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EUROPA, LARS VON TRIER
Un certain cauchemar expressionniste
Ce présent essai a été
écrit par Gilles Visy, Université de Limoges France.
Cet article inédit préfigure l’ouverture prochaine
de notre site pédagogique dédié à Lars
Von Trier www.lars-von-trier.net supervisé par Jean Szurewski,
journaliste à Radio France.
INTRODUCTION
Lars
Von Trier décrit dans un chaos, un univers où tout
paraît irréel, un monde dans lequel la responsabilité
est collective. Il s’agit d’une Europe, qui se désagrège,
et dont les réflexes des vieilles peurs assaillent les peuples
vaincus. En filmant comme un rêve éveillé et
hypnotique, cette hantise d’une Europe qui se délecterait
et se réfugierait dans ses vieux démons, le cinéaste
danois dénonce cette chute vertigineuse dans l’horreur
du fascisme grâce à la technique cinématographique.
Elle implique, une fois de plus, le spectateur dans cette fiction
cauchemardesque et fascinante comme une sorte de « métatropie » :
« c’est à dire conquête d’un nouvel
espace et d’un nouveau temps. » A partir d’un
train que le publique ne quittera plus, le réalisateur dépeint
un monde apocalyptique proche de Allemagne année zéro
de Roberto Rossellini. Dans un univers, ressemblant à l’expressionnisme
allemand, Europa dirige le destin tragique de
personnages dignes des Damnés de Visconti. Il s’agit
d’une mosaïque visuelle essentiellement noire et blanche
semblable au Cabinet du Docteur Caligari. L’intrigue
se déroule en 1945, un américain d’origine allemande,
Léopold Kessler, arrive dans l’Allemagne du plan Marshall.
Perdu, il sera manipulé par les mécanismes destructeurs
de la guerre. Europa est un parcours terrifiant dans l’univers
de l’œil. Des surimpressions et combinaisons d’images,
véritable sémiologie complexe du plan cinématographique,
trahissent un traumatisme esthétique de la conscience, embelli
par une surenchère visuelle. Celle-ci repose sur le cauchemar
et des fragments de réalité.
I) Les surimpressions visuelles et leurs
fonctions symboliques et esthétiques
Il
s’agit d’une sombre poésie dont la force dramatique
repose sur un acte de « monstration » :
le trajet d’un homme dans le labyrinthe d’un monde fantasmagorique
étouffant dans lequel la violence éclate à
travers les prouesses de l’image. Techniquement, on crée
des projections frontales où l’on réfléchit,
à quarante-cinq degrés dans un miroir, une image projetée
dans l’axe de la caméra ; et des surimpressions,
jusqu’à sept couches d’images en noir et blanc,
et en couleur, dont seulement un objet sera en couleur. Ce film
prend la forme d’un véritable délire visuel
sans signification rationnelle. De plus, l’utilisation de
décors sordides que l’on retrouve également
dans son deuxième film Epidemic, facilite l’exploration
d’un territoire métaphorique.
En effet,
le spectateur pénètre dans un « outre-monde »
chaotique construit par le film et propre à lui seul :
« la destinée de cet outre-monde, ou non-lieu
– et la condition de sa valeur signifiante, de son efficacité
symbolique – est naturellement de ne jamais se confondre avec
le monde réel. » Cet univers crée une plastique
visuelle extravagante dont les sensations spectatorielles se mettent
en marche avec le déroulement de l’image et de la lumière.
Ces dernières élaborent un centre perceptif d’émotions
sonores et visuelles. Les surimpressions donnent un caractère
médiumnique entre cet au-delà et le spectateur. Contrairement
à Eisenstein qui voulait : « avant tout
agir sur le spectateur avec le plus d’efficacité possible
afin de façonner sa conscience selon une certaine orientation
idéologique », Lars Von Trier dénonce simplement
une Europe délirante et déclinante. Si le cinéaste
nous manipule avec un certain enjeu visuel, ce n’est pas pour
nous inculquer une idéologie. Au contraire, il nous en préserve
afin de permettre le recul et la prise de conscience. Des surimpressions
trahissent le trouble et la dégénérescence
du nazisme, notamment lorsque de rapides fondus enchaînés
montrent le train reposant au fond du fleuve, comme une épave
titanesque qui a connu ses heures de gloire. L’express devient
une métaphore de l’idéologie destructrice qui
se désagrège lentement à l’aide d’une
eau paisible et rédemptrice. Dans son premier film, Element
of crime, des fondus enchaînés sur l’âne
mort prennent des allures de retrouvailles paisibles grâce
au mode de diffraction de la lumière dans l’eau. Lumière
diffractée également sur ce train englouti qui nous
éclaire sur la fin d’un empire. Europa représente
l’image de la déconstruction en attendant peut-être
quelque chose de meilleur.
