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Un poème de la révolte
J'ai rencontré Agnès Merlet au Festival de Sarlat
en 1993. C'était mon premier festival, c'était son
premier long-métrage (un film à très petit
budget mais récompensé notamment au Festival de
Venise). Après la projection, les spectateurs étaient
conviés à lui poser des questions. Moi j'étais
bouche-bée, épuisé et crucifié sur
mon siège. Agnès Merlet répondit à
quelques questions: «J'ai dédié mon film à
mon frère décédé, Daniel.» Elle
salua le public et sortit de la salle sous les applaudissements.
Mais dans un sursaut de rébellion juvénile, je courus
dans la rue pour la rattrapper et lui témoigner ma reconnaissance.
Son film m'avait transcendé. Je lui confiai tout ça.
Je lui avouai ce que j'avais ressenti pendant la projection, bafouillant
furieusement des mots dans toutes les directions: «Truffaut»,
«LES 400 COUPS», «étrange», «bleu»,
«musique», «atmosphère», «émotion»,
«merci». J'ai été en fait parfaitement
incapable de verbaliser la moindre phrase ordonnée ou construite,
mes lèvres remuaient dans le vide, ma bouche ressemblait
à celle d'un poisson rouge. Je la remerciai une dernière
fois, on se serra la main chaleureusement et on se sépara.
Ce que je retiens d'elle, c'est une humilité et une sensibilité
à fleur de peau qui m'apparut fort peu surprenant de la
part d'une réalisatrice dont le premier film était
tout simplement bouleversant sans être jamais prétentieux.
LE FILS DU REQUIN, c'est l'histoire de deux frères
d'une dizaine d'années, Martin et Simon qui, après
la disparition de leur mère, sont vite devenus inssaisissables,
instables et notoirement délinquants. Voguant de familles
d'accueil en fugues répétées, ils mettent à
sac leur petite ville côtière du nord de la France.
La toile de fond est rude: la pauvreté, le père des
deux petits voleurs est visiblement au chômage et alcoolique,
la soeur est une prostituée, les «hlm» désespérants
sont encerclés de rochers monstrueux, le climat est vigoureux,
le ciel toujours ténébreux. Pourtant, même si
cela peut donner l'impression d'un film cliché ou mélodramatique,
il n'en est rien, ce «contexte» reste toujours en toile
de fond justement, relégué à des plans en distance
et parfois flous du père ivrogne ou de la misère du
quartier, des non-dits qui en disent long. Ce décor est tellement
évident et assimilé comme tel que Merlet s'attarde
en réalité, et avec réalisme, sur les corps
et les visages qui expriment sans doute mieux que tout autre chose
la détresse et la solitude des lieux et des âmes. LE
FILS DU REQUIN marque très vite par l'attachement de Merlet
aux regards candides mais décidés des deux jeunes
voyous. La cinéaste s'attarde sur leur frimousse espiègle
et de cette durée anti-conventionnelle naît une très
forte émotion et véracité. Et c'est d'ailleurs
précisément ce qu'on retient le plus après
avoir vu le film: les visages. Un paysage intérieur. Un monde
de l'inconscient nourri de rêveries et de visions fugitives
et surréalistes.
