|
Lang-Mabuse ou l'observateur omniscient
L'oeuvre de Fritz Lang est une oeuvre de tensions,
une oeuvre plus difficile d'approche qu'à première
vue qui se laisse décoder par les luttes internes qui l'animent,
inlassablement. Elle est fascinante par sa progression, ses mutations,
par la diversité de ses genres qui compte peu d'égales
dans l'histoire du cinéma. Les films de Lang ont provoqué
une collision certaine entre une esthétique intensément
personnelle et un style que l'on qualifie parfois énigmatiquement
de «germanique» - des images dans lesquelles on peut
saisir tout à la fois de graves tourments, une angoisse suffoquante,
d'étonnants contrastes entre les architectures aérées
et fermées, entre les textures sombres et pures qui sont
relevées jusqu'aux dilemmes moraux des protagonistes.
Son regard critique sur l'homme a croisé
le chemin du Régime nazi de manière indirecte, sa
femme scénariste Thea Von Harbou ayant adhéré
aux idées du troisième Reich. Les visées du
régime passaient entre autres par le cinéma, aux dépends
des réalisateurs préoccupés par la possibilité
de pouvoir s'exprimer librement. Dès lors commence la lutte
intime de Lang contre les idées nazies était alors
visible avec notamment ESPIONS (1928), transformant du matériel
devant servir de propagande en son contraire de par les tensions
existant entre Lang et la thématique des scénarios.
Le personnage du Dr Mabuse s'insère sans
heurts au sein de ce complexe labyrinthe de confrontations. Il apparaît
pour la première fois dans un film muet à deux parties
en 1922, puis à une seconde reprise en 1933 dans LE TESTAMENT
DU DR MABUSE [1933], un film essentiel tant pour ses contributions
à l'oeuvre de son créateur que pour sa place chronologique
dans celle-ci: c'est après la sortie de ce film que le troisième
Reich somma Lang de se consacrer au cinéma propagandiste.
Le cinéaste refusa cette avenue et quitta
l'Allemagne pour la France; il y réalisa un film - LILIOM
[1934], un long métrage singulier et féerique qui
a bénéficié d'une rare projection au mois de
janvier à Montréal - et mit ensuite le cap vers les
États-Unis, où il tourna de multiples oeuvres jusqu'en
1956. Suivirent deux films mis en scène aux Indes, avant
le retour en Allemagne en 1960 pour concocter LE DIABOLIQUE DR MABUSE.
La boucle géographique et cinématographique
est bouclée; l'échiquier langien, suite au tout dernier
coup de la partie, arrive au terme de sa quête. Il s'agira
de montrer que ce chant du cygne, rapidement mis de côté
peu après sa sortie, est en soi une espèce d'aboutissement
d'un certain nombre des ramifications de l'oeuvre de Lang, et qu'on
doit le considérer comme une pièce importante du corpus
langien. Nous placerons l'emphase sur la thématique du regard,
qui est vitale à l'oeuvre de Fritz Lang, et essentielle au
DIABOLIQUE DR MABUSE.
Du genre et de l'oeil
Fossiliser LE DIABOLIQUE DR MABUSE dans un genre précis et
stipuler qu'il est extrait d'un moule particulier ne ferait qu'alléger
la somme de travail de qui cherche à plonger dans cette réalisation;
nous pourrions le qualifier de film noir ou de thriller, mais analyser
ce film par l'intermédiaire d'une telle classification mène
à une impasse. Mène également à une
impasse le réflexe de fendre l'oeuvre langienne en deux pour
mieux comprendre ce tout dernier film, plaçant les longs
métrages allemands d'un côté, et la production
américaine de l'autre. Cette approche commet l'erreur d'ignorer
les quelques bifurcations du parcours de Lang, tout comme elle provoque
une arbitraire fissure dans une oeuvre exceptionnellement hétéroclite
et multidimensionnelle. Au fond, deux possibilités plus envisageables
s'offrent à l'analyste: casser l'oeuvre langienne en plus
de quarante portions (soit le nombre de films qu'il a tourné),
ou la considérer comme une (et ainsi réduire la pluralité
de l'oeuvre à une unique ligne directrice).
Quelle que soit l'option choisie, il ne faudra
faire fi de l'oeil langien, un regard perpétuellement posé
sur tous les personnages de tous les films et dont l'objectivité
extérieure masque une critique tantôt amusée,
tantôt brutale. L'oeil est essentiel au DIABOLIQUE DR MABUSE,
dont le titre original - l'équivalent allemand du titre LES
1000 YEUX DU DR MABUSE - est plus évocateur que sa traduction.
Au-delà de la présence du regard durant tout le long
métrage, l'oeil se manifeste ici concrètement dès
le générique, des yeux perçants planant autour
des lettres introductrices, derrière des gratte-ciels créant
une atmosphère oppressante. Ces premières images,
par l'intermédiaire d'effets stylistiques (les gratte-ciels
anonymes, l'obscurité, la profusion de regards), offrent
un synopsis muet des quatre-vingt-dix minutes suivantes, minutes
durant lesquelles on tentera de pénétrer l'impénétrable,
de comprendre l'incompréhensible.
L'oeil est encore présent dans la scène
succédant au générique, quoique de façon
abstraite: on voit une automobile de profil et l'homme la conduisant.
