|
GUS VAN SANT ET LE MINOTAURE
par Alexandre Tylski
Le dernier film de Gus Van Sant a reçu
la Palme d'Or et le Prix de la Mise en Scène à Cannes
2003 ainsi que le
Prix Pédagogique de l'Education Nationale Française,
ce qui ne plaira pas à tout le monde.* Voici notre analyse
du film ELEPHANT.
ELEPHANT de Gus Van Sant n'est pas un film qui
"dénonce" (par ailleurs limite de cinéaste
du pourtant passionnant Michael Moore - même s'il en questionne
sans cesse les rouages et dangers). Le terme " dénoncer "
est employé à tort et à travers par les médias.
Ceux-là voient fréquemment dans l'action d'une association
sociale, un livre fort ou un film engagé, la " dénonciation "
d'un problème ou la " dénonciation "
d'un certain système. Un bon film ne dénonce pas,
il ne s'abaisse pas à cela, heureusement, il " énonce "
comme on le verra. La dénonciation est revenue à la
mode en France par certaines lois remises au goût du jour,
espérons que ce mot de sinistre mémoire soit de moins
en moins employé à propos des films et des cinéastes.
ELEPHANT de Gus Van Sant n'est pas non plus un
film qui " sensibilise. " Ici nul pathos, ni
démagogie entendue, ni voix off explicative ou étalage
de chiffres. Le film de Gus Van Sant est un film avant tout sensible
mais précisément pas " sensibilisant ".
Le cinéaste évite soigneusement l'écueil du
film militant (il a d'ailleurs toujours refusé d'en faire)
- le genre militant dénonçant et sensibilisant trop
souvent à coups de marteau. Le verbe " sensibiliser "
sonne à nos oreilles comme " annihiler ",
" aliéner ", " étouffer ",
" diriger ". Quel spectacle que celui qui cherche
à tout prix à sensibiliser en tirant sur la corde
sensible. Godard rappelle ainsi à juste raison qu'un film
n'a pas à séduire, ni à chercher à faire
" adhérer " (à fédérer),
mais plutôt à " convaincre " éventuellement.
Non par la rhétorique du politique, mais par la dialectique.
Plan de l'analyse de film de ELEPHANT de Gus
Van Sant :
1. ELEPHANT : un film animalier
Le titre du film/Le lycée comme un zoo/L'ange taureau/Les
trois petits cochons
2. ELEPHANT : la bulle sonore
Les fantômes errants/Ecouter le photographe/Alex et Beethoven/La
jungle
3. ELEPHANT : le crâne,
la prison & la spirale
La cité de verre/Trajectoires/Tourner en rond
4. ELEPHANT : le plan séquence
& la disparition
Filmer de dos/Tout doit disparaître
5. ELEPHANT : Le regard tourné
vers le ciel
Ouverture et final en Ciel/Quatre regards vers le haut
6. ELEPHANT : le triomphe
de la civilisation
Evocation de la guerre/Quel triomphe ?
________________________
ELEPHANT : un film animalier
Le titre du film
Le titre du film ELEPHANT est au départ
une référence consciente au téléfilm
du même nom réalisé par le cinéaste (depuis
disparu) Alan Clark sur la violence en Irlande du Nord (un titre
évoquant aussi l'impossibilité pour un aveugle à
se représenter la forme d'un éléphant). Le
titre ELEPHANT est aussi une référence à la
mascotte des Républicains aux USA: l'éléphant.
Gus Van Sant avoue : " On s'est amusé avec
la dimension politique que peut représenter le titre, et
donc sa charge satirique envers, bien sûr, l'aspect aliénant
du système d'éducation américain. (.) Elephant,
c'est ce qui se voit comme le nez au milieu de la figure, mais ce
que tout le monde souhaiterait bien occulter. " (1)
Mais nous pouvons aussi décrypter le titre
" ELEPHANT " ("ENFANT"?) en tant que
symbole culturel, voire parfois cultuel. Ainsi, il ne s'agirait
pas d'oublier que l'éléphant est la monture du Dieu
de la Foudre Indra (on entendra dans le film la foudre gronder avant
le massacre). C'est aussi un animal aux grandes oreilles (Alex,
le tueur, souffre de surdité lors de la scène de la
cantine et toute la bande sonore du film se décompose de
résonances et de réverbérations très
sensibles). C'est aussi " l'éléphant spirituel
et sacré " (le Christ) qui relève Adam après
sa chute. L'éléphant est cet animal que l'on dit sage,
sans agressivité et solidement ancré au sol ;
dans les rêves il représente une réalité
terrestre avec laquelle certaines personnes n'arrivent pas toujours
à garder le contact.
