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Rêve intime et rêve collectif
Marc-Jean Filaire
est agrégé de Lettres modernes et
professeur de français au lycée
Jean-Moulin de Béziers (France).
Il n’est pas rare que le rêve soit utilisé à des
fins narratives dans les films, ils l’étaient déjà depuis
longtemps en littérature. Cependant, la multiplication de
ceux-ci est plutôt exceptionnelle, si l’on exclut le
cauchemar dans les films d’épouvante, lequel n’a
pas de réelle valeur narrative et sert principalement l’entretien
du suspens. Sleepy hollow de Tim Burton est une de ces exceptions
: le récit onirique est morcelé et permet une prise
de conscience que la raison seule ne parvenait pas à accomplir.
Néanmoins Final Fantasy : the spirits within se distingue également
de ce conte baroque par le fait que le rêve ne semble pas être
un souvenir d’enfance, mais le message codé d’un
peuple extraterrestre aux humains. Se pencher sur la spécificité des
rêves de l’héroïne Aki dans Final Fantasy,
c’est chercher à comprendre l’intérêt
d’un film à la fois attendu et décrié.
En effet, si l’on ne saisit pas l’originalité de
son onirisme dans toute la richesse que peut lui conférer
un siècle de post-freudisme, le premier film avec des acteurs
virtuels n’a rien à proposer d’original d’un
point de vue scénaristique.
Le traumatisme révélé par le rêve
Commençons par redéfinir la notion de rêve
proposée par Final Fantasy. Il est possible de considérer
celui-ci comme un espace-temps où se manifeste, indépendamment
de toute conscience et de toute volonté, un problème
ancien sous une forme transfigurée. Aki revit dans ses rêves
l’épisode ultime d’une civilisation extraterrestre
en train de se détruire par la guerre. Cette population
terrorise la planète bleue depuis trente-quatre ans, depuis
l’arrivée d’un astéroïde considéré par
tous comme le moyen choisi par ces êtres pour venir coloniser
la Terre. La récurrence du rêve confirme son importance
: « Every night, the same dream, the same strange planet.
But why ? What are they trying to tell me ? » (Chaque
nuit, le même rêve, la même planète étrange.
Mais pourquoi ? Qu’essaient-ils de me dire ?) [02:25].
Telles sont presque les premiers mots de l’héroïne
au début du film, lequel commence donc par une interrogation
sur un problème lointain, voire sans rapport avec Aki. Mais
ce problème n’est pas si étranger à Aki
qu’elle ne puisse se sentir investie d’un rôle
; elle est celle qui peut comprendre parce qu’en elle, sous
la forme d’un virus circonscrit momentanément, elle
porte la présence des extraterrestres : elle est donc la
mieux placée pour se rendre disponible aux extraterrestres.
L’idée de l’intériorisation du mal permet
d’expliquer le conflit de la race humaine contre les spectres
extraterrestres comme une névrose collective dont Aki serait
la plus à même de prendre conscience. Une des premières
images du film laisse comprendre symboliquement que l’âme
de l’héroïne serait le lieu du conflit et de
sa résolution. En effet, dans tout le film les images de
cercles, de bulles garantissent la sécurité et l’ordre – on
pense évidemment au bouclier protecteur des villes ou du
transporteur –, et l’image initiale de l’œil
d’Aki [01:15] est une amorce de ce motif : les cercles concentriques
de l’iris et de la pupille rappellent l’ordre naturel.
Cependant, se reflètent dans l’œil un petit
soleil et une grande lune (ce qui déjà rompt l’ordre
terrestre) dont les courbes ne sont concentriques ni entre elles
ni avec l’œil de l’héroïne. Symboliquement,
c’est l’ordre naturel qui apparaît rompu et remis
en cause par le reflet d’éléments extérieurs
; dans les yeux d’Aki – rappelons que les yeux sont
les miroirs de l’âme selon la tradition précieuse
et littéraire –, représentante de l’humanité à cet
instant, se manifeste un élément étranger
virtuel qui remet en cause l’ordre originel. Dans la réalité,
c’est la présence des extraterrestres, étrangers
virtuels, est perçue comme la cause de l’arrachement
au monde ancien et verdoyant, à une enfance terrestre bienheureuse, à la
Terre-Mère originelle.
