ANALYSE
2001
LE FILS DU REQUIN
France, [1993]

Réalisateur: Agnès Merlet
Scénario: Agnès Merlet et Santiago Amigorena
Interprète: Ludovic Vandaele, Erik Salva, Sandrine Blanche

 

Un poème de la révolte

J'ai rencontré Agnès Merlet au Festival de Sarlat en 1993. C'était mon premier festival, c'était son premier long-métrage (un film à très petit budget mais récompensé notamment au Festival de Venise). Après la projection, les spectateurs étaient conviés à lui poser des questions. Moi j'étais bouche-bée, épuisé et crucifié sur mon siège. Agnès Merlet répondit à quelques questions: «J'ai dédié mon film à mon frère décédé, Daniel.» Elle salua le public et sortit de la salle sous les applaudissements. Mais dans un sursaut de rébellion juvénile, je courus dans la rue pour la rattrapper et lui témoigner ma reconnaissance. Son film m'avait transcendé. Je lui confiai tout ça. Je lui avouai ce que j'avais ressenti pendant la projection, bafouillant furieusement des mots dans toutes les directions: «Truffaut», «LES 400 COUPS», «étrange», «bleu», «musique», «atmosphère», «émotion», «merci». J'ai été en fait parfaitement incapable de verbaliser la moindre phrase ordonnée ou construite, mes lèvres remuaient dans le vide, ma bouche ressemblait à celle d'un poisson rouge. Je la remerciai une dernière fois, on se serra la main chaleureusement et on se sépara. Ce que je retiens d'elle, c'est une humilité et une sensibilité à fleur de peau qui m'apparut fort peu surprenant de la part d'une réalisatrice dont le premier film était tout simplement bouleversant sans être jamais prétentieux.

LE FILS DU REQUIN, c'est l'histoire de deux frères d'une dizaine d'années, Martin et Simon qui, après la disparition de leur mère, sont vite devenus inssaisissables, instables et notoirement délinquants. Voguant de familles d'accueil en fugues répétées, ils mettent à sac leur petite ville côtière du nord de la France. La toile de fond est rude: la pauvreté, le père des deux petits voleurs est visiblement au chômage et alcoolique, la soeur est une prostituée, les «hlm» désespérants sont encerclés de rochers monstrueux, le climat est vigoureux, le ciel toujours ténébreux. Pourtant, même si cela peut donner l'impression d'un film cliché ou mélodramatique, il n'en est rien, ce «contexte» reste toujours en toile de fond justement, relégué à des plans en distance et parfois flous du père ivrogne ou de la misère du quartier, des non-dits qui en disent long. Ce décor est tellement évident et assimilé comme tel que Merlet s'attarde en réalité, et avec réalisme, sur les corps et les visages qui expriment sans doute mieux que tout autre chose la détresse et la solitude des lieux et des âmes. LE FILS DU REQUIN marque très vite par l'attachement de Merlet aux regards candides mais décidés des deux jeunes voyous. La cinéaste s'attarde sur leur frimousse espiègle et de cette durée anti-conventionnelle naît une très forte émotion et véracité. Et c'est d'ailleurs précisément ce qu'on retient le plus après avoir vu le film: les visages. Un paysage intérieur. Un monde de l'inconscient nourri de rêveries et de visions fugitives et surréalistes.

Le titre évoque Lautréamont (un rebelle mort prématurément), adulé par Breton et les surréalistes, dans LES CHAMPS DE MALDOROR: «si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin (...), je ne serais pas si méchant». Une phrase répétée, et avec plusieurs variantes, pendant tout le film de Merlet. Le film s'adresse, comme l'oeuvre d'Isodore Ducasse, directement à vous et moi, ici par la voix off de Martin qui parle à voix basse (fait rarissime pour une voix off), comme la confession d'un pécheur à l'église. Mais il s'agit en fait d'une fausse confession car cette voix off dit souvent: «ne comptez pas sur moi pour vous raconter ce qui s'est passé» ou «moins j'en parle, mieux je me porte». Ce qui parle alors, c'est l'impossibilité de parler justement, l'incapacité à communiquer ou à «déclarer» son affection (le coeur même du film). Les deux frères ont un père froid, agressif et égoïste et ils semblent être le fruit de cette méchanceté (ils sont les fils d'un requin et non de sa femelle). Ils n'arrivent pas à exprimer leur douleur et leur révolte verbalement: ils le font à travers le vol et la destruction des biens matériels. À la toute fin du film, Martin, un amoureux fou des poissons, tombe par hasard sur un pêcheur découpant la tête des poissons. La bouche et les yeux de ceux-là bougent encore même après avoir été séparé de leur tronc. Dans ce passage remarquable de simplicité et de silence (l'agonie du poisson est muette), Martin dit à son frère à propos des poissons qu'on tue à l'abattoir: " Ils ont mal mais ils ne savent pas le dire. "