Bref, autant d'éléments en rapport
direct avec le récit et l'esthétique de ELEPHANT de
Gus Vant Sant. Un titre pour le moins emblématique des figures
animales qui traversent son film : un sweat-shirt représentant
une tête de tigre, un T-Shirt jaune représentant un
taureau noir, un chien sautillant au ralenti, un éléphant
représenté en croquis sur le mur de la chambre des
tueurs, le son d'oiseaux pendant la tuerie dans les couloirs du
lycée et la scène finale dans la chambre froide remplie
de viande animale. Il fallait donc prendre ELEPHANT dans son sens
premier : un film animalier. Nous ne sommes pas dans une ménagerie
gitane à la Kusturica, mais dans une impossible Arche de
Noé déguisée en lycée. Un parc animalier
aux accents apocalyptiques. Un retour au monde sauvage.
Le lycée comme un zoo
LE TIGRE. Michelle est une jeune fille timide et
rondelette, et visiblement complexée dans les vestiaires.
Elle ne semble pas assumer sa féminité. Elle fait
figure de garçon manqué. Gus Van Sant nous la présente
pour la première fois portant un sweat-shirt sportif arboré
d'un tigre (l'emblème même du lycée mais que
seule, elle, porte). On sait que le tigre a pour particularité
dans les rêves et les mythes d'être un félin
gracieux et puissant : tour à tour féminin (longs
cils autour des yeux) et masculin (grondement grave). C'est aussi
la bête noire rampante (Michelle rase les murs) des premiers
hommes, autre retour aux peurs primaires et barbares. Gus Van Sant
nous indique la nature foncièrement hybride de Michelle.
Mais la nature tout aussi hybride et sauvage des autres personnages.
LE TAUREAU. John est un blondinet habillé
de jaune. Cet ange blond marque l'esthétique du film (une
sorte de cousin de Tazzio ?) et la mémoire des personnes
ayant vu le film (les images illustrant par exemple les critiques
de film parues sur ce film mettent presque toujours en valeur ce
blondinet). Lui aussi fait figure d'hybride. Car en effet, son T-shirt
si particulier y fait représenter un taureau noir sur fond
jaune (2) et l'on connaît l'attachement de Van Sant pour les
costumes, notamment dans Prête à Tout (1995)
avec Nicole Kidman. Le contraste est fort (phrase reprise d'ailleurs
dans le film) et nourrira l'esthétique entière du
film. Taureau rappelant les peintures pariétales et à
la fois symbolique de vie et de mort, on ne voit littéralement
que cela lorsque Gus Van Sant filme John déambulant dans
les labyrinthes du lycée.
John, l'ange taureau
John est ainsi une sorte d'ange taureau (dont l'écho
se fera à la fin avec Benny, son double, jeune noir au T-shirt
jaune). Une créature hybride, voire androgyne, que nous soupçonnons
un moment d'être le tueur (Gus Van Sant insiste sur lui dans
le premier mouvement du film comme s'il s'agissait de son héros
principal). Les apparences sont trompeuses (il sera d'ailleurs question
d'apparence dans un débat lycéen du film) : le
simulacre de l'image est ici au cour.
Ce jeune homme taureau serpentant dans les labyrinthes
rappelle alors inévitablement le mythe même du Minotaure.
L'origine de la représentation. Retour aux sources des légendes
initiatiques (et de l'art pariétal). Questionnement alors
de Gus Van Sant sur " Comment évoluent les mythes
et les contes aujourd'hui ? " mais aussi " Qu'est-ce
qu'une image ? " et " Comment la jeunesse
vit-elle avec les images ? " Comment sont-ils piégés
par elles comme dans un labyrinthe de signes ? - pas étonnant
de voir ainsi plusieurs scènes se dérouler dans la
chambre noire du lycée, Gus Van Sant scrute précisément
la création photographique et l'imago.
Les 7 jeunes filles et jeunes garçons offerts
au Minotaure sont représentés dans le film par les
cartons (retour au cinéma muet) indiquant les noms de ces
jeunes (muets ?) - liste létale d'une morte annoncée,
ils sont comme jetés aux lions. Les cartons sont autant de
plaques mortuaires, de tombeaux ouverts. Gus Van Sant détourne
le mythe du Minotaure et questionne une époque, ou plutôt :
la représentation d'une époque. Dans le monde décrit
dans ELEPHANT, les enfants ne sont plus uniquement les chassés,
il sont aussi les bourreaux.
Les Trois Petits Cochons
La présence du conte et de l'animal se poursuit
et s'achève jusque dans la dernière scène,
tournée dans la chambre froide des cuisines du lycée.
Et sur une contine détournée en air de croquemitaine.