Ainsi, au-delà de la seule compréhension diégétique,
l’astéroïde doit être interprété symboliquement
comme un traumatisme profond de la conscience collective : un choc émotionnel
a transformé le passé de telle sorte que le présent
ne peut se vivre que dans l’itération continue d’un
conflit autodestructeur. L’ensemble de l’humanité présentée
par Final Fantasy souffre d’une névrose, c’est-à-dire
d’un conflit dont les symptômes (les affrontements
répétés contre les spectres) sont l’expression
symbolique d’une crise psychique apparue le plus souvent
au cours de l’enfance – ici, l’enfance du monde.
Il est même tentant de proposer une interprétation
plus précise, celle d’une « névrose de
destinée », qui se caractérise par la répétition
de mêmes événements au point de donner le sentiment
d’une fatalité extérieure compulsive. Tombée
du ciel comme un châtiment, la météorite qui
a apporté les extraterrestres semble être la marque
de cette fatalité humaine, entretenue par la constance des
combats.
Quelle est alors l’interprétation possible d’une
telle névrose ? C’est du côté des symboles
récurrents dans le film qu’il faut chercher la signification
du traumatisme. Si l’on rapproche des éléments
plus ou moins insignifiants en apparence et éparpillés
dans le film, on constate que le conflit primordial est lié à l’idée
de naissance. En effet, les toutes premières images du film
(images du premier rêve d’Aki sur la planète
extraterrestre), comme les dernières (dans un décor
terrestre), suivent un parcours qui conduit de l’obscurité souterraine
vers la lumière des grands espaces, d’où un
effet d’encadrement du film, relatif au thème de la
sortie de la Terre-mère : le monde humain et le monde extraterrestre
sont donc à concevoir à travers leur parallélisme
et leurs analogies. Le motif est aussi présent dans le second
rêve [16:46], lorsque des vaisseaux jaillissent du sol pour
s’élever vers le ciel et, dans le troisième
[31:00], ces vaisseaux s’ouvrent pour donner naissance à des
extraterrestres qui s’extraient lentement d’une matière
gélatineuse et placentaire avant d’aller s’entretuer.
Sortir de Gaia, donc de la matrice originelle, est longtemps vécu
dans le film comme un acte empreint de violence, avant de devenir
cette remontée lente et apaisée au milieu d’un
monde déjà en train de reverdir. Le traumatisme latent
est bien celui de l’entrée dans la vie et, par là même,
de l’arrachement du ventre maternel, lieu de sécurité et
de bien-être que l’on regrette tant que le deuil de
la naissance n’est pas accompli. L’humanité de
l’an 2065 n’accepte pas cette rupture et se construit
des ventres et des mères artificiels pour compenser le manque
: la première vue de la ville-bouclier de New York [11:50]
révèle des formes presque féminines d’un
corps allongé dont les deux seins pointeraient vers le ciel.
Les humains vivent repliés dans un ventre de substitution
qui donne l’illusion de la sécurité.
Que viennent alors faire les rêves d’Aki dans ce problème
? Ils illustrent le conflit psychique de l’humanité en
pratiquant le transfert du traumatisme humain sur d’autres êtres
oniriques, les spectres extraterrestres. Les rêves d’Aki
servent de miroir aux hommes, ils permettent de voir que l’arrachement
vécu par les spectres n’est en vérité que
le reflet déformé de celui des Terriens ; ces derniers
portent en eux la douleur de la rupture primale, comme l’astéroïde
a porté celle des extraterrestres. On objectera que, dans
le film, le traumatisme des humains est engendré par l’arrivée
des extraterrestres, dont la destruction préexiste à l’arrivée
de l’astéroïde et que leur histoire ne peut donc
pas être l’écho antérieur de celle des
humains. Et pourtant si. Ce qui a amené les extraterrestres à s’entretuer
et à détruire leur planète semble bien être
la modernisation technologique et la rupture avec l’ordre
naturel ; ne sont-ils pas couverts d’armures ultramodernes
sur une terre dépourvue de toute forme naturelle de vie
? Le cauchemar d’Aki, et à travers elle de tous les
hommes, est dû à l’inquiétude d’une
modernisation déshumanisante qui ferait fi de l’ordre
naturel. Le traumatisme développé dans le film est
la peur d’un avenir d’hypertechnologie et la destruction
de la planète extraterrestre un avertissement. Aki, en rêvant
le passé des spectres, imagine notre avenir humain. L’arrachement
traumatique serait donc de naître un matin dans le ventre
artificiel d’une ville-bouclier et de devoir compter les
rares plantes ou animaux encore en vie, et cela en s’appelant « survivors » (survivants)
[02:43].