Tout
cet apanage technique et visuel traduit le reflet du nazisme déchu.
Ces surimpressions dénoncent les conséquences de la
guerre, au-delà de cette simple illustration thématique,
l’Allemagne est hantée par le souvenir aussi ineffable
qu’inavouable des atrocités communes, remodelées
par l’assurance superlative des Américains vainqueurs.
Les images des pendus se mélangent avec le visage de Katharina
dans la séquence où elle rencontre Léopold.
Les surimpressions exhibent l’horreur, renforcée part
l’expression attristée et terrifiée du visage
de l’héroïne. Ce sont les sympathisants nazis
que les alliés ont condamnés à mort :
cadavres déstructurés, sortis tout droit de l’expressionnisme ;
ils jalonnent les rails de l’Allemagne.
Pourtant
Europa n’a rien d’un film réaliste,
tourné pour étayer des idées définitives
sur ce pays vaincu. Le spectateur conservera le souvenir d’images
éclectiques, de personnages étranges qui se croisent
et qui se battent dans les couloirs de l’Express. Tous représentent
des personnages symboliques de l’univers esthétique
allemand décadent. Il existe d’une part, ceux qui manipulent
les autres pour parvenir à leur fin, à l’image
d’un Docteur Mabuse ; d’autre part, les
assassins d’un régime malade rappelant la République
de Weimar, à l’image de M le maudit. Il ne
faut pas oublier ces contrôleurs scrupuleux, obsédés
par l’ordre et la méthode, et ces représentants
des alliés prêts à tout pour remettre en marche
ce pays détruit. Il s’agit d’une véritable
« Comédie humaine », propulsée
vers la catastrophe où les enfants sont amenés à
tuer ou à se suicider. André Bazin évoquait
à propos de L’Allemagne année zéro :
« les signes du jeu et de la mort sont les mêmes
sur un visage d’enfant. » Lorsque le très
jeune terroriste, après avoir éliminé le maire
de Francfort, trouve la mort devant les armes des alliés,
l’expression de son visage, filmé en couleur et en
gros plan, trahit de manière ambiguë la candeur de l’enfant
qui a perdu à un jeu dangereux, et la crainte de la mort :
« Le visage se dressait dans l’air pareil à
un maladroit sémaphore de l’âme, s’efforçant
d’émettre des signaux du mieux qu’il pouvait. »
Ce visage symbolisera la chute du nazisme, car à la fin de
la guerre Hitler se servait des enfants pour accomplir ses basses
besognes.
Lars
Von Trier mélange fiction et réalité crue non
seulement à l’aide de surimpressions mais encore il
prolonge un certain cauchemar à l’aide d’images
superposées dont les thématiques restent sensiblement
les mêmes.
II) Combinaisons d’images à multiples focales.
Peut-être
s’agit-il du reflet de la conscience de Léopold Kessler ?
Il existe dans le montage du film un espace virtuel comprenant trois
dimensions. La première est diégétique pour
reprendre la terminologie sémiologique de Metz, inspirée
sans aucun doute de celle de Genette. Elle concerne l’univers
fictionnel dans lequel le protagoniste évolue. La deuxième
représente un espace extra-diégétique, c’est
à dire la conscience de Léopold dirigée par
une voix off (le commentateur hypnotique interprété
par Max Von Sydow) et scrutée par le regard extérieur
du héros mis en arrière plan. Enfin, la troisième
dimension évoque un espace péridiégétique
qui se trouve à la lisière des deux espaces précédemment
cités. Il s’agit d’un lieu immatériel
et spectatoriel, associé par des combinaisons d’images
à la dimension diégétique et extradiégétique.
Il existe donc une sorte d’intériorité, un espace
psychique que le spectateur perçoit et éprouve en
même temps que le héros : « Ce personnage,
invisible et réputé voyant (comme le spectateur),
va être pris en écharpe par le regard de celui-ci,
et jouera le rôle de l’intermédiaire obligé.
[…] Le personnage infléchit le parcours que suit la
ligne des identifications successives, et c’est en ce sens
seulement qu’il est lui-même vu : comme nous voyons
par lui, nous nous voyons ne pas le voir. » Ainsi, le
spectateur est intégré au cœur de la fiction
grâce à la technique cinématographique.
En
fait, le film de Lars Von Trier est fondé sur le procédé
de la transparence : les acteurs sont placés devant
un écran translucide, sur lequel sont projetées des
images qui représentent leur environnement. Cette technique
n’est pas seulement utilisée pour créer une
illusion de lieu, mais elle permet encore d’insérer
différents niveaux de narration dans le récit. Lors
de la dernière séquence, Kessler se rebelle et charge
un fusil : il s’agit de l’espace diégétique.
