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Le fantôme qui ne revient pas
(Prividenie, kotoroe ne vozrascaetsja)
URSS. 1029. 74 min. Noir & blanc. Muet.
35 mm. Intertitres russes.
Réalisation : Abram Room.
Scénario : Valentin Turkin, d’après Le rendez-vous
qui n’a pas eu lieu de Henry Barbusse Photographie : Dimitri
Feldman Production Sovkino
Interprétation : Boris Ferdinandov, Olga Zizneva, Maxime
Strauh
L’année 1929 tient une place importante
dans l’histoire du cinéma soviétique et de l’URSS
tout court. Trotski est expulsé d’URSS et Staline publie
L’année du grand tournant. Année virage, année
charnière, début de la fin ou fin du début,
1929 marque en tous cas les dernières années d’une
production cinématographique libre et inventive. Les avant-gardes
des années 20 se meurent avec la décennie qui les
a vus naître. Bientôt le cinéma deviendra sonore
et coupera la parole au muet. Bientôt le réalisme socialiste
triomphera sur les écrans soviétiques. Déjà,
Eisenstein se plie, non sans maestria, à La ligne générale
(ce sont les mots du camarade Staline) du Parti pour l’accélération
de la collectivisation des terres - Dovjenko ne tardera pas à
le suivre avec La terre (1930). Cette année 1929 semble sonner
le glas de la cinématographie révolutionnaire soviétique
tout en en célébrant le faîte avec des chefs-d’œuvre
comme Arsenal de Dovjenko, La ligne générale d’Eisenstein,
La nouvelle Babylone de Kozincev et Trauberg, Un débris de
l’empire de Ermler, ou encore L’homme à la caméra
de Vertov.
C’est dans cette atmosphère crépusculaire
que Le fantôme qui ne revient pas fait son apparition. Apparition
d’autant plus remarquable que le film semble sortir de nulle
part et ne supporter aujourd’hui aucune comparaison si ce
n’est avec des oeuvres d’auteurs postérieurs
tels que Sjoeberg, Resnais ou Welles. Le fantôme qui ne revient
pas est un film unique, bizarre et inattendu, ainsi que le définissait
Raymond Borde en 1970 dans Midi-Minuit Fantastique. Et son originalité
prend source dès le scénario puisqu’il s’agit
de l’adaptation d’une nouvelle - Le rendez-vous qui
n’a pas eu lieu - d’Henri Barbusse, écrivain
français, et que l’action se déroule en Amérique
latine, c’est à dire à l’étranger.
Un fait plutôt rare dans le cinéma soviétique
- si ce n’est La nouvelle Babylone réalisé la
même année qui se déroule lors de la Commune
de Paris.
Dans un pays dominé par les derricks de
pétrole, un ouvrier croupit derrière les barreaux,
condamné à la perpétuité pour s’être
révolté contre la tyrannie des trusts. Son nom : José
Real. Son obsession : la révolution. Figure emblématique
du mouvement ouvrier, même en prison, il représente
une menace constante pour les autorités qui voudraient bien
s’en débarrasser. Pour cela, le directeur de la prison,
un être difforme et ignominieux, décide d’accorder,
selon un règlement oublié, un jour de liberté
au forcené pour revoir sa famille. Le but de la manœuvre
étant de l’éliminer en prétextant un
délit de fuite. Un agent au profil kafkaïen le pourchasse
et tente en vain de l’assassiner. Les camarades ouvriers de
José s’organisent. José n’a pas même
le temps d’embrasser sa femme. L’agent est éliminé.
José est libre. La grève est déclenchée.
Le sujet est de nature idéologique, intrinsèquement
lié au mouvement révolutionnaire ouvrier et le film
aborde ce thème en deux parties. Une première partie
liée au monde carcéral, à l’oppression,
la répression, la machination, tout en magnifiant la volonté,
l’organisation, la solidarité et la puissance de la
classe ouvrière. Une première partie d’une force
visuelle terrassante, qui allie des décors d’une plasticité
géométrique et des personnages expressionnistes à
un montage avant-gardiste d’une efficacité redoutable.
Et une deuxième partie plus classique, avec énormément
d’extérieurs (notamment toute une partie dans le désert)
contrairement à la première où l’espace
était réduit jusqu’à rendre le cadre
oppressant. Dans cette deuxième partie, c’est le sentiment
de liberté qui prime et le temps de l’action pour préserver
cette liberté retrouvée. C’est le temps du vent
et des grands espaces. C’est le temps du mouvement. L’heure
pour José Real de marcher, d’aller de l’avant
après avoir tourné en rond dans sa cellule comme un
animal en cage. C’est le temps de l’enthousiasme et
du triomphe.
Cette forte connotation idéologique pourrait
laisser croire à un film de pure propagande. Ce qu’il
n’est pas. Bien sûr il y est question de révolution
et de lutte des classes, mais cette question idéologique
qui légitimait sa sortie, paraît aujourd’hui
passer au deuxième plan et servir plutôt de cadre à
un film noir. S.S. Ginsburg écrivait dans son Essai sur l’histoire
du cinéma soviétique : « Room ne s’est
pas laissé séduire par l’acuité de la
situation, du jeu avec la mort, sur lequel était basé
le sujet, mais il a su subordonner cette situation au problème
idéologique ». A voir le film avec le regard d’aujourd’hui
il semblerait que ce soit le contraire : Room a su subordonner le
problème idéologique qui accompagnait tout film soviétique,
à une trame quasi fantastique qui atténue le ton politique
au profit de questions plus métaphysiques comme le rapport
à la mort.