Une si grande peur
Il faut donc comprendre que les scénaristes du film ont
composé un scénario sur la crainte humaine et contemporaine
d’une existence future définie exclusivement par la
technologie. Au début du film, la voix off d’Aki caractérise
les survivants humains par la peur, qui semble constituer une nouvelle
réalité fondamentale de la vie humaine : « And
not a day passes that the survivors, forced to live in barrier
cities, do not live in fear » (Et pas un seul jour ne
passe sans que les survivants, obligés de vivre dans des villes-boucliers,
ne vivent dans la peur) [02:39]. Le sentiment collectif de la crainte
est devenu l’élément définitionnel de
la nature humaine : tous les survivants, c’est-à-dire
tous les vivants, donc tous les humains, entretiennent leur angoisse
liée à l’arrachement du ventre de la Terre-Gaïa-mère.
Ainsi, Aki se présente immédiatement comme l’héroïne
du film en se transformant en sage-femme de l’humanité,
celle sur qui repose le devoir de couper le cordon ombilical de
l’enfant qui ne veut pas quitter le ventre maternel. Elle-même
dit : « I have vowed to end that fear » (J’ai
fait le vœu de mettre fin à cette peur) [02:49].
Cette crainte est si dense et primordiale qu’elle se concrétise
sous une forme capable d’engendrer la mort de celui qui la
ressent : les spectres, tout au long du temps narratif qu’est
la durée du film, n’apparaissent jamais sans avoir été sollicités,
car ils sont les projections mortifères des humains. Ce
comportement est assimilable à celui d’un enfant qui
dans l’obscurité de la nuit invente des monstres si
précisément qu’il devient impossible à la
raison de les combattre, et toutes les lumières maternelles
ne réduiront jamais complètement ces spectres à néant.
Dans le film, il suffit qu’un personnage, hors de la ville
protectrice, ait peur pour que commencent à apparaître
les ennemis sans corps. Lors de son exploration initiale, Aki ne
rencontre des spectres qu’à partir du moment où elle
s’écarte de son vaisseau, ventre maternel de substitution
en l’absence du bouclier géant de la cité.
Mais dès qu’elle se concentre à nouveau sur
l’objet de sa quête, le sixième esprit, elle
est de nouveau seule. C’est seulement à l’arrivée
de l’équipe de sécurité qu’ils
réapparaissent à la fois plus nombreux et plus agressifs.
La concentration de la peur ressentie par plusieurs personnes fait
croître le nombre de spectres, et plus la résistance
humaine se fait acharnée plus l’énergie adverse
s’élève. À un autre moment du film,
lors de la sortie dans les terres mortes de Tucson (Tucson
wasteland),
la taille et le nombre des spectres deviennent extraordinaires
et l’on peut se demander ce qui justifie une telle concentration
d’ennemis. Il faut alors revenir un peu en arrière
et constater que les dialogues tenus dans le vaisseau ont suscité une
peur accrue des participants à la mission :
— Phantom concentration ? (Densité spectrale ?)
—
Not good. We’ve got big metas everywhere. (Pas bonne.
On a un paquet de métas.)
Cet échange entre Gray et Jane [32:44] conduit à un
second échange au cœur du combat entre Jane et le sergent
[37:09], qui confirme l’idée que les spectres n’apparaissent
qu’à cause de la peur des personnes en présence
:
—
Something’s not right. This shouldn’t be happening.
