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Les mains d'un maître
«Faire un film, c'est comme concocter
un bouillon de sorcier»
-Tim Burton
Un certain nombre de cinéphiles s'accorde
à dire qu'il existe de moins en moins de grands visionnaires
dans cette fin de siècle. Aujourd'hui, beaucoup de réalisateurs
ont un talent et une efficacité incontestables mais il semblerait
qu'ils ne sont pas possédés par le «génie».
Ils leur manquent peut-être une authentique originalité,
et un vrai univers qui leur serait propre. Après la disparition
de géants comme Federico Fellini ou Stanley Kubrick, il apparaît
âpre de citer un nombre important de cinéastes «encore
vivants» pouvant être considérés comme
exceptionnels. Cela étant dit, on ne peut qu'admettre que
les cinéastes d'aujourd'hui ont du mérite car ils
doivent faire des films malgré la somme d'inventions cinématographiques
qui les précèdent. Il est plus facile de «tomber»
sur des trouvailles au début du cinéma (quand tout
restait encore à découvrir) que de mettre en lumière
des trésors alors que le cinéma a été
fouillé pendant plus d'un siècle. Le génie
de la jeune génération de cinéastes réside
peut-être là: avoir le don d'être novateur malgré
ce qui a été déjà inventé. Dans
cette optique, Tim Burton fait figure d'artisan de génie.
Son imagination hors du commun a apporté un souffle nouveau
au cinéma tel que nous le connaissions. Il lui a fait changer
de peau, il a redessiné ses formes, il l'a cisaillé,
taillé et recousu tout en lui donnant une chair et une âme
nouvelles. En à peine dix long-métrages (en quinze
ans), Tim Burton réinvente le cinéma «enfantin»,
repousse les limites du divertissement et le tend vers un monde
unique, bariolé, sombre et lyrique. Un monde si fort qu'il
ne laisse ni le public ni le critique indifférent.
Tim Burton fascine. Il fascine par son goût
de la subversion, une subversion toujours intensément poétique.
Fidèle à lui-même, Burton transfigure dès
l'ouverture de EDWARD SCISSORHANDS le logo de la 20th Century Fox,
en ajoutant de la neige et des choeurs. Plus que tout autre cinéaste,
il aime mettre en place d'entrée de jeu une sorte de petite
rébellion contre l'ordre établi, brisant les chaînes
avec l'institution et faisant un joli pied de nez à l'académisme
en vigueur. Il annonce de suite qu'il va nous proposer un film signé,
marqué de son empreinte. Ce détournement révèle
ici, qui plus est, l'intrigue même du film puisqu'il y est
question d'une juxtaposition entre le conformisme et le fantasque.
Le film raconte la confrontation entre un jeune homme extrêmement
créatif replié dans un univers fantastique et une
population de petites gens enfermée dans un monde conventionnel
où toutes les maisons se ressemblent. Le film raconte l'histoire
d'amour frustrée entre une sensible et délicieuse
jeune fille, Kim (l'exquise Winona Ryder) et un jeune homme, Edward
(le sublime Johnny Depp) dont le visage est pâle comme la
lune et recouvert de cicatrices, dont les cheveux noirs partent
dans tous les sens et dont les mains sont d'improbables ciseaux.
Ces ciseaux sont ironiquement ce qui coupe Edward
du monde extérieur et ce qui le blesse corps et âme.
Le célèbre décorateur Bo Welch retranscrit
dans le film cette rupture sociale (symbolique) et intime (psychique)
en créant un château gothique monumental et des maisons
multicolores à l'architecture volontairement stricte et pauvre.
Un raccord très «cut» (visuel et sonore) au début
du film renforce d'ailleurs nettement l'opposition de ces deux mondes.
Sur la colline, on trouve le manoir expressionniste (tel le château
de Dracula ou de Frankenstein) et, dans la vallée, le quartier
résidentiel surexposé (un monde lumineux aux trajectoires
«à la Tati»). Le toit du château a comme
par hasard un énorme trou, comme si un météorite
l'avait transpercé. Edward, lui aussi, crée un «trou»
(allégorique) dans le monde d'en bas, les autres le dévisagent
comme s'il était un extra-terrestre débarquant d'une
autre planète (il est d'ailleurs constamment associé
au ciel dans les plans). Ce toit est une ouverture qui mène
à l'infini (le ciel) et à la solitude (le grenier).
Cette dichotomie définit on ne peut mieux la blessure béante
dans la personnalité d'Edward qui aspire à l'universalité
mais qui reste confiné malgré lui dans une intimité
à sens unique. De même, le film comporte un grand nombre
de plans de fenêtre, à la fois «une ouverture
sur le monde» (ici, une ouverture létale) et une figure
clé de la réclusion (ici, huis clos paradoxalement
vital). De l'expressionnisme pur.
Edward souffre en réalité d'avoir
été inventé. Outre la douleur de ne pas être
humain ni comme tout le monde, il n'a pas été «fini»,
son inventeur est mort avant d'avoir pu lui offrir des mains. Edward
est hanté par son incomplétude et c'est cela précisément
que Burton décrit tout le long du film: le «non fini»
(voire même l'infini) et le cri silencieux que cet handicap
entraîne. Car Edward, même s'il n'est pas très
bavard, possède en lui une furieuse envie de s'exprimer comme
en témoigne sa libido artistique surdimensionnée,
sculptant inlassablement dans les haies ou dans la glace et inventant
des coiffures extravagantes aux femmes. Ce besoin de créer
traduit en fait clairement le manque qu'il ressent dans sa vie.