Le sang lui monte à la tête car il n’a pas su
comprendre les paroles de Katharina : « Chacun
ici a tué, ou trahi directement ou pas, des centaines de
fois, pour survivre. Regarde-les dans les yeux et tu comprendras. »
En arrière plan, ses yeux cerclés d’une monture,
que l’on voit en gros plan et de manière très
nette, semblent le juger : cela représente cette fois-ci
l’espace exta-diégétique. L’arrière
plan correspond à la distance que le spectateur prendra par
rapport aux événements montrés. Léopold
reste calme et lucide entraînant un contraste avec le premier
plan dans lequel le protagoniste réagit tout en subissant
paradoxalement son sort comme une fatalité. Le premier plan
reste flou, il matérialise sur l’écran l’aveuglement
provoqué par la colère : « le centre
émotionnel du récit, plus que mis à distance,
est comme retiré de la scène, confiné dans
l’arrière plan et de ce fait absenté au moment
où il atteint sa pleine intensité narrative. »
Kessler sort progressivement de sa naïveté : Europa
est à l’image d’un processus de maturation mais
dont l’issue reste mortelle.
Cette
combinaison d’images fait donc jouer deux actions : la
prise de conscience et la fatalité. C’est l’organisation
de deux espaces distincts (espace diégétique et espace
extra-diégétique) qui aboutit : « à
la création de deux scènes représentées
dans le même cadre, la dramatisation naissant de leur apparition
et de leur simultanéité. » L’utilisation
de focales différentes ne structure pas l’espace de
ce cauchemar sur le mode de l’unité mais de la pluralité.
Celle-ci entraîne un méta-espace psychique composé
de celui du héros et de celui du spectateur.
Il s’agit
d’une méditation cauchemardesque sur l’Europe
parasitée par la guerre. Le scénario se présente
comme une subtile mise en abîme indéfiniment reconduite
comme, effectivement, un parcours d’individuation conduisant
à la mort : découverte de « soi »
(Léopold Kessler) associée à celle de l’Europe
après la guerre. Le film est tout entier sous-entendu par
un processus d’ascension dont l’issue reste paradoxalement
l’abîme. Cette ascension correspond au désir
du héros d'échapper à cet univers terrifiant.
Il n’en connaît pas la manière, alors il hésite :
Kessler branche la bombe, la débranche puis la réactive.
Ce que nous montre cette tragédie : « c’est
le conflit, le moment du choix qui engage le destin. »
La tentative
d’envol ramène le protagoniste plus brutalement et
plus profondément au cœur de l’horreur, puisque
Jean-Marc Barr termine son existence au fond d’un fleuve.
Le film s’achève sur un remake du Grand
bleu assez surprenant. Le rêve de Léopold, c’est
d’aller au-delà du désordre, de le comprendre
et de s’y intégrer par une mort presque volontaire.
Cependant, derrière le chaos, la mort règne et rien
d’autre, elle appelle la méditation et une sorte de
sérénité paradoxalement malsaine.
III) Traumatisme esthétique et moral :
peinture et lumière sur la dérision et la perdition
de « soi »
La
mort du protagoniste est associée à la difficulté
du spectateur à sortir d’Europa. Cette fresque
fantastique illustre la chute de l’humanité. Il s’agit
d’une fable pessimiste et d’une farce noire comme une
version kafkaïenne du Lauréat ou une version
becketienne de Chantons sous la pluie. Léopold est
une marionnette, ce type de héros, en forme d’enveloppe
vide, transparent, opaque, étranger et impuissant devant
les événements, révèle un humour sur
le fil du rasoir, inquiétant et saugrenu. Farce noire qui
mélange le sérieux, l’étrangeté
et l’horreur ; elle donne un caractère absurde
au film et Léopold ne peut s’empêcher de crier :
« Je suis désolé de le dire, mais je sens
que tout le monde se fout de ma gueule depuis le début. »
L’humour
noir du film propulse son anti-héros entre deux pôles
idéologiques : nazisme et capitalisme. Le réalisateur
pousse l’ironie jusqu’à faire disparaître
son personnage, afin que sa mort soit une projection de notre propre
désir d’anéantissement : « Contre
une lecture historiciste, qui fait des figures et récits
de ce type de cinéma de simples métaphores socio-historiques,
il importe de les référer aux archétypes dont
ils sont manifestement des résurgences. » Mettre
ainsi le spectateur en face de ses propres troubles révèle
la force des images du film : la perception d’une peur
indéchiffrable. Elle se caractérise par ce mélange
baroque d’images de rêve et de réalité
qui crée une esthétique troublante reposant sur une
lumière quasi expressionniste.
Europa
élabore une grammaire du clair et surtout de l’obscur.