(Quelque chose ne va pas. Ça devrait pas se passer comme ça.)
—
Something’s attracting them. (Quelque chose les attire.)
Puisque les balises qui doivent les attirer sont éloignées
du lieu où les spectres se manifestent, il faut donc en
déduire qu’autre chose sollicite leur présence.
Certes, on peut penser que le virus que porte Aki est un appât à fantômes,
mais cela n’explique pas la taille démesurée
des spectres, taille qu’ils n’avaient pas lors de l’affrontement
dans New York dévastée. À l’échelle
du film, on peut comprendre que c’est la peur des personnages
qui devient la balise psychique autour de laquelle apparaissent
les monstres. Si l’on apprend au cours du film que les spectres
sont invisibles, il est tentant de revenir à l’analogie
faite avec l’enfant effrayé ; cependant, lors de l’invasion
de la ville-bouclier, les spectres sont devenus visibles, c’est-à-dire
ont acquis une présence manifeste au regard des humains.
On comprend donc que la peur, intensifiée par l’intrusion
dans ce qui était considéré comme inaccessible,
la ville-mère, donne plus de pouvoir à sa manifestation
spectrale. Plus les humains ont peur, plus l’ennemi qu’ils
se créent devient puissant ; mais il n’y a pas d’autre
ennemi que leur peur.
Pourtant, comme le souhaite Aki, la crainte peut être combattue,
et elle est la première à en fournir l’exemple.
Au retour de la première mission, Gray est contaminé et
l’agent de sécurité, effrayé par le
virus, ne propose qu’une solution irréalisable par
manque de temps, transférer Gray au centre de soin. Aki
se charge donc d’opérer Gray de son propre chef et
ainsi de montrer comment le refus de la peur peut réduire à néant
la présence spectrale. Cette scène du début
trouve son écho dans la fin du film, lorsque Gray, enfin
confiant dans la théorie d’Aki et du professeur, accepte
d’être le relais entre Aki et la forme ennemie surdéveloppée.
Finalement, le refus de la peur se comprend comme une acceptation
de l’arrachement primordial à la Terre-mère,
comme un deuil accompli du paradis perdu in utero. La mort sereine
de Gray est symboliquement la mort du fœtus qui accepte de
sortir de la mère et donc d’entrer dans l’espace
déployé de la vie, ou plutôt l’acceptation
par l’adulte de cet instant primordial et oublié qui
l’a fait vivant.
La sagesse du rêveur
Ainsi, les rêves d’Aki ont permis de comprendre une
réalité extérieure et collective : ils ont,
par un dédoublement de l’histoire – histoire
des humains, histoire des extraterrestres – développé l’intérêt
narratif de la diégèse. Par la récurrence
des sept passages oniriques dans le film (en réalité six
rêves, mais le cinquième, dans lequel apparaît
Gray, est dédoublé), il semble y avoir, deux scénarii
indépendants, deux films dont la seule connexion apparente
est la présence d’Aki et l’enchaînement
chronologique. Il est possible d’établir clairement
les principales étapes de cette continuité :
T0 : le début du rêve et la guerre extraterrestre,
T1 : la destruction de la planète et la projection de l’astéroïde,
l’histoire des extraterrestres ressemble à un film
de guerre qui tournerait à l’apocalypse,
T2 : l’arrivée de l’astéroïde sur
la Terre,
cet événement est relaté, mais jamais montré dans
le film, il n’est que l’événement qui
permet de rattacher l’histoire des extraterrestres à celle
des humains,
T3 : le début du film et les recherches d’Aki et du
professeur,
T4 : la fin du film et la renaissance de la planète Terre.
On remarque la construction en opposition des deux « films »,
extraterrestres et humains, qui constituent, malgré leur
autonomie apparente, un diptyque dont l’axe symétrique
est la destruction engendrée par l’astéroïde.
La dimension didactique de cette double aventure tournerait donc
autour de la nécessité de la déchirure tout
d’abord et de son dépassement dans un second temps.
