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Séance du jeudi 27 février 2003 au
cinéma Le Cratère (Toulouse, France). Projection du
film Dans ma peau de Marina De Van (France, 2002). Un film
controversé autour d’une femme découvrant peu
à peu son goût pour l’automutilation et l’autocannibalisme.
A cette occasion, nous avons souhaité faire
partager aux lectrices et lecteurs de Cadrage une expérience
peu commune: un « texte de projection », patch-work
de réceptions spectatorielles, composé d’aveux
de réception de plusieurs dizaines de spectatrices et spectateurs
présents dans la salle. L’expérience et le montage
de ces aveux ont été réalisés par Guy
Chapouillié, Professeur des Universités et Directeur
de l’Ecole Supérieure d’Audio-Visuel (Toulouse,
France). Nous le remercions chaleureusement d’avoir offert
ce texte précieux à Cadrage.
Les spectateurs du film Dans ma Peau ont
été ainsi conviés à la suite de la projection
à partager leurs sentiments sur le film. L’enjeu n’était
pas d’analyser le film, mais d’oser affronter l’aveu
de réception, dans la chaleur encore présente du film
et des sièges. La violence, la crudité et l’oppression
des sens nourries par le sujet et le traitement du film imposaient
presque une telle expérience d’aveu sensoriel.
Au final, ce texte de réceptions constitué
de phrases choisies, hétéroclites, fait figure de
créature autonome, hybride, fragmentée, paradoxale,
dont tout l’intérêt porte à y déceler
les leitmotivs, les « flagrants délits d’humanité
», les réactions opposées se recoupant parfois,
et les confessions plus ou moins libérées des carcans
et jugements dogmatiques. Ce sont aussi les moments clé,
les ambiguïtés et les difficultés d’un
film que l’on retrouve à la lecture de cet article
unique. Même si réagir si vite à un tel film
peut sembler déraisonnable voire dangereux, difficile de
ne pas dégager dans cette réunion d’aveux, métissés
et opposés, une belle leçon d’ouverture, d’écoute
et de tolérance, face à une cinéaste s’ouvrant
corps et âme à nous.
Ces avis protéiformes rendent en un sens
justice au cinéma dans l’extension majeure et généreuse
qu’il apporte à l’être humain depuis sa
création. « C'est (...) parce que le cinéma
est encore dans l'enfance qu'il importe de l'éclairer, de
le guider, de discuter sur sa nature, ses moyens et ses tendances
(...) Je sais que de jeunes hommes font un effort admirable pour
arracher le septième art (...) à la routine, à
la calembredaine, à la série industrielle. »
(Georges Duhamel, in Manuel du protestataire. Ed. Mercure de France,
1952, V, p. 142-143.). A.T.
DANS MA PEAU
Texte d’une projection
Par Guy Chapouillié
« Il n’est pas facile de
s’installer pour accueillir le regard qui nous cherche. Mais
pour toute entreprise de connaissance, il est nécessaire
de regarder afin d’être regardé.
» GC
Le générique de fin défile,
la salle est immobile ; il y a comme un gel du public, faiblement
contesté par le battement de la pluie qui tombe au dehors
; nous l’avions oubliée. Et puis sans prévenir,
la lumière aveugle et dénude les corps pas vraiment
revenus de leur expérience intime.
Certes quelques spectateurs ont claqué la
porte pendant la projection, mais là, c’est le silence
éloquent du film encore au travail, du film qui dévore
encore et toujours. C’est la période où la salle
est traversée par un effet de peau, c’est-à-dire
par une augmentation de la densité de courant vers la surface
qui pousse à l’aveu ; le dévoilement peut commencer
: j’ai aimé le film et je n’ai pas trouvé
ça affreux, mais plutôt beau, poétique et drôle…
Non, pas drôle du tout, pénible même, et je préfère
être dans ma peau que dans la sienne… Je n’ai
pas supporté le film et cela dès le générique
trop décousu à mon goût… C’est curieux,
je trouve ce film magnifique, plein, profond, cohérent, même
s’il y a quelque chose qui ne passe pas…
En tout cas, ce film est beau, nimbé d’une
certaine froideur, et j’ai pensé à une naissance
ou bien à une renaissance, tant le corps mis dans tous ses
états, repli fœtal notamment, traduit une implication
extraordinaire. Cela évoque une recherche du paradis perdu
au beau milieu d’un enfer ordinaire, celui de la vie uniforme,
et le tableau de Masaccio Adam et Eve chassés du paradis
terrestre n’est pas seulement tombé du ciel. C’est
bien la première fois que je vis au cinéma une telle
métamorphose.
C’est, sans doute, une expérience
extrême, dans un environnement formaté ; c’est
un choix, entre souffrance et plaisir, où s’inscrit
un singulier rapport amoureux. Je mange aussi ma peau, je suce mon
sang, je ronge mes ongles, le film me l’a rappelé et
m’a troublé. Un défilement très étouffant,
avec ces gros plans sur les visages, sur la nourriture, sur les
choses, à la limite du supportable que j’ai pourtant
beaucoup aimé ; suffoquant parfois, à cause de la
proximité avec la peau, dans l’abîme de la relation
entre la surface et le dedans, entre la granulation profonde d’une
jambe (une forme de chair de poule) et le lissage d’une autre,
lorsque la pommade efface la porosité par où pourtant
se diffuse l’impérieux appel de l’absence et
s’introduit la passion du caché.