Alex a passé plusieurs portes pour trouver deux amoureux
dans une chambre froide. Comme dans Les Trois Petits Cochons
(et SHINING de Kubrick, 1980), il traverse les portes. Alex
pointe son arme sur le couple amoureux et récite: " Amstramgram,
pic et pic et colegram, bourre et bourre. Si tu prends un tigre
par la patte. et qu'il bouge. laisse-le filer. " Des
morceaux d'animaux froids pendent au fond alors que les jeunes amoureux
sont laissés hors champ, déjà " disparus. "
Les corps en mouvement constant du début du film se gèlent.
Le zoo est mort.
ELEPHANT : la bulle sonore
Les fantômes errants
A la fin du film, juste après la scène
finale de la chambre froide, c'est un ciel qui nous est montré
avec, en fond sonore, des grues fantomatiques (nous ne ferons que
les entendre). Gus Van Sant termine le film avec ces volatiles errants
fuyant le massacre sur la terre. Il nous invite à rêver,
à sortir du labyrinthe de la mort. Labyrinthe qu'il aura
pris soin de " sonoriser ". Gus Van Sant raconte :
" On a travaillé pendant tout le film avec un
MS stéréo, un appareil équipé de deux
micros, l'un tourné vers le haut, l'autre vers le bas, qui
donne une sorte de son en 3D. Pour ce qui est de l'atmosphère
sonore générale, tous les comédiens étaient
équipés d'un micro." (3)
Les effets de réverbérations indiquent
une présence omnipotente, céleste, confinant au religieux
(nous pensons ainsi à la scène réverbérée
où le blondinet pleure et semble en prière). Les échos
démultiplient, décomposent, encore l'espace et le
vide glacial. Mais personne ne semble répondre aux échos,
personne ne semble vivre ici. Et, si nous tendons l'oreille, aucun
pas ne se fait même entendre. Tout le film consiste ainsi
à filmer de jeunes lycéens marcher dans des couloirs et
aucun bruit de pas pourtant, ne s'entend. Tous sont là, fantomatiques,
déjà morts. Idée forte de " mise
en son " d'un vide béant prêt à avaler
tout le monde, à l'image des perspectives vertigineuses.
Ecouter le photographe
ELEPHANT décrit ainsi un monde du silence
où il n'y a pas exactement de silence mais une infinité
de micro-bruits et dans lequel chacun crée son monde. Elias,
le jeune photographe, Gus Van Sant le décrit d'un point de
vue sonore. Lorsque Elias est dans la chambre noire, il place sa
pellicule dans une spirale elle-même enfermée dans
une boîte révélateur. Il agite consciencieusement
sa boîte et Gus Van Sant en gros plan visuel et sonore scrute
ce moment. Le bruit de la boîte est semblable à une
horloge ou à une bombe. Et ce son de libérer " d'un
coup " l'imagination. La révélation des
images en cours auront peut-être l'effet elles aussi d'une
bombe. Un son évoquant le terrorisme ou la guerre mais aussi
cette arme meurtrière qu'est l'image. et son développement.
Cette scène de boîte est aussi symptomatique
de ce photographe, Elias, qui, lorsqu'il traverse le couloir, est
accompagné, en off, d'une musique flottante qui semble tout
droit sortir de sa boîte crânienne ou de son état
d'esprit. Les sons de couloirs et des lycéens présents
disparaissent. Il vit dans son monde et déambule ainsi au
gré des notes. Au moment où Elias salue une amie,
le son réel revient un instant, la musique s'adoucit, puis,
aussitôt, Elias reprend son chemin et son monde intérieur
et sonore revient à nous. Dans ELEPHANT, l'un ne vas pas
sans l'autre : pas d'image sans musique. Pas d'image sans monde
intérieur complexe.
Alex et Beethoven
Le cinéaste révèle aussi le
monde sonore intérieur d'Alex, le jeune tueur. Nous savons
que les vrais tueurs de Columbine écoutaient beaucoup de
musique, en particulier Marilyn Manson (interviewé dans BOWLING
FOR COLUMBINE), qui lui vaut encore de vives attaques. Gus Van Sant
détourne alors les faits et prend le contre-pied en filmant
le tueur jouer du Beethoven. (4) L'ironie est d'autant plus intéressante
qu'Alex (l'acteur s'appelle aussi Alex) se trouve être aussi
le prénom du jeune tueur dans ORANGE MECANIQUE (1971), un
film que Gus Van Sant vénère pour son traitement de
la violence dans la société et dont il s'est ouvertement
inspiré pour ce film (sans oublier l'influence du film WELCOME
TO THE DOLLHOUSE de Todd Solondz réalisé en 1995).
La Lettre à Elise " de Beethoven est utilisé
mais également la Sonate op. 27 n. 2 (appelé Clair
de Lune par le poète Rellstab) qui fut dédiée
à Giuletta Guicciardi et dont Beethoven était amoureux.