Cette ultime scène se passe la nuit (une vision de l'inconscient et du rêve) sur les quais des pêcheurs en plein travail de cargaison de marchandises. Un adulte dit aux deux enfants de ne pas rester là (un leitmotiv pour eux, rejetés et toujours ailleurs). Puis ils traversent la machinerie suintante de la féraille des quais tout en regardant en l'air une lumière blanche d'une densité aveuglante (une lumière quasi-divine, comme s'ils étaient appelés par Dieu). Le dernier plan est significatif, Martin demande à un pêcheur prêt à embarquer: «Il va loin votre bateau?» Merlet reste alors fixée sur le visage des deux enfants. Il n'y a pas de réponse à leur question (comme toujours) mais nous savons qu'ils vont partir de toute manière. Ils finissent par disparaître du plan dans un fondu enchaîné. Martin disait plus tôt dans le film qu'il a rêvé qu'il était «un ange» et qu'il pouvait «traverser les murs et les gens» et que pour devenir un ange, il fallait «disparaître». La dernière image indique vraisemblablement cette métamorphose. D'ailleurs cette transformation s'est opérée lentement: le film bascule du bleu au noir, et Martin est représenté progressivement en contre-jour ou en ombre chinoise puis son évaporation devient totale, comme celle de Rimbaud (très cité dans ce film) qui disparu, abandonnant le «monde» pour voyager.

La notion de voyage est primordiale dans LE FILS DU REQUIN puisqu'elle évoque la route (le film est parcouru de plans de routes), la fugue (Martin s'enfuit à toute vitesse à travers champs) et l'initiation. Le film est une petite Odyssée d'Ulysse et les deux frères ont un perpétuel besoin de retourner à leur ville natale malgré les dangers qui sillonnent leur chemin (mais à la fin, ils finissent par prendre leur envol). Le voyage c'est aussi leur petit frère, «petit Luc», qui veut devenir conducteur de camion international. Le voyage c'est surtout un thème biblique fort. Le film se passe pendant les fêtes de fin d'année, la naissance du Christ est sous-jacente. Le terme même de «poisson» fait référence au Christ dans la mesure où il a longtemps été représenté en poisson. La fiancée de Martin s'appelle Marie (sa première apparition est d'ailleurs sur une photographie, tel une icône). Le père dira: «qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour avoir des enfants pareils?!» Lors d'une très belle scène, Simon monte sur le toit d'un immeuble et joue aux funambules, en pleine nuit, les bras tendus et la croix brillante d'une église derrière lui.

Les deux gamins sont comme des martyrs modernes, incompris, chassés et mal traités. Ils se font molestés dans les wagons de train par des jeunes au crâne rasé (nous ramenant inconsciemment au cauchemar de la Shoah), Simon se fait mordre par le chien de la milice de la ville (rappelant également les milices fascistes). Merlet nous amène vers des terrains oniriques de cauchemars ou de rêves, elle fabrique des images et des sons qui font appel davantage à notre inconscient qu'à notre raison (on entre finalement dans le système mental des deux gosses qui sont déraisonnables et instinctifs). Nous ramenant vers les démons de l'actualité et de l'histoire du siècle, Merlet se permet aussi le "luxe" de nous faire retourner encore plus loin en arrière avec de nombreuses références à l'aube de l'humanité. Les protagonistes sont tous vêtus comme des hommes des cavernes, leurs manteaux épais et sombres ressemblent à des peaux de bisons (le père ramène un soir des courses avec des sachets «Mammouth»), les scènes se passent souvent dans des caves humides, des piscines, des couloirs sombres, et même des salles de cinéma (à deux reprises) comme des cavernes préhistoriques. On retrouve à cette occasion le thème de la matrice cher aux cinéastes de cette fin de siècle: beaucoup de scènes font allusion à l'antre, un retour intra-utérin assimilé à la disparition traumatisante de la mère des deux enfants. Un fardeau qui pèse sur eux.