Le titre évoque Lautréamont (un rebelle
mort prématurément), adulé par Breton et les
surréalistes, dans LES CHAMPS DE MALDOROR: «si cela
avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être
plutôt le fils de la femelle du requin (...), je ne serais
pas si méchant». Une phrase répétée,
et avec plusieurs variantes, pendant tout le film de Merlet. Le
film s'adresse, comme l'oeuvre d'Isodore Ducasse, directement à
vous et moi, ici par la voix off de Martin qui parle à voix
basse (fait rarissime pour une voix off), comme la confession d'un
pécheur à l'église. Mais il s'agit en fait
d'une fausse confession car cette voix off dit souvent: «ne
comptez pas sur moi pour vous raconter ce qui s'est passé»
ou «moins j'en parle, mieux je me porte». Ce qui parle
alors, c'est l'impossibilité de parler justement, l'incapacité
à communiquer ou à «déclarer» son
affection (le coeur même du film). Les deux frères
ont un père froid, agressif et égoïste et ils
semblent être le fruit de cette méchanceté (ils
sont les fils d'un requin et non de sa femelle). Ils n'arrivent
pas à exprimer leur douleur et leur révolte verbalement:
ils le font à travers le vol et la destruction des biens
matériels. À la toute fin du film, Martin, un amoureux
fou des poissons, tombe par hasard sur un pêcheur découpant
la tête des poissons. La bouche et les yeux de ceux-là
bougent encore même après avoir été séparé
de leur tronc. Dans ce passage remarquable de simplicité
et de silence (l'agonie du poisson est muette), Martin dit à
son frère à propos des poissons qu'on tue à
l'abattoir: " Ils ont mal mais ils ne savent pas le dire. "
Cette ultime scène se passe la nuit (une
vision de l'inconscient et du rêve) sur les quais des pêcheurs
en plein travail de cargaison de marchandises. Un adulte dit aux
deux enfants de ne pas rester là (un leitmotiv pour eux,
rejetés et toujours ailleurs). Puis ils traversent la machinerie
suintante de la féraille des quais tout en regardant en l'air
une lumière blanche d'une densité aveuglante (une
lumière quasi-divine, comme s'ils étaient appelés
par Dieu). Le dernier plan est significatif, Martin demande à
un pêcheur prêt à embarquer: «Il va loin
votre bateau?» Merlet reste alors fixée sur le visage
des deux enfants. Il n'y a pas de réponse à leur question
(comme toujours) mais nous savons qu'ils vont partir de toute manière.
Ils finissent par disparaître du plan dans un fondu enchaîné.
Martin disait plus tôt dans le film qu'il a rêvé
qu'il était «un ange» et qu'il pouvait «traverser
les murs et les gens» et que pour devenir un ange, il fallait
«disparaître». La dernière image indique
vraisemblablement cette métamorphose. D'ailleurs cette transformation
s'est opérée lentement: le film bascule du bleu au
noir, et Martin est représenté progressivement en
contre-jour ou en ombre chinoise puis son évaporation devient
totale, comme celle de Rimbaud (très cité dans ce
film) qui disparu, abandonnant le «monde» pour voyager.
La notion de voyage est primordiale dans LE FILS
DU REQUIN puisqu'elle évoque la route (le film est parcouru
de plans de routes), la fugue (Martin s'enfuit à toute vitesse
à travers champs) et l'initiation. Le film est une petite
Odyssée d'Ulysse et les deux frères ont un perpétuel
besoin de retourner à leur ville natale malgré les
dangers qui sillonnent leur chemin (mais à la fin, ils finissent
par prendre leur envol). Le voyage c'est aussi leur petit frère,
«petit Luc», qui veut devenir conducteur de camion international.
Le voyage c'est surtout un thème biblique fort. Le film se
passe pendant les fêtes de fin d'année, la naissance
du Christ est sous-jacente. Le terme même de «poisson»
fait référence au Christ dans la mesure où
il a longtemps été représenté en poisson.
La fiancée de Martin s'appelle Marie (sa première
apparition est d'ailleurs sur une photographie, tel une icône).
Le père dira: «qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu
pour avoir des enfants pareils?!» Lors d'une très belle
scène, Simon monte sur le toit d'un immeuble et joue aux
funambules, en pleine nuit, les bras tendus et la croix brillante
d'une église derrière lui.
Les deux gamins sont comme des martyrs modernes,
incompris, chassés et mal traités. Ils se font molestés
dans les wagons de train par des jeunes au crâne rasé
(nous ramenant inconsciemment au cauchemar de la Shoah), Simon se
fait mordre par le chien de la milice de la ville (rappelant également
les milices fascistes). Merlet nous amène vers des terrains
oniriques de cauchemars ou de rêves, elle fabrique des images
et des sons qui font appel davantage à notre inconscient
qu'à notre raison (on entre finalement dans le système
mental des deux gosses qui sont déraisonnables et instinctifs).
Nous ramenant vers les démons de l'actualité et de
l'histoire du siècle, Merlet se permet aussi le "luxe"
de nous faire retourner encore plus loin en arrière avec
de nombreuses références à l'aube de l'humanité.
Les protagonistes sont tous vêtus comme des hommes des cavernes,
leurs manteaux épais et sombres ressemblent à des
peaux de bisons (le père ramène un soir des courses
avec des sachets «Mammouth»), les scènes se passent
souvent dans des caves humides, des piscines, des couloirs sombres,
et même des salles de cinéma (à deux reprises)
comme des cavernes préhistoriques. On retrouve à cette
occasion le thème de la matrice cher aux cinéastes
de cette fin de siècle: beaucoup de scènes font allusion
à l'antre, un retour intra-utérin assimilé
à la disparition traumatisante de la mère des deux
enfants. Un fardeau qui pèse sur eux.