Une déclaration d'amour s'est ainsi glissée au cour
de ce film a priori froid. Rappelons ici que la partition de Clair
de Lune doit se jouer " senza sordini "
(c'est à dire avec pédale) et mène ainsi à
la fusion constante des basses, à la " fluidité
d'une coulée sonore continue. " (5) Le choix
de Gus Van Sant pour ce morceau s'entremêle parfaitement avec
la coulée visuelle du film, l'état de flottement y
est saisissant, le film comme un liquide amniotique. Un monde en
gestation, mais un mode déjà mort pourtant.
Néanmoins, force est de remarquer que le
protagoniste du jeune " tueur pianiste " (l'association
est plus qu'hybride), Alex, n'est pas nécessairement lié
à ce liquide amniotique. S'il joue en effet Beethoven, il
" massacre " quelque peu les morceaux du maître
(avec saturation sonore) et alors qu'il interprète Beethoven
dans sa chambre, Alex " dérape " sur
le piano et Gus Van Sant alors de couper le grand mouvement circulaire
dans la chambre. Il coupe et revient sur un plan d'Alex. La coupure
est infime mais bien là. Alex est dans une coquille ronde
percée (comme sa voiture a un pare-brise brisé). Une
fissure est en lui et est évoquée par le montage (Gus
Van Sant est ici aussi le monteur du film). Cette cassure du montage
avec Alex sera également présente dans la scène
de la cantine où Gus Van Sant coupe, à nouveau, sur
Alex alors que nous étions dans un long plan séquence.
Alex est en rupture avec l'étouffant ballet imposé
par les lignes rectilignes de ce lycée.
La jungle
Alors qu'Alex tire sur les élèves
du lycée dans les couloirs, Gus Van Sant perce (métaphoriquement)
le plafond du lycée en utilisant un hors champ sonore pour
le moins étonnant : nous entendons de l'eau, du vent
et des oiseaux. La panique se fait sentir par les corps en off dont
on aperçoit furtivement quelques parties (le cadrage ici
découpe les corps en choisissant de ne reste que sur le tueur
et de ne révéler des autres corps que quelques extrémités
passant furtivement dans l'image). C'est la loi de la jungle. Une
scène qui détonne en tout cas avec celle de la cantine
dans laquelle Alex semblait ne pas supporter le brouhaha général
de cris d'adolescent (presque semblables aux oiseaux d'Hitchcock).
Alors qu'il est retourné au stade animal,
Alex dira presque à mi-voix (se parlant à lui-même):
" Je n'ai jamais vu de jour si immonde et si beau "
Une phrase shakespearienne (tirée de Macbeth par
ailleurs) qu'affectionne Gus Van Sant (on se rappelle les emprunts
de vers shakespeariens dans MY OWN PRIVATE IDAHO). Un gramme de
poésie dans le massacre. Gus Van Sant nous rappelle que la
monstruosité n'est pas nécessairement à opposer
à la sensibilité ou la culture. Nature et culture
pas toujours distincts. " L'art n'est pas le contraire
de la barbarie. La raison n'est pas la contradictoire de la violence. "
(6) C'est une des formules paradoxales et secrètes, hybrides,
de ELEPHANT.
ELEPHANT : le crâne, l'orthonormé et la
spirale
La cité de verre
ELEPHANT est un film crâne où l'on
entend la jungle dans la tête d'un adolescent et que nous
voyons à l'écran, un aquarium géant multicolore.
Dans le film de Gus Van Sant donc, chacun est enfermé dans
sa boîte, son bocal, sa bulle et le lycée lui-même
d'apparaître comme une véritable cité de verre
décomposée en cavités internes. Le rapport
du corps au décor dans ELEPHANT est ainsi fondamental. ELEPHANT
a été " photographié en 35mm,
au format 1 : 33, qui évoque souvent les documentaires
de Frederick Wiseman (Domestic Violence et High School) et les photographies
de William Eggleston, qui, comme lui, ne dissocient jamais les êtres
des décors où ils évoluent, des situations
qui les façonnent. " (7).
Gus Van Sant a tourné dans un lycée
qui venait de fermer, tournant ainsi aisément 5 semaines
avec de vrais lycéens de Portland (ville où habite
par ailleurs le cinéaste). Le cinéaste a fait de ce
lycée un lieu nourri de chambres noires, de chambres froides,
et dans lequel les couloirs semblent ne jamais finir. Une grotte
post-historique. Beaucoup de vitrines de verre longent les couloirs
eux-mêmes souvent faits de murs de verre. Bref, un aquarium
audiovisuel - lié au champ lexical animalier. Un monde animal
domestiqué (nous verrons plus tard la question de l'architecture
orthonormé).