Martin raconte au début du film que son frère Simon à cassé toutes les vitres de l'appartement quand sa mère est partie. Cette déchirure entre l'enfant et la mère (un concept très freudien dans lequel je n'entrerai pas ici) est représentée cinématographiquement par Merlet par des ruptures entre le son et l'image notamment: elle utilise une foule de gros plans sonores en contradiction avec des plans larges tel le fracas de vitres cassées sur des plans panoramiques de la ville. Le son peut également être totalement spectaculaire dans ses disparitions soudaines, nettes et violentes comme le son disparaissant d'un coup quand le car s'écrase au bas de la falaise (dans l'ouverture du film). Le générique du film lui-même est constitué de sons off de vitres cassées, de sons stridents et de chuchottements sifflants. La coupure et le découpage (parfois vraiment surréalistes) sont annoncés dès le départ comme le moteur du film. Ce découpage qu'on retrouve par ailleurs dans le dossier de petit Luc qui a découpé tous les articles de journaux parlant des deux petits délinquants.

A ce sujet, Martin voit un jour sa photo de lui et son frère dans le journal et hurle après les journalistes qu'il accuse d'être incapables de faire des photos. L'incompétence (le Maire se fait voler de l'argent bêtement; le premier plan montre un adulte en train de dormir alors qu'il est veilleur de nuit), la méchanceté et la lâcheté des adultes dans LE FILS DU REQUIN est très claire. Il y a une inversion: on croirait parfois que la société est menée par les enfants qui pillent allègrement les épiceries et les magasins sans que les adultes ne parviennent à faire quoi que ce soit. Cette inversion des forces est aussi une rupture conséquente dans le film, et Merlet accuse nettement le monde des adultes qui, non contents d'abandonner leurs enfants, sont parfaitement inaptes à maîtriser leur environnement. Ce film est une sorte de requiem (le mot requin viendrait d'ailleurs du mot «requiem» en référence à la mort subite qu'il provoque), une petite apocalypse ou un déluge (il pleut beaucoup dans le film). Il montre la mort dans une société où les adultes sont statiques (le père et sa télévision en sont la représentation la plus drôle et pathétique), repliés sur leur position. En revanche, les enfants sont perpétuellement en mouvement, faisant de leur mieux pour survivre et se débattre dans le monde cruel dont ils ont hérité. Martin est fasciné par le mouvement des poissons «hop, hop!», «ils tournent en carré!», une mobilité qu'il ne retrouve pas dans le réel.

Mais dans ce portrait pessimiste, violent et chaotique, LE FILS DU REQUIN met surtout en lumière une touchante histoire de fraternité. Deux jeunes qui paraissent dénués de remords lorsqu'ils sont «criminels» (ils dénudent de force une jeune fille innocente, dévalisent et détruisent les magasins... etc), sont probablement les deux protagonistes qui se serrent le plus les coudes, ils sont les plus complices du film. Ils se protègent mutuellement, pensent la même chose au même moment, se réconfortent. Même quand ils se battent au couteau, on sent que leur union est forte, ils éprouvent des sentiments très forts l'un envers l'autre. Ils sont les êtres les plus «vivants» et les plus «voyants» du film (ils ont des visions; Martin écrit des poèmes...etc). Agnès Merlet a sans aucun doute voulu dépeindre ce qu'elle ressent pour son frère, de l'amour, et c'est ce qu'il y a de plus émouvant dans son film justement. LE FILS DU REQUIN est un film humain et profondément sincère (la musique et les chansons magnifiques de Bruno Coulais renforcent par ailleurs ces qualités-là). La révolte du film se trouve dans cette honnêteté et la poésie qui en découlent, une poésie qui pousse au beau milieu d'un monde laid et immobile, une poésie qui est aujourd'hui indispensable pour passer entre les gouttes, pour franchir les murs et traverser les méandres de l''esprit humain. LE FILS DU REQUIN est tout ça. Un poème sublime.

Visitez le site "La femelle du requin": http://lafemelledurequin.free.fr

 

Alexandre Tylski

 

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