Très vite, le film me confirme que l’emballage,
la peau, c’est aussi l’emballé, le profond, car
j’y vois l’équilibre de tout l’organisme,
la protection, le toucher, la thermorégulation, la perméabilité
et l’imperméabilité, et je vois défiler
la mémoire profonde de la langue, défendre sa
peau, lui faire la peau, à fleur de peau, faire peau
neuve, vendre chèrement sa peau et, surtout, entrer
dans la peau d’un personnage qui dans ce film
se desquame en une peau de pellicule qui granule, voile et englobe
comme une matrice (dans la peau du film), où naît une
nouvelle corporéité.
C’est en associant la scène où
elle pianote sur le clavier de l’ordinateur à celle
où elle s’auto mutile pour la première fois,
que l’idée m’est venue d’une écriture
avec le corps, plus que d’une peinture, où peut-être
d’une peinture, puisque les traces de sang, quand elle s’ouvre,
annoncent ce dont le corps est capable et que l’écran
se disperse entre palette et toile, le coup de couteau vaut bien
le coup de pinceau ; et puis, la fragmentation de la peau, le cutter,
mènent à une métaphore du cinéma, là
où les morceaux de corps tombent en morceaux de pellicule.
C’est pourquoi j’ai vécu ce
film comme un voyage initiatique qu’accomplit pas à
pas le ersonnage central, où chaque épisode (chaque
découpe) a le sens d’une étape orientée
vers la révélation finale (l’œuvre). C’est
un corps vivant qui se déplace parmi des corps morts, purs
simulacres, sans substance et sans poids ; c’est une protestation
contre la catastrophe esthétique, contre le marché
qui nivelle, efface, réifie.
De ce point de vue, le repas est une séquence
épatante, avec un son remarquable et une invitation rare
au fou rire d’abord, à la suffocation
ensuite. Il s’agit d’un dîner d’affaires,
pour parler de la consommation et faire progresser la consumation,
où la productivité et son discours réduisent
la condition humaine à une simple négation. Elle n’y
tient plus, moi aussi, elle sort de table, fuit ce rapport marchand
et transgresse la règle de la négociation, le jeu
de la séduction (elle est parvenue à son poste par
sa compétence, mais aussi par sa présence), pour aller
se manger ailleurs, car elle a faim d’autres qualités.
Au-delà d’un film sur la souffrance dans le corps social
il y a la quête proustienne d’une vérité
du désir de la femme qui doit s’arracher pour jouir
en être complet au beau milieu de l’arrogante verticalité
des tours, de la provocation tranchante des baies vitrées
et de l’acier ; le prix en est chair, pour s’écouler
vers la profondeur.
Certes, il y à encore ce qui m’agace,
une certaine complaisance, car elle ne se mutile pas vraiment, à
peine se gratte-t-elle et je ne vois pas grand chose dans sa peau,
mais son retour au bureau accroît sa différence avec
la folie ordinaire des marchands jusqu’à rompre avec
la dissimulation des stigmates (bras et jambes cachés par
les habits) et affirmer ses choix (mutilation du visage).
De sorte qu’elle construit sa sexualité,
pas à deux, mais avec son corps ; une autre forme de masturbation
qui rend dérisoires les scènes où les hommes
la courtisent et qui s’annonce lors de la relation sexuelle
avec son amant où la source de la procuration du plaisir
est incertaine (une de ses jambes est déjà ouverte).
Dans ce modèle de sexualité, le sang est beau, la
sensualité débordante et j’ai frémi lorsqu’elle
colle un morceau de peau séchée sur sa poitrine, contre
son cœur.
Ainsi va la peau qui se raccourcit à chaque
nouvelle pulsion, et le film avance comme une peau de chagrin aux
limites de la sublimation, de la mort. Je me suis constamment demandé
comment cela allait finir ? Et quel avenir sinon la mort ? En tout
cas un tout autre horizon que la prévision de son mec qui
ne parle que de poutre et d’appartement.
Lorsque à la fin ça tourne trois
fois, d’un même mouvement (une vis sans fin), je n’ai
pas senti de déséquilibre, mais plutôt une plénitude
dès que le tourbillon se stabilise. En effet, il vient de
se passer quelque chose et elle regarde celui ou celle avec qui
elle vient de le partager : j’ai fait l’amour avec elle
! J’ai mangé de son film ! J’ai saigné
!
La force de Marina de Van est source de stupeur
ou d’envie ; elle se monte en film dans une série de
mouvements dramatiques qui arrête ou rejette le spectateur
ordinaire ; moi, j’ai renoncé à la combattre
pour devenir l’allié de ses projets et l’auxiliaire
de sa chasse au bonheur.
Ce film me dit encore plein de choses, à en parler toute
la nuit.
Il est là, dans ma peau.
Guy Chapouillié est professeur des universités,
directeur de l’Ecole Supérieure d’Audio-Visuel
(Université Toulouse Le Mirail, France) et du Laboratoire
de Recherches en Audiovisuel. Spécialiste de Marcel Pagnol
et de Jean-François Millet. Chevalier de l’ordre national
du Mérite.
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