Mais le monde extérieur (mis entre parenthèses
du film) ressemble lui aussi à une bulle : quand ils
ne sont pas au lycée, nous voyons ces jeunes évoluer
dans leur chambre (Alex et Eric), une chambre fermée comme
un bocal (lucarne en verre au-dessus du piano où apparaîtra
en spectre Eric une cagoule noire sur la tête), leur cuisine
étouffante (on ne voit même pas le visage des parents
comme dans un Tex Avery), leur salon (avec le bocal téléviseur
et au fond une vitre donnant vers le livreur), ou leur voiture (scène
introductive entre John et son père).
Trajectoires
Quelques rares moments fugitifs nous sortent du
bocal : en particulier ce ciel mystérieux qui finit
par devenir nettement menaçant et annonçant la mort.
La nature aussi préfigure une sorte de mort et de déclin :
c'est l'automne. Mais tout ce monde là supposé être
libérateur et reposant est marqué par la cassure (voiture
heurtant le rétroviseur d'une autre voiture dès le
commencement du film). Le père de John est perdu, brisé,
et les routes, elles aussi sont orthonormé, quadrillées,
comme dans une caserne.
" Trajets, parcours, topologie, quadrillage,
lignes de fuite, lignes de désirs. Espace complexe donc,
multitude de points de fuite singuliers, la perspective tourne.
Rien d'irrémédiable. Cheminements. On ne choisit pas
sa mort ? (.) Troupeau d'éléphants en marche,
sans lieu précis, en errance. Chacun son allure, sa vitesse
donc. Son désir. (.) Dehors, l'ange d'ELEPHANT fait sortir
les corps encore en vie, aide le père à sortir de
son absence, sans pathos, dans le silence des grandes catastrophes.
Le ciel est vide, inquiet et beau. Une Saison en enfer ".
(8)
Le film se lance sur une route, se poursuit avec
un plan séquence suivant un jeune sportif dont le sweat-shirt
rouge laisse apparaître, au dos donc, une croix blanche où
il est noté " Lifeguard " (mot ironique
quand nous connaissons le destin de ce protagoniste). Mais toute
la visée est cette croix, semblable à une cible toute
désignée dans la chasse à venir. Chercher l'erreur,
chercher le centre, le cour ou, comme le dira un des professeurs
(un des rares adultes du film) : " le noyau de l'atome
".
Ces signes sont autant de codes de la route pour
le voyage du film. Film de codes, de routes et de carrefours. Un
monde de codes, carcéral. Les acteurs (non-professionnels)
du film diront à la presse: "Il y a une pression
terrible sur les élèves, déplore John,
afin qu'ils aient les meilleurs résultats possibles en vue
d'entrer à l'université." Sans oublier la discrimination
sociale que "les élèves reproduisent au lycée
le plus naturellement du monde, sans même s'en rendre compte,
ajoute Alex. Gus filme le lycée comme s'il était
une prison. Moi, je ressens ça en permanence. "
(9)
Dans la chambre des tueurs, de la brique et des
dessins au mur comme dans une cellule. Le champ est bouché.
Mais la profondeur de champ des longs couloirs étouffent
autant, avalent en spirale et les trajectoires des élèves
à moitié éveillés fait figure de danse
macabre comme à l'époque des grandes épidémies.
Au Moyen-Age, cette danse était évoquée ainsi :
" media vita in morte sumus " (au milieu
de la vie nous sommes déjà dans la mort). Elèves
fantômes, morts-vivants, le flottement est celui d'une déambulation
morbide et sans quête.
Tourner en rond : figure de la spirale
Dans cette esthétique rectiligne, Gus Van
Sant apporte néanmoins une sorte de contrepoint : les
panoramiques. Un panoramique circulaire est utilisé dans
la scène du groupe de discussion, mais leur propos étant
vite convenu et sans profondeur, la caméra " tourne
en rond " à l'image peut-être des protagonistes
décrits à l'écran. De la même manière
ce mouvement circulaire étouffant, en spirale, avalera les
deux tueurs, Eric et Alex dans leur chambre. L'Eternel retour. La
musique reviendra aussi, la nature reviendra aussi comme un retour
barbare. Un mouvement de caméra de surveillance finira par
dépeindre les deux tueurs endormis (morts ?) :
la caméra pivote en panoramique comme une caméra de
surveillance dans une vision panoptique digne des cellules d'observation.