Paul Verlaine écrivait: «Il pleure dans mon coeur comme
il pleut sur la ville.» Dans le cas d'Edward, nous pourrions
presque dire qu'il neige dans son coeur comme il neige sur la ville.
On comprend d'ailleurs à la fin qu'il neige sur la ville
effectivement grâce à lui. Il taille dans la glace
depuis le sommet de la colline et des flocons s'échappent
de la matière puis descendent sur le village. Belle métaphore
de Tim Burton qui nous montre l'artiste apparemment asocial présenté
à la fin comme le véritable créateur de la
réalité et du quotidien.
Edward est coupé du monde certes mais il
semble plus conscient des réalités humaines qu'il
n'y paraît. On découvre un moment dans le grenier l'endroit
où Edward dort, la paroi est couverte de coupures de presse
et de découpages justement. De même, alors qu'on croit
Edward trop naïf pour penser qu'il comprend qu'on l'utilise
pour un cambriolage, on apprend qu'il avait parfaitement conscience
de l'endroit où il se trouvait et ce qu'il y faisait. Son
regard est plus profond que n'importe qui dans le film. Et le regard
est une notion primordiale dans EDWARD SCISSORHANDS (au-delà
même de la thématique du voyeurisme). On se rappelle
cette scène très émouvante où l'on demande
à Edward dans une émission de télévision
s'il a une petite amie. Edward, en guise de réponse, regarde
silencieusement droit devant la caméra comme s'il regardait
fixement en face Kim qui, à cet instant, regarde le poste
et croise inévitablement la force du regard amoureux d'Edward.
Par cet effet de miroir inédit, Burton raconte le mutisme
bouleversant d'évocation d'Edward, la barrière de
«l'image sociale» entre les deux amants et le miroir
comme antre du désir et de la confusion. La première
rencontre entre Edward et Kim se joue d'ailleurs à travers
un effet de miroir: Kim se regarde dans la glace de sa chambre et
découvre avec horreur la présence d'Edward dans son
propre lit.
Mais le regard le plus marquant est sans nul doute
celui pétrifié de l'inventeur d'Edward (l'extraordinaire
Vincent Price) lorsqu'il succombe à une attaque cardiaque.
Ses yeux dénotent l'épouvante, soit par la conscience
de sa mort soit par la conscience soudaine d'avoir créé
un être inachevé, Edward. Ce plan d'une redoutable
beauté hypnotise littéralement le spectateur et rappelle
une des images du générique d'ouverture, le mouvement
en spirale sur les yeux clos de l'inventeur. Dans ce maelström,
on retrouve l'esprit tourmenté de Burton qui rend hommage
à un de ses mentors, Vincent Price, acteur célèbre
des productions de Roger Corman. C'est finalement le regard de Burton
sur ces protagonistes qui compte le plus dans ce film, le regard
du cinéaste sur ses créatures. Ce rapport de paternité
est important car il va de pair avec la matière composite
du film, ficelage et entrecroisements de contes, de mythes et de
références esthétiques. Burton, en effet, devient
créateur en ayant recréé et en ayant mélangé.
EDWARD SCOSSORHANDS est ainsi à la fois une récréation
de l'esprit et une recréation de la matière, un divertissement
(ou un tissage) haut en couleurs.
Le film est enfin un creuset des oeuvres précédentes
de son auteur, en premier lieu, son court-métrage VINCENT
[1982] où il était question de la solitude d'un petit
garçon, de poésie et d'une esthétique en échiquier.
Il y a aussi du FRANKENWEENIE [1984] dans EDWARD SCOSSORHANDS, notamment
dans l'approche des banlieues américaines inondées
de soleil (Burton est réputé pour haïr le soleil)
et de voisins malveillants et intolérants. Le machinisme
et la fantaisie de PEE-WEE [1985] sont poussées plus loin
encore dans EDWARD SCOSSORHANDS, de même pour le clair-obscur
de BEETLEJUICE [1988]. Les meilleures idées dans BATMAN [1989]
sont également développées, ne serait-ce que
le rôle immense donné aux décors et aux couleurs.
Les mains du maître Burton étaient plus que jamais
présentes dans EDWARD SCISSORHANDS, un film dans lequel on
sent à chaque image son goût prononcé pour le
graphisme (Burton était dessinateur avant d'être cinéaste).
Ce style hors du commun vient sans nul doute de cette passion notoire
pour l'artisanat et le toucher. Car, il ne faut pas se leurrer,
les films de Tim Burton ne sont pas que des films fantaisistes à
l'imaginaire flamboyant, ils sont également concrets, tactiles,
profondément noués et cousus dans la fibre du quotidien
et de l'humain.
LIRE AUSSI DANS CADRAGE:
- Mini site Sleepy Hollow: http://www.cadrage.net/sleepyhollow.html
- Tim Burton et le pouvoir du générique: http://www.cadrage.net/dossier/burton.htm
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