L’art lumineux classique repose sur un affect fondateur du
jour et de la nuit. Il y a là une vaste connotation première
où la clarté et la blancheur est du côté
du bien, du bon, de la joie ; alors que l’obscurité
et la noirceur traduisent le mal, la peine et la mort. Il semblerait
que le film de Lars Von Trier soit en noir, blanc et gris. En réalité,
il est en noir et noir : « Rien de limpide ni de
pur en ce pauvre monde, pas de bien contre le mal, mais seulement
l’incompréhension. » Dans le lacis des rails
et des intrigues meurtrières, Barr l’innocent est un
guide déboussolé pris au piège de la machine
fictionnelle. L’express représente cette métaphore
qui associe le travelling au mouvement du voyage. Son rythme lancinant
conduit également le spectateur dans une fiction policière
par une sorte de procédé hypnotique, non seulement
fondé sur la répétition du bruit des boggies
frappant le rail, mais également mis en valeur par le jeu
des lumières. Celui-ci exerce une fonction esthétique
et dramatique.
La
lumière crée une fonction alarmante, comme une sorte
de répondant à sa puissance hypnotique. Ce pouvoir
ensorcelant captive le spectateur afin de l’orienter vers
le cauchemar et l’angoisse en jouant sur les violents contrastes
de lumière. C’est une technique de l’expressionnisme
allemand qui repose sur une sorte d’exorcisme par invocation
du mal : procédé cher à Murnau dans Faust
avec le scintillement de l’image. Cette fascination par miroitement
caractérise également Europa, notamment la
fin du film. Une puissance d’aveuglement par éblouissement
éclaire le fleuve avec les effets lumineux de la lune, filmés
en plan général. La lumière fait le jour sur
la tragédie existentielle de Léopold et de tous les
autres protagonistes qui reposent au fond de l’eau après
la chute du train : « Du côté de ce
qui est regardé par l’image, enregistré en elle,
c’est à dire des corps (êtres, lieux, objets),
se manifeste une puissance native-létale : cette faculté
qu’à la lumière d’engendrer et d’annihiler
les corps, qu’ont clarté et obscurité de consumer
ou dévore les corps. » Durant tout le film, le
spectateur est absorbé par des architectures en ruine, rendues
lugubres par un éclairage inquiétant. Les corps sont
dévorés par des foules qui deviennent oppressantes
grâce aux jeux d’ombre, ce n’est pas sans rappeler
les masses humaines déambulant dans Métropolis.
Grâce
au contraste des lumières, apparaissent également
toutes les teintes de gris. Elles caractérisent l’univers
du train : véritable monstre d’acier à
l’image de la pyramide métallique de Métroplolis.
Celle-ci de couleur grise, dévore les hommes comme la locomotive
qui absorbe les kilomètres dans Europa ou bien dans
Berlin Express. Le mouvement des bielles grises relance
la machine à destin. Il permet : « de dissoudre
le fantastique dans la mécanique de la civilisation industrielle. »
La locomotive, allégorie sarcastique de la mort, parodie
provoquante d’un train arrivant à Auschwitz, conduit
l’homme à sa perte comme une sorte de sacrifice qui
fera naître la conscience de l’histoire.
CONCLUSION
Qu’est-ce
qu’Europa ? Une chorégraphie de l’inutile,
un voyage fantastique, un ballet absurde et visuel qui tourne autour
de Léopold Kessler, le personnage central : «
Lars Von Trier se réclame ouvertement de l’esthétique
expressionniste [...] comme bon nombre de jeune cinéaste,
il joue avec la mémoire du cinéma. Refusant toute
référence à une supposée réalité
extérieure, son film se veut avant tout plongée dans
l’imaginaire. » Mais sous des apparences futiles,
illogiques, le réalisateur nous soumet à ses expériences
cinématographiques afin de nous préserver de l’aveuglement
grâce à une forme d’hypnotisme, digne de l’expressionnisme
allemand. Lars Von Trier nomme ce procédé L’hypnovision :
le spectateur voyagerait dans le film sans grande résistance.
Il se laisserait manipuler dans ce cauchemar visuel et le cinéaste
tirerait les ficelles de l’horreur et de cette forme de dérision
qui n’est pas toujours visible à la première
lecture d’Europa.
Avec
ce film, le cinéaste clôt sa trilogie commencée
avec Element of crime et Epidemic. Cette trilogie européenne
le conduira au « dogme 95 » qui consiste à
tourner cette fois-ci en lumière naturelle, à décadrer
volontairement les plans et à utiliser le son direct. Le
laboratoire du docteur Trier confirmera ses expériences
talentueuses avec la série The kingdom, sans oublier
Breaking the wave, The Idiots, et plus récemment
Dancer in the dark.
Gilles Visy pour Cadrage octobre 2003
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