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Le cinéma québécois
et l'amnésie du réel
Film d'ouverture des derniers Rendez-vous du cinéma
québécois et première oeuvre de fiction du
documentariste Bernard Émond, LA FEMME QUI BOIT arrive en
pleine crise de l'imaginaire au Québec, alors que les jeunes
auteurs de notre cinématographie toujours plus fragile n'arrivent
plus (ou plutôt ne cherchent plus) à s'inspirer de
leur pays, tant l'oeil de l'étranger et de l'étrange
offre une alternative sûre et rentable. C'est la crise d'un
réel ne trouvant plus ses sources que dans «l'image»
du réel, dans l'hyper-réalité de Baudrillard,
où le signe ne réfère plus à rien d'autres
qu'au signe lui-même, délavant le passé de toute
référence (un passé que l'on essaie d'ailleurs
d'oublier). Cette FEMME QUI BOIT, oeuvre construite autant de courage
que de modestie, fait donc sourire. Non, elle fait pleurer, pâtir,
languir, jouir. Poutre d'acier dans une demeure qui s'écroule,
elle est un rocher lancé à la mer dont les sillons,
nous ne pouvons que l'espérer, feront bien des remous dans
la mer lisse et esthétisée d'une cinématographie
en péril.
C'est dire que le passage d'Émond au cinéma
de fiction nous laisse espérer en des jours plus glorieux
pour le cinéma québécois. Sortant de la débandade
médiatique d'Arcand (STARDOM), de l'esbroufe urbaine et stérile
de Binamé (LA BEAUTÉ DE PANDORE) et de l'esthétisation
à la Briand (2 SECONDES) et Villeneuve (MAËLSTROM),
Émond, nous l'avons dit, fait montre de courage dans sa modestie;
une modestie qui, il faut le souligner, n'en est pas moins garante
d'une intelligence certaine. Ne se pliant à aucun impératif
commercial, son film ose le minimalisme stylistique sans jamais
sombrer dans le simplisme ou l'illusionnisme. Cadrage sobre, caméra
tenue à l'épaule (sans l'excès sentimental
de Lars Von Trier), narration oeuvrant vers la discontinuité
temporelle sans sombrer dans les élucubrations stylistiques
d'un Tarantino, le film d'Émond oeuvre vers le dépouillement
de l'image (ciné)photographique afin de mieux rendre compte
d'un réel en crise: un réel fictionnel ne se cachant
jamais derrière son dispositif mais assumant plutôt
la position du cinéaste qui ne se veut plus l'oeil de Dieu
de la narration classique ni ne cache son propos sous le couvert
de la feinte documentaire (à la BLAIR WITCH PROJECT, par
exemple). On pense alors à l'approche directe de John Cassavetes
ou du néoréalisme italien qui sortent radicalement
d'une narration visuelle symbolique (celle de Welles, de Fellini
ou du cinéma expressionniste par exemple) où chaque
élément de la photographie constitue un signifiant
visuel auquel la diégèse impose un signifié.
Au contraire, Émond attaque le réel de front: un réel
libre de l'emprise du photographe et des personnages, ceux-ci évoluant
dans un univers qui leur est neutre et indépendant puisqu'ils
ne sauraient s'approprier le réel où lui imposer une
relation de signification induite a posteriori. Le réel,
au contraire, est là pour nous ou sans nous. Incombe alors
au cinéaste/photographe d'y plaquer son objectif pour essayer
d'en dégager une parcelle de sens, et non lui imputer une
relation de signification construite. On pense alors à Siegfried
Kracauer (affirmant le «revealing power of photography (1)»),
mais aussi à André Bazin, pour qui l'objectivité
photographique vise non pas l'appropriation expressionniste du réel,
mais abonde plutôt vers un réalisme tâchant d'approcher
le réel pour en dévoiler le mystère et l'ambiguïté.
L'art, nous dit-il, est ce procédé par lequel l'artiste
crée une esthétique, un style, qui intègre
la réalité et tente de lui donner un sens (2).
Ainsi, où le cinéma narratif de type
visionnaire symbolique s'approprie le réel en le découpant,
le charcutant, l'esthétisant et lui placardant la subjectivité
dominatrice de l'auteur, Émond contourne ce genre d'esthétisation
afin de forcer le spectateur à scruter l'espace (et non lui
imposer l'objet de son regard) et à y dégager du sens:
un sens existant a priori et sur lequel le pouvoir de révélation
de la (ciné)photographie sert de lanterne, et non de ciseau
de sculpteur. Le travail de Bernard Émond (et par extension
celui du spectateur) sera donc d'étudier le réel fictionnel
sur lequel il plaque sa caméra et de contempler (et non pas
de donner à voir) ses personnages fictionnels qui évoluent
librement dans un espace et un temps dénué d'ellipse
ou de dissection, laissant le plan couler et limitant le montage
à son plus strict dénominateur commun. Le spectateur
pourra ainsi faire face à l'expérience du réel
pro-filmique selon un mode contemplatif-actif, et non plus selon
un mode voyeuriste-passif.
Le montage constitue donc l'élément
esthétique central de LA FEMME QUI BOIT. Découpage
du temps et de l'espace, il servira ici l'unité selon deux
niveaux (3): a) le montage intra-séquentiel (la juxtaposition
des plans à l'intérieur d'une séquence) et
b) le montage inter-séquentiel (juxtaposition entre les séquences).
