ANALYSE
2003

LA FLEUR DU MAL (2003)

Réalisation : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, Caroline Eliacheff et Louise L. Lambrichs
Image : Eduardo Serra
Montage : Monique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol

 

EN QUÊTE DES MOINDRES SIGNES
par Alexandre Tylski

Cinquantième long-métrage de Claude Chabrol et, toujours, la famille bourgeoise et surtout l’immuabilité de la cruauté humaine. Portraits croisés, assemblés, éclatés.

C’est une caméra mouvante qui ouvre le film, longeant les feuilles d’arbres centenaires à la tombée de la nuit et s’arrêtant sur la fleur épineuse du mal. Claude Chabrol serpentera au cœur du film de la même manière, masqué, discret, toujours à la bordure, dans l’observation. Sans cesse aux précipices d’époques, de racines et de secrets. L’ironie cinématographique sur la corde raide. Tranchante. Claude Chabrol ne donne pas vraiment dans l’humour grinçant comme il est dit ici ou là, mais bel et bien dans l’ironie, la vraie (cf. Umberto Eco différenciant à juste raison l’humour de l’ironie).

Car en effet, les familles bourgeoises ne font pas nécessairement rire Chabrol. On aurait peut-être tort de réduire son cinéma à cela. Nous parlons ici d’un « cinéma » et non de films car Chabrol, le répétant encore dans de récentes interviews accordées à la presse, avoue toujours envisager chaque film comme un morceau de puzzle dépendant du reste de son œuvre. « C’est l’œuvre qui compte » scande-t-il. Et en effet, LA FLEUR DU MAL fait figure de fragment, de variation dans un tout. Dire de Chabrol qu’il fait toujours le même film encore et encore serait trouver les toiles de Monet toutes identiques.

Ironiquement, LA FLEUR DU MAL aborde le thème de ces familles se mariant entre elles, comme autant de variations internes et infinies. Chabrol raconte: « J'avais déjà tourné Docteur Popaul près de Bordeaux ... J'ai choisi d'y revenir parce que je voulais raconter une histoire de famille et les familles qui se perpétuent ne sont pas rares par ici. » Tout le jeu dans LA FLEUR DU MAL va être de découvrir les nuances et faux-semblants de cette famille mais également du film lui-même. La sobriété de la mise en scène confine parfois à une esthétique de téléfilm (si l’en est) – la crudité de l’éclairage et le choix des lieux rappelant un téléfilm standard, sauf que …

Sauf que Chabrol termine quasiment chaque scène de LA FLEUR DU MAL par une idée de maître, et sans faire de bruit. Nous retiendrons ainsi peut-être cette scène se concluant par un léger travelling latéral de haut en bas plaçant d’un coup, par un simple mouvement, la grand-mère et sa petite fille, assise au fond sur un canapé, dans une cage à oiseau, au premier plan. Chabrol ou le charme discret d’un cinéaste observateur, ironique, imaginatif, enfermant les femmes-lionnes de tout âge dans leur cage.

Le travail de décors dans LA FLEUR DU MAL participe en ce sens très fort à cet art des nuances, comme en témoigne la décoratrice du film : « Toute la difficulté a été de travailler sur les deux époques, sur l'idée que le temps passe et rien ne change. Pour les séquences censées se dérouler en 1944, mobilier, peintures et tissus sont assez prétentieux, signe d'une richesse et d'un statut social, et en même temps déjà un peu fanés. En changeant d'époque, nous retrouvons un style plus raffiné, plus élégant, typique de la bourgeoisie de province d'aujourd'hui. Finalement cela bouge très peu ... » La guerre toujours là.

Peu de choses changent et ce sont ces moindres changements que scrute précisément Chabrol dans LA FLEUR DU MAL. Caroline Eliachieff (scénariste du film) déclare: « Parce que les personnages sont beaux, sympathiques, intéressants, le propos sur la bourgeoisie n'en est que plus cruel. Ils sont d'une effrayante normalité. S'il n'y avait pas de crime, peut-être n'y aurait-il rien à raconter puisque rien ne change. Jamais ... » Chabrol s’amusera à filmer cette famille « normale » jouer au Scrabble. Et, échoués au centre du jeu, le mot « outlaw » (hors-la-loi) éclate, puis le mot « kurde » aussi, et le plus discrètement du monde. Le crime, la famille, la guerre au cœur. Les nations à jamais sur le point d’imploser dans des guerres de mots d’adultes.

Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage

 

Alexandre Tylski, Cadrage février 2003

 

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