Apparaît ensuite un autre véhicule; son chauffeur tourne
la tête vers un personnage à lunettes noires installé
à l'arrière. Alors que le sombre individu s'apprête
à tuer le conducteur de la première automobile (un
journaliste), une digression est introduite: un homme inconnu joint
un agent de police (Gert Fröbe) par téléphone,
prédisant un assassinat qui, fidèle à son pressentiment,
se produit dans le plan suivant.
La propension à prédire et la non-présence
de l'élément-clé (Mabuse) au sein de toute
l'entreprise orchestrée dans le film sont tout à fait
valables en tant que métaphores du réalisateur-même
de l'oeuvre, en ce qu'il possède constamment une longueur
d'avance sur ses personnages et les spectateurs. Le film se présente
à la manière d'une oeuvre à suspense, mais
il s'agit d'un thriller dont on n'aperçoit pas les forces,
dont l'objet le plus vital n'est pas devant nos yeux mais hors de
l'écran, et ce dans toutes les scènes sans exception;
un film dont on ne voit pas l'oeil qui, lui, est omniscient.
Metteur en scène et spectateur
L'«homme-devin» sera très tôt considéré
comme le premier suspect, les policiers traçant une équation
entre ses dons et une participation directe au crime. Cette aptitude
à prédire ce qui est sur le point d'avoir lieu n'est
pas exclusivement accordée à cet étrange personnage,
mais à la plupart de ceux qui peuplent le film: Lang et son
monteur (Walter Wischniewsky), détenant entre leurs mains
le sort de tous les individus de l'oeuvre, lèguent à
quelques élus un tel don, faisant fréquemment suivre
d'un élément du dialogue une image descriptive de
ce qui fut dit quelques secondes auparavant, transcendant ainsi
la notion simpliste du «cinéma comme scénario
filmé». Lang, nonobstant de tels présents, conserve
un contrôle absolu du film, ne permettant pas à ses
marionnettes d'identifier le coupable dans des délais rapides;
ce jeu suprême devient un commentaire ironique sur leurs méthodes
d'une considérable incompétence. C'est en ayant recours
à des procédés semblables que Lang souligne
sa suprématie en tant que cinéaste - non seulement
sur ses personnages, mais également sur les spectateurs.
Ce point de vue demeure encore contesté
aujourd'hui. En effet, d'aucuns prétendent qu'une différence
fondamentale existe entre Alfred Hitchcock et Fritz Lang, et qu'on
retracerait celle-ci dans l'objectivité des plans de Lang,
en opposition aux images plus ouvertement subjectives d'Hitchcock.
Ajoutons à cela que si les plans de Lang semblent objectifs,
leurs implications trahissent un aspect définitivement partial:
il est ainsi primordial d'observer, comme au paragraphe précédent,
la position que Lang revendique en tant que metteur en scène
dans LE DIABOLIQUE DR MABUSE.
L'ouverture du film et son entière progression,
de par le pouvoir prédictif des personnages et l'entité
métaphorique (et métaphysique) qui se veut le centre
du film, positionne le cinéaste à un autre niveau
que celui du spectateur, créant entre eux un rapport moins
égal qu'en apparence. Tout réalisateur possède
un avantage sur le spectateur en ce qu'il fut le premier témoin
des éléments du film qu'il tourne; mais alors que
certains chercheront à équilibrer ce rapport - par
exemple en offrant des points de repères précis, des
motifs en boucle visant à provoquer chez le spectateur une
réminiscence d'événements s'étant précédemment
déroulés - à diverses fins (notamment pour
permettre une identification plus facile aux personnages), Lang
le garde vivant tout au long de son oeuvre, et l'alimente par de
multiples outils.
La relative artificialité des décors
du DIABOLIQUE DR MABUSE est l'outil le plus immédiat, accentuant
le contrôle qu'exerce Lang sur le récit qu'il met en
scène - la plupart des séquences se déroulent
dans des pièces qui, peu importe leur étendue, semblent
fermées, étouffantes. L'Hôtel Luxor, qui constitue
le lieu le plus important du film, est montré comme une énorme
prison malgré son luxe: devant la caméra de Lang,
il s'agit d'un ensemble de sections isolées les unes des
autres. L'unique méthode permettant d'annihiler cet isolement
est d'avoir recours à la technologie, à un élément
extérieur - alors seulement nous pourrons, comme Mabuse,
Lang et quelques élus parmi les personnages, jouir d'une
quasi-omniscience.
Le procédé central visant à
évaluer le statut que Lang s'octroie dans le film est Mabuse
lui-même, puisque le personnage se veut, dans ce long métrage,
une autre présence omnisciente qui anticipe, prédit
et constate les résultats sans être là, comme
le réalisateur a le loisir d'observer et structurer une intrigue
sans concrètement participer à son exécution.
Par ailleurs, si les adversaires des policiers font fréquemment
référence à «Mabuse» sans que celui-ci
ne fasse grâce de sa présence, c'est que «Mabuse»
(la représentation physique que l'on se fait de lui) est
mort et, paradoxalement, Mabuse (l'essence même de Mabuse)
ne meurt jamais.
Comme le cinéaste poursuit, d'un film à
l'autre, une seule et même vie.
|