Martin raconte au début du film que son
frère Simon à cassé toutes les vitres de l'appartement
quand sa mère est partie. Cette déchirure entre l'enfant
et la mère (un concept très freudien dans lequel je
n'entrerai pas ici) est représentée cinématographiquement
par Merlet par des ruptures entre le son et l'image notamment: elle
utilise une foule de gros plans sonores en contradiction avec des
plans larges tel le fracas de vitres cassées sur des plans
panoramiques de la ville. Le son peut également être
totalement spectaculaire dans ses disparitions soudaines, nettes
et violentes comme le son disparaissant d'un coup quand le car s'écrase
au bas de la falaise (dans l'ouverture du film). Le générique
du film lui-même est constitué de sons off de vitres
cassées, de sons stridents et de chuchottements sifflants.
La coupure et le découpage (parfois vraiment surréalistes)
sont annoncés dès le départ comme le moteur
du film. Ce découpage qu'on retrouve par ailleurs dans le
dossier de petit Luc qui a découpé tous les articles
de journaux parlant des deux petits délinquants.
A ce sujet, Martin voit un jour sa photo de lui
et son frère dans le journal et hurle après les journalistes
qu'il accuse d'être incapables de faire des photos. L'incompétence
(le Maire se fait voler de l'argent bêtement; le premier plan
montre un adulte en train de dormir alors qu'il est veilleur de
nuit), la méchanceté et la lâcheté des
adultes dans LE FILS DU REQUIN est très claire. Il y a une
inversion: on croirait parfois que la société est
menée par les enfants qui pillent allègrement les
épiceries et les magasins sans que les adultes ne parviennent
à faire quoi que ce soit. Cette inversion des forces est
aussi une rupture conséquente dans le film, et Merlet accuse
nettement le monde des adultes qui, non contents d'abandonner leurs
enfants, sont parfaitement inaptes à maîtriser leur
environnement. Ce film est une sorte de requiem (le mot requin viendrait
d'ailleurs du mot «requiem» en référence
à la mort subite qu'il provoque), une petite apocalypse ou
un déluge (il pleut beaucoup dans le film). Il montre la
mort dans une société où les adultes sont statiques
(le père et sa télévision en sont la représentation
la plus drôle et pathétique), repliés sur leur
position. En revanche, les enfants sont perpétuellement en
mouvement, faisant de leur mieux pour survivre et se débattre
dans le monde cruel dont ils ont hérité. Martin est
fasciné par le mouvement des poissons «hop, hop!»,
«ils tournent en carré!», une mobilité
qu'il ne retrouve pas dans le réel.
Mais dans ce portrait pessimiste, violent et chaotique,
LE FILS DU REQUIN met surtout en lumière une touchante histoire
de fraternité. Deux jeunes qui paraissent dénués
de remords lorsqu'ils sont «criminels» (ils dénudent
de force une jeune fille innocente, dévalisent et détruisent
les magasins... etc), sont probablement les deux protagonistes qui
se serrent le plus les coudes, ils sont les plus complices du film.
Ils se protègent mutuellement, pensent la même chose
au même moment, se réconfortent. Même quand ils
se battent au couteau, on sent que leur union est forte, ils éprouvent
des sentiments très forts l'un envers l'autre. Ils sont les
êtres les plus «vivants» et les plus «voyants»
du film (ils ont des visions; Martin écrit des poèmes...etc).
Agnès Merlet a sans aucun doute voulu dépeindre ce
qu'elle ressent pour son frère, de l'amour, et c'est ce qu'il
y a de plus émouvant dans son film justement. LE FILS DU
REQUIN est un film humain et profondément sincère
(la musique et les chansons magnifiques de Bruno Coulais renforcent
par ailleurs ces qualités-là). La révolte du
film se trouve dans cette honnêteté et la poésie
qui en découlent, une poésie qui pousse au beau milieu
d'un monde laid et immobile, une poésie qui est aujourd'hui
indispensable pour passer entre les gouttes, pour franchir les murs
et traverser les méandres de l''esprit humain. LE FILS DU
REQUIN est tout ça. Un poème sublime.
Visitez le site "La femelle du requin": http://lafemelledurequin.free.fr
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