4. ELEPHANT : le plan séquence et la disparition
Filmer de dos
Gus Van Sant filme ce monde carcéral de
dos. Ce dispositif cinématographique, en méta-discours,
mène à la réflexion. Pourquoi filmer si souvent
les personnages de dos ? On aura parlé de référence
aux images de jeux vidéo, mais cet inversement, ce questionnement
hybride, de l'endroit et de l'envers mêlés, du positif
et du négatif (qui chasse ? qui est chassé ?
que se trame-t-il donc derrière les crânes ?),
va plus loin. Ces images de dos font aussi référence
à la peinture, par exemple à Giandomenico Tiepolo
et son "Nouveau Monde".
Gus Van Sant, dans tous ses films, ramène
toujours ses personnages à l'origine (leur foyer natal dans
Drustore Cowboy (1990) ou My own private Idaho (1992),
leur enfance dans Will Hunting (1997), etc.). Et cela est
d'autant plus vrai ici que sa manière de filmer évoque
un retour aux premiers portraits peints, égyptiens, qui ne
peignaient jamais personne de face (même si ELEPHANT se permet
de filmer aussi de face) s'accordant avec le souci des Egyptiens
d'une continuité parfaite de la vie après la mort.
Or, Gus Van Sant fait revenir sa caméra
à un endroit stratégique du lycée (où
passeront tous ses personnages et où se déroule la
pause photo du blondinet): un couloir. Un couloir dont un des murs
est peint d'une fresque aux couleurs primaires (couleurs que portent
les élèves pendant tout le film). Des élèves
y sont peints (mortifiés) et on y voit une jeune fille représentée,
de profil, les mains placées comme les Egyptiens. Ce clin
d'oil de Gus Van Sant n'est pas le fruit du hasard, il désigne
le portrait peint égyptien (origine du portrait) qui fut
d'abord funéraire puis identitaire - les questions mêmes
soulevées dans ELEPHANT.
Tout doit disparaître
Gus Van Sant avoua s'être fortement inspirer
des films de Bela Tarr pour ELEPHANT. A la question que Libération
en 1987 avait posée au cinéaste : "
Pourquoi filmez-vous ? " Bela Tarr répondit :
" Parce que je déteste les histoires, puisque
les histoires font croire qu'il s'est passé quelque chose.
Or il ne se passe rien : on fuit une situation pour une autre.
De nos jours, il n'y a que des situations, toutes les histoires
sont dépassées, elles sont devenues lieux communs,
elles sont dissoutes en elles-mêmes. Il ne reste que le temps.
La seule chose qui soit réelle, c'est probablement le temps. "
Les plans séquences dans ELEPHANT mesurent
le temps qu'il reste (les ralentis du film mettant en valeur ce
temps éphémère), ils sont funéraires.
Inévitablement, les longues images de ELEPHANT se terminent
toujours de la même manière (dont la systématique
renforce l'horreur secrète): par la sortie d'un des personnages
par une porte. Et lorsque celui-ci, ou celle-ci, ne disparaît
pas par une porte, il ou elle disparaît invariablement du
champ de l'image ne laissant plus qu'un grand flou sinistre.
Ainsi (par exemple):
- au début sur le terrain de sport:
Michelle entre et disparaît du cadre (elle ne fera que passer
comme un fantôme) puis, Nathan (sportif) entre à son
tour dans l'image, part du terrain, traverse la pelouse et disparaît
derrière la porte du lycée au fond.
- on suit Michelle (qui est réprimandée
en off de ne pas porter de short) puis elle disparaît elle
aussi par une porte dérobée (à l'image d'un
drame shakespearien au théâtre).
- on accompagne Elias (photographe) dans les couloirs
du lycée jusque dans la chambre noire où la porte
se referme devant nous jusqu'au noir complet (difficile d'être
plus clair!).
- on entre dans les vestiaires des filles, Michelle
se déshabille pudiquement (on entend des ricanements en off),
puis elle disparaît du champ laissant un vide flou.
Cette disparition finale au sein de chaque image
(chacune représentant en soi un mini-film et une autre cavité
interne au film) est un des secrets du film. Chaque plan séquence
est comme la longue mise à mort du personnage, annonçant
son destin et sa disparition du temps et de ce monde. Tout le film
est ainsi cette danse collective macabre où chacun(e) va
à sa perte. La fin de l'image : c'est ici paradoxalement
la fin des personnages. et non nécessairement la cause de
leur mort !
ELEPHANT : Le regard tourné vers le ciel
Ouverture et final en Ciel
La mort est déjà au commencement
de ELEPHANT. C'est un épouvantail qui ouvre ELEPHANT :
un pilonne électrique et téléphonique perdu,
seul, sur fond de ciel mouvant. Un pilonne, une croix ou épouvantail :
en tout cas, il ne bouge pas et effraie autant qu'il fascine. Le
ciel au fond remue, change de couleurs, s'assombrit et est parcouru
de traces d'avions voyageurs et de voix de jeunes en off. Cette
cadavérique mascotte de la communication et du progrès
semble, elle, bien paumée, immobilisée, morte et comme
brûlée. Un spectre shakespearien au commencement du
récit, abandonné dans une vision céleste. La
tragédie est en route ou : déjà là.
