ANALYSE
Avril-Mai 2003
DANS MA PEAU
de Marina de Van
[Aveux de réceptions spectatorielles]
par Guy Chapouillié

 

Séance du jeudi 27 février 2003 au cinéma Le Cratère (Toulouse, France). Projection du film Dans ma peau de Marina De Van (France, 2002). Un film controversé autour d’une femme découvrant peu à peu son goût pour l’automutilation et l’autocannibalisme.

A cette occasion, nous avons souhaité faire partager aux lectrices et lecteurs de Cadrage une expérience peu commune: un « texte de projection », patch-work de réceptions spectatorielles, composé d’aveux de réception de plusieurs dizaines de spectatrices et spectateurs présents dans la salle. L’expérience et le montage de ces aveux ont été réalisés par Guy Chapouillié, Professeur des Universités et Directeur de l’Ecole Supérieure d’Audio-Visuel (Toulouse, France). Nous le remercions chaleureusement d’avoir offert ce texte précieux à Cadrage.

Les spectateurs du film Dans ma Peau ont été ainsi conviés à la suite de la projection à partager leurs sentiments sur le film. L’enjeu n’était pas d’analyser le film, mais d’oser affronter l’aveu de réception, dans la chaleur encore présente du film et des sièges. La violence, la crudité et l’oppression des sens nourries par le sujet et le traitement du film imposaient presque une telle expérience d’aveu sensoriel.

Au final, ce texte de réceptions constitué de phrases choisies, hétéroclites, fait figure de créature autonome, hybride, fragmentée, paradoxale, dont tout l’intérêt porte à y déceler les leitmotivs, les « flagrants délits d’humanité », les réactions opposées se recoupant parfois, et les confessions plus ou moins libérées des carcans et jugements dogmatiques. Ce sont aussi les moments clé, les ambiguïtés et les difficultés d’un film que l’on retrouve à la lecture de cet article unique. Même si réagir si vite à un tel film peut sembler déraisonnable voire dangereux, difficile de ne pas dégager dans cette réunion d’aveux, métissés et opposés, une belle leçon d’ouverture, d’écoute et de tolérance, face à une cinéaste s’ouvrant corps et âme à nous.

Ces avis protéiformes rendent en un sens justice au cinéma dans l’extension majeure et généreuse qu’il apporte à l’être humain depuis sa création. « C'est (...) parce que le cinéma est encore dans l'enfance qu'il importe de l'éclairer, de le guider, de discuter sur sa nature, ses moyens et ses tendances (...) Je sais que de jeunes hommes font un effort admirable pour arracher le septième art (...) à la routine, à la calembredaine, à la série industrielle. » (Georges Duhamel, in Manuel du protestataire. Ed. Mercure de France, 1952, V, p. 142-143.). A.T.

DANS MA PEAU
Texte d’une projection

Par Guy Chapouillié

« Il n’est pas facile de s’installer pour accueillir le regard qui nous cherche. Mais pour toute entreprise de connaissance, il est nécessaire de regarder afin d’être regardé. » GC

Le générique de fin défile, la salle est immobile ; il y a comme un gel du public, faiblement contesté par le battement de la pluie qui tombe au dehors ; nous l’avions oubliée. Et puis sans prévenir, la lumière aveugle et dénude les corps pas vraiment revenus de leur expérience intime.

Certes quelques spectateurs ont claqué la porte pendant la projection, mais là, c’est le silence éloquent du film encore au travail, du film qui dévore encore et toujours. C’est la période où la salle est traversée par un effet de peau, c’est-à-dire par une augmentation de la densité de courant vers la surface qui pousse à l’aveu ; le dévoilement peut commencer : j’ai aimé le film et je n’ai pas trouvé ça affreux, mais plutôt beau, poétique et drôle… Non, pas drôle du tout, pénible même, et je préfère être dans ma peau que dans la sienne… Je n’ai pas supporté le film et cela dès le générique trop décousu à mon goût… C’est curieux, je trouve ce film magnifique, plein, profond, cohérent, même s’il y a quelque chose qui ne passe pas…

En tout cas, ce film est beau, nimbé d’une certaine froideur, et j’ai pensé à une naissance ou bien à une renaissance, tant le corps mis dans tous ses états, repli fœtal notamment, traduit une implication extraordinaire. Cela évoque une recherche du paradis perdu au beau milieu d’un enfer ordinaire, celui de la vie uniforme, et le tableau de Masaccio Adam et Eve chassés du paradis terrestre n’est pas seulement tombé du ciel. C’est bien la première fois que je vis au cinéma une telle métamorphose.

C’est, sans doute, une expérience extrême, dans un environnement formaté ; c’est un choix, entre souffrance et plaisir, où s’inscrit un singulier rapport amoureux. Je mange aussi ma peau, je suce mon sang, je ronge mes ongles, le film me l’a rappelé et m’a troublé. Un défilement très étouffant, avec ces gros plans sur les visages, sur la nourriture, sur les choses, à la limite du supportable que j’ai pourtant beaucoup aimé ; suffoquant parfois, à cause de la proximité avec la peau, dans l’abîme de la relation entre la surface et le dedans, entre la granulation profonde d’une jambe (une forme de chair de poule) et le lissage d’une autre, lorsque la pommade efface la porosité par où pourtant se diffuse l’impérieux appel de l’absence et s’introduit la passion du caché.

