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EN QUÊTE DES MOINDRES
SIGNES
par Alexandre Tylski
Cinquantième long-métrage de Claude Chabrol et,
toujours, la famille bourgeoise et surtout l’immuabilité
de la cruauté humaine. Portraits croisés, assemblés,
éclatés.
C’est une caméra mouvante qui ouvre le film, longeant
les feuilles d’arbres centenaires à la tombée
de la nuit et s’arrêtant sur la fleur épineuse
du mal. Claude Chabrol serpentera au cœur du film de la même
manière, masqué, discret, toujours à la bordure,
dans l’observation. Sans cesse aux précipices d’époques,
de racines et de secrets. L’ironie cinématographique
sur la corde raide. Tranchante. Claude Chabrol ne donne pas vraiment
dans l’humour grinçant comme il est dit ici ou là,
mais bel et bien dans l’ironie, la vraie (cf. Umberto Eco
différenciant à juste raison l’humour de l’ironie).
Car en effet, les familles bourgeoises ne font
pas nécessairement rire Chabrol. On aurait peut-être
tort de réduire son cinéma à cela. Nous parlons
ici d’un « cinéma » et non de films car
Chabrol, le répétant encore dans de récentes
interviews accordées à la presse, avoue toujours envisager
chaque film comme un morceau de puzzle dépendant du reste
de son œuvre. « C’est l’œuvre qui compte
» scande-t-il. Et en effet, LA FLEUR DU MAL fait figure de
fragment, de variation dans un tout. Dire de Chabrol qu’il
fait toujours le même film encore et encore serait trouver
les toiles de Monet toutes identiques.
Ironiquement, LA FLEUR DU MAL aborde le thème
de ces familles se mariant entre elles, comme autant de variations
internes et infinies. Chabrol raconte: « J'avais déjà
tourné Docteur Popaul près de Bordeaux ... J'ai choisi
d'y revenir parce que je voulais raconter une histoire de famille
et les familles qui se perpétuent ne sont pas rares par ici.
» Tout le jeu dans LA FLEUR DU MAL va être de découvrir
les nuances et faux-semblants de cette famille mais également
du film lui-même. La sobriété de la mise en
scène confine parfois à une esthétique de téléfilm
(si l’en est) – la crudité de l’éclairage
et le choix des lieux rappelant un téléfilm standard,
sauf que …
Sauf que Chabrol termine quasiment chaque scène
de LA FLEUR DU MAL par une idée de maître, et sans
faire de bruit. Nous retiendrons ainsi peut-être cette scène
se concluant par un léger travelling latéral de haut
en bas plaçant d’un coup, par un simple mouvement,
la grand-mère et sa petite fille, assise au fond sur un canapé,
dans une cage à oiseau, au premier plan. Chabrol ou le charme
discret d’un cinéaste observateur, ironique, imaginatif,
enfermant les femmes-lionnes de tout âge dans leur cage.
Le travail de décors dans LA FLEUR DU MAL
participe en ce sens très fort à cet art des nuances,
comme en témoigne la décoratrice du film : «
Toute la difficulté a été de travailler sur
les deux époques, sur l'idée que le temps passe et
rien ne change. Pour les séquences censées se dérouler
en 1944, mobilier, peintures et tissus sont assez prétentieux,
signe d'une richesse et d'un statut social, et en même temps
déjà un peu fanés. En changeant d'époque,
nous retrouvons un style plus raffiné, plus élégant,
typique de la bourgeoisie de province d'aujourd'hui. Finalement
cela bouge très peu ... » La guerre toujours là.
Peu de choses changent et ce sont ces moindres
changements que scrute précisément Chabrol dans LA
FLEUR DU MAL. Caroline Eliachieff (scénariste du film) déclare:
« Parce que les personnages sont beaux, sympathiques, intéressants,
le propos sur la bourgeoisie n'en est que plus cruel. Ils sont d'une
effrayante normalité. S'il n'y avait pas de crime, peut-être
n'y aurait-il rien à raconter puisque rien ne change. Jamais
... » Chabrol s’amusera à filmer cette famille
« normale » jouer au Scrabble. Et, échoués
au centre du jeu, le mot « outlaw » (hors-la-loi) éclate,
puis le mot « kurde » aussi, et le plus discrètement
du monde. Le crime, la famille, la guerre au cœur. Les nations
à jamais sur le point d’imploser dans des guerres de
mots d’adultes.
Alexandre Tylski est rédacteur en
chef de la revue Cadrage
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