Certes, cette première conclusion peut fonctionner, dans
la mesure où elle est significative. Cependant, ce serait
ne pas tenir compte de ce qui a pu être dit précédemment
et ne pas remarquer que, symboliquement la chronologie des événements
principaux ne comporte pas cinq moments essentiels, mais quatre
seulement. En effet, l’élément traumatique
des extraterrestres (T1), la destruction de leur planète,
est assimilable à l’élément traumatique
des humains (T2), l’arrivée de l’astéroïde
qui a détruit l’ancienne vie humaine.
Le parallèle entre les histoires extraterrestres et humaines
a désormais pour axe central le vide des trente-quatre années
de guerre qui ne sont qu’évoquées rapidement
par les personnages du film. Comprenons donc ce vide chronologique
comme une longue période de refoulement (environ de la naissance à la
maturité), durant laquelle l’élément
traumatique n’a pas cherché à être défini.
Il faut attendre les rêves d’Aki, le moment de la crise,
celui où l’ordre général est ébranlé et
risque de se rompre totalement (est-ce l’état dépressif
manifesté ?), pour que les bonnes questions soient enfin
posées. Ainsi, le temps des extraterrestres apparaît
symboliquement comme la gestation achevée par la naissance,
laquelle naissance est vécue comme un traumatisme longtemps
refoulé ; à l’âge adulte, comprendre
l’origine de la névrose devient une nécessité lorsque
l’ordre général est remis en cause et semble
motivée par la folie destructrice, incarnée dans
le film par le général Hein et son attachement au
canon Zeus.
La dualité apparente des scénarii est donc complètement
artificielle, mais il aura fallu tout le film pour le mettre en évidence.
L’étendue filmique de la narration permet de retrouver
la cohérence des événements et de leur enchaînement,
comme un travail psychanalytique permet de retrouver sa propre
cohérence psychologique. Aki en cherchant à comprendre
la symbolique de ses rêves suit la voie lente de l’analyse.
Elle s’oppose donc au général Hein, dont le
seul moyen de résoudre un état pathologique est l’acte
chirurgical : il ne préconise que l’amputation et
la cautérisation, alors que l’on sait, grâce à l’opération
de Gray, que le mal est pernicieux et s’enfonce plus profondément
dès qu’on essaie de le traiter superficiellement.
Cependant, le général ne veut pas attendre de comprendre,
il n’accepte que l’action et la violence, pour ne pas
dire le viol : on ne peut pas être insensible à la
forme phallique du canon Zeus et à l’agression quasi-sexuelle
de Gaia-Terre-mère par le rayon répété de
ce canon. Aki veut, en revanche comprendre et y parvient. En ce
réveillant de son cinquième rêve [44:50], elle
dit : « I finished it. I knom what it means. I know what
the phantoms really are » (J’ai fini le rêve.
Je sais ce qu’il signifie. Je sais ce que sont vraiment ces
fantômes), propos que reprend le professeur Sid en voyant
la combinaison génétique reconstituée à partir
des huit éléments : « I see now. I understand » (Je
vois maintenant. Je comprends) [1:25:04], alors que le général
Hein ne peut que constater son ignorance lorsqu’il fait entrer
quelques fantômes dans la ville-bouclier : « That’s
impossible » (C’est impossible) [50:40]. Appliquant
ce qu’il croit être une vérité sur ce
qu’il ne comprend pas, le général n’a
pas d’autre issue pour paraître puissant que d’être
violent. Il ne se laisse aucun choix, aucune alternative, il refuse
le deuil réel (celui de son épouse et de sa fille),
et le deuil symbolique (celui de l’arrachement à la
Terre-mère), d’où le viol œdipien de Gaia,
qu’il cherche à posséder à tout prix,
justement parce qu’elle lui échappe. Quant à Aki,
elle accepte de prendre le temps de saisir le sens, car elle perçoit
intuitivement que c’est la seule issue ; ne dit-elle pas
dans le cratère à Gray, qui veut se défendre
avec des armes : « If this doesn’t work, then it’s
already too late » (Si cela ne fonctionne pas, alors
il est déjà trop tard) [1:25:44] ?