Le fantôme qui ne revient pas fonctionne
véritablement comme un film de genre (entre intrigue policière
et quête initiatique) et l’impression qu’il laisse
est plus proche du Point de non-retour de Boorman que de La grève
d’Eisenstein. Parce que finalement José Real ressemble
moins à un révolutionnaire qu’à un homme
- un individu - en quête ou en fuite. Impression qui se confirme
lors de l’épisode dans le désert où la
filature de José par l’agent (de qui émane l’aura
inquiétante d’un Stroheim) tourne à la confrontation
sadique, à une sorte de jeu du chat et de la souris. Dans
l’ensemble du film, Room parvient à imposer à
une trame typiquement soviétique (la lutte des classes) une
atmosphère fantastique. On est toujours à la frontière
du réel et du rêve. Pas une frontière hermétique
mais une zone non définie où réalité
et onirisme s’interpénètrent clandestinement.
Un no man’s land dans lequel José erre comme un fantôme.
Un univers parallèle et transitoire dans lequel espace et
temps, intimement liés, bouillonnent de manière organique,
se dilatent et changent d’aspects comme un objet en mutation,
comme une forme de vie qui mue. Espace mythologique, prison circulaire
d’où sort José comme de l’enfer de Dante.
Ecriture du mythe communiste ou aventures d’un communiste
au pays des morts. Room nous fait passer de la mort à la
vie. Room nous fait passer du cachot-cercueil à l’air
libre. Room nous fait passer d’un numéro matricule
: 479 (le matricule de José) à un nom : Réal.
Histoire d’une résurrection. Histoire d’un fantôme
qui ne revient pas, parce que c’est un homme vivant qui revient
parmi les siens. Et la mise en scène - surtout le montage
d’une très grande expressivité - participe de
ce mystère.
Il y a quelque chose d’impalpable dans ce
film qui fait encore aujourd’hui toute sa modernité.
Nous passons d’une dramaturgie cinématographique radicale
et appuyée avec des effets de montage court eisensteiniens
et kuleshoviens à des plans beaucoup plus longs d’une
mise en scène classique. Room se permet des audaces narratives
comme de représenter physiquement et simultanément
le présent, la mémoire et l’avenir dans l’espace
clos d’une cellule. Le temps se mesure par l’espace
(ie les quatre coins d’un mur font office de repère
temporel) de sorte que la pellicule devienne une unité de
temps et le montage sa fragmentation. « L’expérience
de la réalisation de ce film a confirmé la signification
de la dramaturgie cinématographique comme base non seulement
idéologique mais également artistique du film »(S.S.
Ginsburg).
Artistique. C’est certainement le mot qu’il
faut retenir de ce film. Parce que c’est vraiment du grand
art. Le propos idéologique n’a rien de révolutionnaire
en soi ; ce qui semble intéresser Room dans ce film ce n’est
pas ce qu’il dit mais ce qu’il raconte. Comment le cinéma
peut raconter. Autrement dit à la question une histoire doit-elle
dire ou raconter, Room répond de la meilleure manière
: en racontant. C’est sans doute ce qui fait qu’une
œuvre d’art est immortelle et intemporelle par rapport
à une œuvre politique. Comme ce nom qui hante le titre
déjà mystérieux par lui même, Le fantôme
qui ne revient pas est un film « d’outre-cinéma
» sur qui le temps et l’espace n’ont pas de prise.
Un film dont on a envie de dire qu’il n’était
pas seulement en avance sur son temps mais aussi sur le notre.
A ne pas confondre avec un autre cinéaste
soviétique homonyme (Mikhaïl Romm), Abram Room (1894-1976)
est de ces cinéastes talentueux qui sont passés au
travers des histoires officielles du cinéma. Son parcours
est pourtant étonnant et les rares films que l’on a
pu voir de lui sont d’un intérêt non usurpé,
surtout aujourd’hui où nous pouvons poser un regard
« objectif » sur la cinématographie soviétique.
Sa carrière est d’autant plus intéressante qu’elle
s’étale sur une large période de l’histoire
de l’URSS : des premières heures de la Révolution
à la glaciation brejnevienne avec une seule interruption
de 1949 à 1965. Abram Room était déjà
âgé de 30 ans quand il vint au cinéma mais il
fit ses premières armes dans l’effervescence de l’année
1924 et surtout il débuta sous l’égide de Kuleshov.
De jeunes cinéastes prenaient le pouvoir (Eisenstein, Kuleshov,
Dovjenko, Poudovkine, Vertov, Kozincev) et Abram Room en faisait
partie. Comme ses camarades cités ci-avant la période
la plus prolifique fut les années 20 - 30 où il tourna
le fameux Fantôme qui ne revient pas, mais également
le plus connu de ses films, Trois dans un sous-sol, une comédie
sur le thème du ménage à trois. Ensuite comme
tous les autres avant-gardistes il fut taxé de formalisme
et connut la censure, mais parvint à tourner jusqu’à
sa mort. Il devait tourner son dernier film (le 27è) à
l’âge de 78 ans. Par ailleurs c’est à lui
que l’on doit le premier film sonore soviétique : un
documentaire sur le fonctionnement du cerveau.
Principaux films :
La baie de la mort (1926)
Le traître (1926)
Trois dans un sous-sol (1926)
Le fantôme qui ne revient pas (1930)
Un plan pour de grandes oeuvres (1930)
Les criminels (1933)
Le jeune sérieux (1936)
Escadrille n°5 (1939)
Vent d’est (1941)
Invasion (1945)
Dans les montagnes de Yougoslavie (1945)
Jury d’honneur (1949)
Le bracelet (1965)
Yakov Bogomolov (1970)
Fleurs tardives (1972)
L’homme hors du temps (1973)
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