Le montage intra-séquentiel sera conduit, comme nous l'avons
annoncé, selon une logique unitaire, c'est-à-dire
un refus de condenser le temps ou de découper l'espace. Chacune
des séquences (à l'exception de quelques rares ellipses
intra-séquentielles) est généralement tournée
en longs plans où le montage ne sert généralement
que le recadrage de l'espace ou des personnages en hors-champ, sans
digression ou schisme dans la construction temporelle. Chaque geste
et chaque soupir sont filmés et montés dans leur lenteur
intrinsèque et dans leur entièreté. Le montage
inter-séquentiel fonctionne toutefois selon une logique différente
puisque chaque séquence, pièce d'une mosaïque,
est juxtaposée à la suivante de façon discontinue
dans le temps, selon la narration en voix-off de Paulette qui raconte
ses souvenirs. Nous passerons alors d'une séquence à
l'autre par simple fondu au noir, sans aucun raccord, évacuant
l'illusion transparente de la narration classique ainsi que le montage-choc
d'Eisenstein (où la collision entre deux plans venait donner
un sens nouveau au réel photographié). Chaque séquence
devient, chez Émond, un tableau indépendant dont la
signification dépend d'un tout qui n'est donné au
spectateur ni par la musique, ni par la narration en voix-off (celle-ci
servant rarement de pléonasme mais plutôt de piste
de réflexion et souvent de contrepoint à l'image,
comme le fait Malick, par exemple). Le réel, ambigu et mystérieux,
n'est donc pas donné à voir, mais donné à
découvrir, à disséquer par le spectateur, celui-ci
étant placé devant la nudité d'un monde libéré
de tout artifice. Reconnu comme complice du cinéaste, le
spectateur réintègre sa liberté à l'intérieur
d'une post-modernité où l'oeil a appris à voir,
mais trop peu à regarder.
C'est à ce niveau que le film d'Émond
trouve son courage dans la modestie, laissant le regard du spectateur
ainsi que le corps et l'expression de ces acteurs évoluer
dans un réel dont ils sont le sujet et non plus un objet
façonné par le regard voyeur et dominateur du cinéaste/spectateur.
Émond ose ainsi confronter le spectateur à ses pratiques
passives et institutionnalisées de réception filmique,
dictée par une esthétique symbolique qui, quoique
souvent intéressante et réflexive (ne négligeons
pas le talent de Welles, Fellini, Lynch, Kubrick et leurs contemporains),
néglige trop souvent la souveraineté d'un réel
ne servant que de signe, d'image sans référent. Et
de fait, Émond, plutôt inexpérimenté
dans la direction d'acteur, trouve le style lui permettant de rendre
leur souveraineté à ses interprètes, ceux-ci
faisant évoluer le drame par leurs gestes, leur corps, leur
parole et leur incroyable talent (Élise Guilbault et Luc
Picard en tête). En terre oubliée, le regard dénudé
du spectateur (et de la caméra) est confronté au crescendo
de la douleur, de la joie et de la souffrance qui évoluent,
intenables, dans un temps langoureux qui s'effrite sous nos yeux
sans jamais s'évader, refusant à notre regard le privilège
évasif et confortable du montage elliptique.
Dans l'univers de LA FEMME QUI BOIT, le temps devient
douleur et l'espace devient prison. Enfermée dans ces lieux
et dans ce temps que le cinéaste laisse exister et respirer,
la femme boit, pour oublier. Dans un Québec rétro
(celui des années 1940) servi par le pouvoir patriarcal,
politique et clérical, la femme, comme le spectateur du film,
n'a pas de rôle actif, si ce n'est celui de témoin.
Les photographies et les images 8mm de sa petite famille, lui servant
de mémoire embaumée dans le temps (procédé
réflexif du pouvoir de mémoire et d'imagination que
constitue le film d'Émond lui-même), évoquent
un réel sur lequel Paulette n'a plus aucune emprise (l'image
n'ayant de sens que pour qui sait la lire), si ce n'est de pouvoir
y projeter sa nostalgie; nostalgie d'une réalité qui
aurait pu être différente. Dans ce contexte, la ville
(dans LA FEMME QUI BOIT) n'est plus cette figure-cliché et
esthétisante du nouveau cinéma québécois.
Elle redevient au contraire le décor réel dont l'existence
a priori n'est que mystère et prison pour une femme n'ayant
jamais eu le pouvoir ni la chance d'y projeter le faisceau lumineux
qui lui aurait permis de mieux comprendre sa servitude, dont elle
n'arrive plus à se défaire, si ce n'est par l'alcool:
ce monde d'images exutoires, comme ces images placardées
sur pellicule, fragments du réel, dont elle admire la trace
en se souvenant et en cherchant à oublier.
Séparé du «Soi», le Québec
d'Émond tente d'oublier ses traumatismes. Mais de cette perte
de mémoire, le cinéaste n'est jamais dupe puisqu'il
cherche à en filmer la construction, à l'opposé
d'une certaine gamme du jeune cinéma québécois
où l'esthétique devient trop souvent un exutoire à
notre incapacité de repenser un Québec qui oublie
volontairement son aliénation, son passé et son amnésie.
(1) Siegfried Kracauer, Theory of Film. The Redemption
of physical Reality, Princeton: Princeton University Press, 1997,
pp.3-23.
(2) André Bazin, « Montage interdit » dans Qu'est-ce
que le cinéma?, Paris: Les Éditions du Cerf, 1975,
p. 49-61.
(3) HENDERSON, Brian, «The Long-shot» in A Critique
of Film Theory, New York: E.P. Dutton, 1980.
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