Très vite, le film me confirme que l’emballage, la peau, c’est aussi l’emballé, le profond, car j’y vois l’équilibre de tout l’organisme, la protection, le toucher, la thermorégulation, la perméabilité et l’imperméabilité, et je vois défiler la mémoire profonde de la langue, défendre sa peau, lui faire la peau, à fleur de peau, faire peau neuve, vendre chèrement sa peau et, surtout, entrer dans la peau d’un personnage qui dans ce film se desquame en une peau de pellicule qui granule, voile et englobe comme une matrice (dans la peau du film), où naît une nouvelle corporéité.

C’est en associant la scène où elle pianote sur le clavier de l’ordinateur à celle où elle s’auto mutile pour la première fois, que l’idée m’est venue d’une écriture avec le corps, plus que d’une peinture, où peut-être d’une peinture, puisque les traces de sang, quand elle s’ouvre, annoncent ce dont le corps est capable et que l’écran se disperse entre palette et toile, le coup de couteau vaut bien le coup de pinceau ; et puis, la fragmentation de la peau, le cutter, mènent à une métaphore du cinéma, là où les morceaux de corps tombent en morceaux de pellicule.

C’est pourquoi j’ai vécu ce film comme un voyage initiatique qu’accomplit pas à pas le ersonnage central, où chaque épisode (chaque découpe) a le sens d’une étape orientée vers la révélation finale (l’œuvre). C’est un corps vivant qui se déplace parmi des corps morts, purs simulacres, sans substance et sans poids ; c’est une protestation contre la catastrophe esthétique, contre le marché qui nivelle, efface, réifie.

De ce point de vue, le repas est une séquence épatante, avec un son remarquable et une invitation rare au fou rire d’abord, à la suffocation ensuite. Il s’agit d’un dîner d’affaires, pour parler de la consommation et faire progresser la consumation, où la productivité et son discours réduisent la condition humaine à une simple négation. Elle n’y tient plus, moi aussi, elle sort de table, fuit ce rapport marchand et transgresse la règle de la négociation, le jeu de la séduction (elle est parvenue à son poste par sa compétence, mais aussi par sa présence), pour aller se manger ailleurs, car elle a faim d’autres qualités. Au-delà d’un film sur la souffrance dans le corps social il y a la quête proustienne d’une vérité du désir de la femme qui doit s’arracher pour jouir en être complet au beau milieu de l’arrogante verticalité des tours, de la provocation tranchante des baies vitrées et de l’acier ; le prix en est chair, pour s’écouler vers la profondeur.

Certes, il y à encore ce qui m’agace, une certaine complaisance, car elle ne se mutile pas vraiment, à peine se gratte-t-elle et je ne vois pas grand chose dans sa peau, mais son retour au bureau accroît sa différence avec la folie ordinaire des marchands jusqu’à rompre avec la dissimulation des stigmates (bras et jambes cachés par les habits) et affirmer ses choix (mutilation du visage).

De sorte qu’elle construit sa sexualité, pas à deux, mais avec son corps ; une autre forme de masturbation qui rend dérisoires les scènes où les hommes la courtisent et qui s’annonce lors de la relation sexuelle avec son amant où la source de la procuration du plaisir est incertaine (une de ses jambes est déjà ouverte). Dans ce modèle de sexualité, le sang est beau, la sensualité débordante et j’ai frémi lorsqu’elle colle un morceau de peau séchée sur sa poitrine, contre son cœur.

Ainsi va la peau qui se raccourcit à chaque nouvelle pulsion, et le film avance comme une peau de chagrin aux limites de la sublimation, de la mort. Je me suis constamment demandé comment cela allait finir ? Et quel avenir sinon la mort ? En tout cas un tout autre horizon que la prévision de son mec qui ne parle que de poutre et d’appartement.

Lorsque à la fin ça tourne trois fois, d’un même mouvement (une vis sans fin), je n’ai pas senti de déséquilibre, mais plutôt une plénitude dès que le tourbillon se stabilise. En effet, il vient de se passer quelque chose et elle regarde celui ou celle avec qui elle vient de le partager : j’ai fait l’amour avec elle ! J’ai mangé de son film ! J’ai saigné !

La force de Marina de Van est source de stupeur ou d’envie ; elle se monte en film dans une série de mouvements dramatiques qui arrête ou rejette le spectateur ordinaire ; moi, j’ai renoncé à la combattre pour devenir l’allié de ses projets et l’auxiliaire de sa chasse au bonheur.
Ce film me dit encore plein de choses, à en parler toute la nuit.
Il est là, dans ma peau.

Guy Chapouillié est professeur des universités, directeur de l’Ecole Supérieure d’Audio-Visuel (Université Toulouse Le Mirail, France) et du Laboratoire de Recherches en Audiovisuel. Spécialiste de Marcel Pagnol et de Jean-François Millet. Chevalier de l’ordre national du Mérite.


 

Guy Chapouillié, Cadrage/Le Cratère avril/mai 2003

 

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