Ce fragment-mère est aussi la toute première
contre-plongée du film. Il y en aura d'autres. Ce regard
tourné vers le ciel reviendra en effet à différents
moments du film: au centre du film : un ciel s'assombrit, un
épais nuage noir s'épaissit comme l'avancée
d'un cancer irrémédiable, d'une gangrène lente
et menaçante. Cette image à dimension biblique précède
le massacre. Il est le poumon ou le cour malade du film en un sens.
Il est l'image ineffable d'une violence trop longtemps contenue
et frustrée qui finit par se libérer. Ce ciel est
un espace de liberté travesti en menace étouffante.
Le générique de fin représentera
aussi un ciel. Mais à l'inverse de la première image :
le pilonne électrique a disparu, reste le ciel. Disparition
aussi des voix de jeunes, il ne reste que quelques bruits et croassements
de jungle. Des volées de grues se font entendre. Les animaux
ont gagné, l'épouvantail a perdu. L'humanité
semble avoir complètement disparu. Mais le ciel sera aussi
convoqué par les regards de ces élèves.
Quatre regards vers le ciel
- au tout début : une jeune fille un
peu gauche, Michelle, s'arrête de marcher pour regarder vers
le ciel. Elle semble entendre l'air musical que nous entendons nous
aussi dans la salle, " Clair de Lune " de Beethoven,
et y trouve réconfort. Le temps ralenti.
- plus tard : John (le blondinet) se recueille
un moment dans une pièce du lycée, regarde vers le
haut en prière. L'ange blond semble en appeler à Dieu.
- un peu plus tard encore : Alex (le tueur)
prend des notes dans la cantine et inspecte partout vers le plafond
pour peut-être repérer des caméras de surveillance.
Caméras que nous ne verrons jamais, laissées hors
champ - mais dont certains spectateurs soupçonnent alors
l'existence en mémoire des images de caméras de surveillance
lors du massacre au lycée de Columbine.
- Enfin : le jeune photographe, Elias, lève
les yeux et ausculte ses négatifs. Il découvre ses
images à la lumière. Que révèleront-elles ?
On le saura jamais.
Quatre regards vers le ciel, quatre visages différents,
quatre sentiments distincts. Mais l'appel de l'au-delà est
bien là. Déjà. Pesant. Présent. Ils
rappellent aussi les regards tournés vers le ciel des personnages
de Gus Van Sant tout le long de sa carrière : Mat Dillon
à la fin de Drugstore Cowboy (1990) River Phoenix
dans My Own Private Idaho (1991) ou encore Matt Damon dans
Will Hunting (1997). Trois regards, trois attentes, trois
hors champs, trois " ailleurs " à venir
que la caméra ne peut pas filmer, ne veut pas filmer, mais
tente de regarder et de traverser à travers les visages.
C'est au fond un rapport solaire, parfois lunaire,
avec la nature (on se rappelle l'injustement décrié
Even Cowgirls get the Blues (1993) et ses images de Lune).
Gus Van Sant, même dans ses films urbains, y insère
toujours le couple nature/culture et ramène ses protagonistes
d'où ils viennent, les confrontant à leurs racines
et leurs pulsions primitives, mais aussi à leur peurs et
désirs. ELEPHANT est, après GERRY en 2002 (film tourné
entièrement dans la nature), une continuation logique dans
la carrière de Gus Van Sant : on n'échappe pas
à son origine, la nature revient toujours au galop. Alors :
comment vivre avec ?
ELEPHANT : qu'est-ce que la civilisation ?
Evocation de la guerre
Entre 1997 et 1999, 8 cas de massacre en lycée
aux USA. Le jeune Alex de ELEPHANT aurait-il pu dire : "
Je ne doutais plus que la civilisation comme on la nomme, ne
fût une barbarie savante et je résolus de devenir un
sauvage. " ? (10) La conversation entre un père
(joué par l'acteur de Johnny s'en va t'en guerre (1971)
et de la série Télévisée George Bush!)
et son fils se résume dans ELEPHANT à évoquer
la guerre (conversation dans la voiture au tout début du
film). Le film fait un état des lieux d'un pays, les USA,
en guerre civile. La fumée sorti du lycée, la panique
des élèves, la jungle sonore, c'est la guerre qui
recommence. Les républicains et leur mascotte éléphantesque
y sont-ils pour quelque chose ? Peut-être pas, mais Gus
Van Sant ne filme pas ce monde sans y parler fort à travers
multitudes de détails. Nous ne croyons pas à l'objectivité
du film comme certains l'ont prétendu ; " Elephant
s'impose à nous par son audacieux souci de montrer le plus
objectivement possible le comportement de ces jeunes gens soudain
frappés de folie meurtrière. " (11)
La bombe à spirale qu'agite Elias, le jeune photographe,
dans sa chambre noire, ne serait-elle pas en réalité
un cour qui bat ?