Sa plongée dans le monde onirique lui a donc permis de
retrouver une unité psychologique. Les extraterrestres,
on l’a compris, apparaissent comme des projections fantasmées
de soi, lesquelles portent le traumatisme refoulé ; le dédoublement
permet la distanciation et surtout – n’oublions pas
que nous sommes au cinéma – la visualisation : Aki
a besoin de devenir spectatrice pour comprendre l’origine
de la crise. Au fil des rêves, étapes d’un processus
analytique personnel, elle retrouve son unité intérieure,
et avec elle l’humanité toute entière : les
deux premiers rêves posent la dichotomie entre Aki et les
spectres comme totale et il faut attendre le troisième pour
voir un début de contact, puisque les visages d’un
extraterrestre et celui d’Aki se superposent et que les traits épanouis
de l’héroïne semblent révéler une
compréhension psychique mutuelle ; mais, immédiatement
après, Aki, la main sur le cœur et les yeux fermés,
semble tomber en arrière au fond de la terre : ainsi commence
la descente au fond de soi représentée, dans le rêve,
par une chute.
Ce contact est intensifié encore dans la seconde partie
du cinquième rêve, quand s’effectue une plongée
dans l’œil d’un extraterrestre, qui se comprend
comme un plongeon au fond de son âme. Il s’agit d’un
rêve d’Aki, le point de vue est donc le sien : ce ne
sont plus seulement les visages qui se confondent, ce sont maintenant
les esprits. Enfin, se réveillant de son sixième
et dernier rêve, Aki annonce à Gray que le fantôme
porteur du dernier élément l’a trouvée
et que la fusion s’est accomplie. Aki retrouve ainsi son
unité, le dédoublement onirique n’est plus
nécessaire. L’héroïne a achevé son
analyse, ainsi que celle de la condition humaine. Les rêves
s’achèvent presque en même temps que le film,
ils laissent se finir l’histoire sur une image inversée
par rapport à celle du début du film : le monde onirique était
dévasté, le monde réel est désormais
sur le point de renaître, la narration filmique a donc été une
remontée progressive de l’intériorité vers
l’extériorité, de l’intime vers le collectif,
mais peut se comprendre aussi comme une naissance à soi,
un jaillissement au monde, une acceptation de sa propre réalité au
monde, indépendamment de la matrice originelle.
Pour achever cette analyse, revenons sur un élément
du premier et du dernier rêve : la transparence de la terre.
Tout au long de la narration, les efforts d’Aki ont été de
revenir à cette transparence première. D’un
monde défiguré par la mort, dont le squelette d’une
bête écrasée est la trace [01:52], Aki fait
un monde unifié, où le miroir du sol disparaît
[1:24:05] pour laisser jaillir la vie. La séparation d’avec
Gaia – nous avons parlé précédemment
d’arrachement – n’est pas une déchirure
totale, elle est une acceptation de la distinction du moi et
de la mère. La transparence scelle une nouvelle alliance,
qui repose sur la reconnaissance de la différenciation.
Final Fantasy mériterait donc de s’appeler Primal
fantasy, car c’est bien sûr le caractère primordial
de l’être que ce film amène à s’interroger.
Mais ceci n’est qu’un jeu avec les mots. Reconnaissons
plutôt au sous-titre, the spirits within, sa pertinence,
car il révèle la vérité freudienne
que les fantômes sont bien des monstres intérieurs
qu’il faut combattre pour ne pas être hanté par
eux. On appréciera d’autant plus la traduction française
officielle, qui, pour une fois, ne trahit pas le titre original
: Les Créatures de l’esprit. Il s’agit ici
d’entendre créatures dans son sens premier de « créations ».
De plus, si le premier film avec des acteurs virtuels peut espérer
une reconnaissance, c’est moins dans son originalité technique
que dans la qualité de sa trame narrative : il assure une
continuité du conte dans le cinéma le plus moderniste
qui soit ; dans la mesure où il raconte un épisode
fondamental de la constitution psychologique de l’individu,
la naissance au monde et la prise de conscience de cette naissance,
il s’intègre dans la plus lointaine tradition narrative,
celle du conte, mais aussi du mythe, car l’héroïne
représente aussi l’humanité prenant conscience
de son pouvoir et de sa finitude.
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