est, qui tentaient simplement de survivre. Ici, pour
la première fois dans un film hollywoodien majeur, les
méfaits imputés au pouvoir n’étaient
pas le fait d’un individu ou d’un groupe isolé,
mais de la loi et de l’État en tant que système.
De plus, le crime n’était
pas commis contre les Indiens, étrangers de l’intérieur
pour lesquels le cinéma hollywoodien n’est que très
exceptionnellement parvenu à créer un sentiment
d’empathie chez les spectateurs, mais contre les immigrants
pauvres, les grands-parents idéals de tout citoyen. Le
charcutage du film par les producteurs, son éreintage critique,
et surtout les conditions déplorables de sa sortie sur
le sol américain, ont empêché Heaven’s
Gate de rencontrer le moindre succès public. Son échec
serait ainsi à l’origine de la ruine de United Artists.
C’est pourquoi le film de Cimino est aujourd’hui encore
considéré comme l’exemple à ne pas
suivre par la profession, ainsi que comme le film qui a définitivement
mis un terme aux ambitions de ce Nouvel Hollywood, qu’on
nous présente désormais comme la terre de réalisateurs
se vivant tous comme des réincarnations de Néron
.
Mais revenons à nos Lapins Morts , et voyons en quoi Gangs
of New York nie l’apport politique et cinématographique
du chef d’œuvre de Cimino. Outre sa forme très
marquée par le style visuel des blockbusters (montage rapide,
scènes de tension psychologique ou physique revenant de
manière cyclique, exacerbation systématique de tout
sentiment à travers un surlignage excessif …), le
film de Scorsese échoue systématiquement dans sa
mise en scène de tout ce qui n’est pas l’affrontement
des deux bandes rivales. Ainsi, les figures de l’autorité
légitime correspondent-elles systématiquement au
type de « l’homme politique corrompu », défini
par Hollywood depuis la fin des années dix. Ce pouvoir
sans référence morale, que pour la première
fois l’on trouvait mis en scène dans un film traitant
de la genèse de la nation américaine donnait à
Heaven’s Gate une dimension malheureusement absente
du film de Scorsese.
Cela est d’autant plus dommage
que les deux films montrent le massacre du peuple sur ordre des
autorités, et que le réalisateur de La dernière
tentation du Christ aurait été l’homme idéal
pour analyser l’utilisation cynique de la morale par l’appareil
étatique américain. Ici, même si fugacement
on perçoit l’enchaînement de circonstances
menant à la prise de la décision de tirer sur la
foule, l’assimilation entre le combat de rue et la répression
de l’insurrection crée de la confusion. Les raisons
romantiques des combattants, honneur, vengeance, amour et narcissisme,
deviennent celles, travesties, des dirigeants politiques. Par
ce biais Scorsese renonce à porter un regard sur le monde
et sur le cinéma, en se conformant à la règle
tacite de la production américaine majoritaire qui n’analyse
le pouvoir qu’en des termes de personnification.
Pour conclure, Gangs of new
York est un beau film sur la guerre des gangs, qui a sa place
dans la tradition des films historiques américains désireux
de montrer la naissance de la nation, mis en scène efficacement
par un réalisateur expérimenté, mais qui
ne porte sûrement pas en lui la vision du monde éclairante
et éclairée que nombre de commentateurs ont voulu
y voir.
Franck Bousquet est docteur en communication
audiovisuelle. Il enseigne l’histoire politique du cinéma
américain à l’ESAV (France)
VOIR
EGALEMENT NOTRE MINI-SITE MARTIN SCORSESE CLIQUEZ ICI
notes :
1) Voir The
Big Shave, court métrage
de Scorsese réalisé en 1967, dans lequel un homme
se rase obsessionnellement jusqu’à ce que son visage
soit débarrassé de toute trace de peau.
2) Qui lui ne pouvait qu’échouer en tant qu’être
dominé par ses passions dans un monde idéologiquement
à la recherche de la rationalité technique maximale.
3) Ce que The Patriot de Roland Emmerich fait à merveille
en mettant en avant la professionnalisation du héros, l’idéal
technocratique dans la prise de décision, le mépris
du verbe, la rationalisation de tous les comportements et l’opposition
entre un bien absolu et un mal absolu.
4) Que l’on peut considérer comme l’auteur
véritable de Gone with the Wind.
5) Voir à ce propos Le nouvel Hollywood de Peter Biskind
qu’il serait injuste de réduire à cette dimension,
même si l’accumulation d’anecdotes sur les folies
des réalisateurs américains des années soixante-dix
tend à en donner une image très caricaturale.
6) Les Dead Rabbits sont le nom de la bande d’Irlandais
dirigés par le père de Leonardo Di Caprio qui s’oppose
à la bandes des natifs dirigée par Daniel Day Lewis.
7) Cimino ne faisait là qu’appliquer à un
certain genre de film une voie déjà emprunté
par d’autres. Notamment par Robert Aldrich dans Kiss me
Deadly.