Quel triomphe ?
Encore moins de regard objectif lorsqu'on remarque
le T-shirt rouge d'Alex où est marqué :
" Triomphe " ! Est-ce un clin d'oeil au
jeune héros perturbé du film "Donnie Darko"
qui lui aussi portrait un T-Shirt sur lequel était marqué
le mot "triomphe" ? Exprime-t-il le film nazi " Le
Triomphe de la volonté " de Leni Riefenstahl (1937) ?
ou encore l'Arc de Triomphe Antique ou l'Arc de Triomphe de Paris
en l'honneur de Bonaparte ? Il évoque la civilisation
et sa violence. Il évoque le triomphe souillé de sang
(le T-Shirt est rouge-sang). Et il évoque ironiquement la
défaite d'Alex face à cette même civilisation,
une civilisation trop quadrillée, blasée.
Ce triomphe n'est pas une victoire, tout comme
la 5ème Symphonie n'est pas synonyme de victoire,
mais conçue par Beethoven comme les coups du destin frappés
à la porte. Eric (un des tueurs) tapera justement à
la lucarne de la chambre d'Alex alors que celui-ci interprète
Beethoven au piano. Le Minotaure est devenu chacun d'entre nous,
à l'intérieur. La représentation a implosé,
les codes aussi. ELEPHANT s'attarde sur ce qui passe trop vite,
s'attarde là où l'attention devrait se porter et le
film d'hurler sans qu'un son ne sorte vraiment : Qu'est-ce
que la civilisation ? Où réside son triomphe ?
Comment regarder et aimer à nouveau ? Réécouter
Elise peut-être.
Alexandre Tylski a participé au
CDRom pédagogique national consacré au film ELEPHANT
de Gus Van Sant.
________________
(1) Propos recueillis par Guillaume Loison pour
la revue Cinéastes n. 9, p. 19
(2) Autre vêtement intéressant
celui du patchwork de tissus de la veste d'une des jeunes filles
: différents tissus et différentes couleurs y sont
cousues comme un collage, une réunion de contraire sur le
même support.
(3) Propos recueillis par Isabelle Regnier le
20 mai 2003 pour Le Monde
(4) Cette idée d'utiliser Beethoven est
venue sur le tournage, par hasard, Alex joua Clair de Lune
entre deux prises.
(5) BOUCOURECHLIEV (André), in Beethoven,
Ed. Seuil, Solfèges, 1994
(6) QUIGNARD (Pascal), in La Haine de la Musique,
Folio n.3008, p. 220, 1998
(7) Extrait de critique parue dans Positif n.
509/510, p. 83/84
(8) CATALAN (Isabelle), in La Lettre du Cinéma,
n. 23. p. 18.
(9) propos recueillis par Samuel DOUHAIRE, in
Les drôles de Gus, Libération 19/05/03
(10) FRANCE (Anatole), in Le Jardin d'Épicure,
p. 229.
(11) Extrait de critique parue dans Positif
n. 509/510, p. 83/84
* " Après la projection [de
ELEPHANT - NDLR], les auto-proclamés journalistes (avec un
J géant) de cinéma, vous savez ces gars qui ne mettraient
jamais les pieds dans une salle obscure s'il fallait en payer l'accès),
partaient dans des dithyrambes sans aucun fondement. Vous savez,
ces mecs qui ne connaissent que trois arrondissements de Paris,
ont peur des guêpes et sont perdus si un attaché de
presse ne leur donne pas la main, sont très doués
pour trouver de l'excellence dans du vide. Si le film de Van Sant
est désespérément creux, c'est pour mieux faire
ressortir le côté anodin de la situation. S'il n'y
a ni histoire (celles des gamins tueurs de Columbine, en gros, difficile
de faire plus opportuniste et putassier), ni personnage et donc
pas de film, c'est un trait de génie faramineux ! .
Ne lisez pas ces mal embouchés qui donneraient déjà
le prix de la mise en scène à Van Sant (si c'est le
cas, Vidéo-Gag mérite la Palme d'Or !). ELEPHANT
est une aberration prétentieuse, boursouflée, du cinéma
pétomaniaque comme Cannes ne devrait jamais en montrer !. "
(Christophe Goffette, in Brazil n. 8 juin 2003, p.20)
Remerciements à Ludovic Graillat, Geoffrey
Boulangé et Corinne Vuillaume
|