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« La
mort vitale
ou l’accomplissement de la violence fondamentale »
A propos de Cure (Kiyoshi Kurosawa, 1997)
Par Frédéric Astruc, Université Montpellier
III
Cure débute dans un hôpital psychiatrique.
On y voit une femme, Fumie (l’épouse de l’inspecteur),
suivre une thérapie. Située ainsi, à l’orée
de la fiction, la séquence conditionne une certaine lecture
du film, transcendant son apparent statut d’intrigue secondaire
pour constituer le socle psychosocial du film de Kurosawa.
Un peu plus tard, l’inspecteur rencontre un homme qui soliloque
dans un pressing, se plaignant de son travail, et plus particulièrement
de la manière dont on le traite alors qu’il n’a
visiblement rien à se reprocher. Au fil des minutes, on se
rend compte que le cinéaste ne travaille pas sur des brèches
narratives qui révéleraient ponctuellement des failles
dans le système de son pays, mais sur des brèches
discursives qui viennent éclairer discrètement le
propos de son film.
Aussi, nous pressentons que le genre dans Cure est subordonné
au sujet traité, en l’occurrence la déliquescence
de la société japonaise, mais que d’un autre
côté celui-ci permet au cinéaste de prendre
du recul avec la réalité pour mieux la déconstruire.
Kurosawa établit une fusion subtile entre le film noir et
le film fantastique qui nous fait glisser du constat social à
sa vision du Japon, laquelle entretient un lien étroit avec
le film dit d’anticipation.
Nous allons nous intéresser à la
notion de « violence fondamentale » qui paraît
sous-tendre les crimes de Cure en l’articulant avec l’hypnose,
diégétisée et incarnée par l’Etudiant,
qui semble jouer ici le rôle de catalyseur.
L’homme du pressing
Il est debout, immobile, la tête basculée
vers l’avant. Ce qu’il dit semble répondre à
un problème rencontré dans le cadre de son travail.
Il se parle à lui-même. En outre, son attitude est
soumise. C’est ici qu’il faut chercher une explication
à son comportement : il a refusé une confrontation
et extériorise son sentiment pour éviter le refoulement.
Cet homme est l’archétype du japonais : il voue sa
vie à son travail (on note la coïncidence du «
regard » occidental et du « regard » japonais
sur ce point). Des études sociologiques ont montré
que les japonais, depuis la deuxième guerre mondiale, ont
concentré leur temps et leur énergie au travail et
à l’entreprise, délaissant leur vie familiale
et communautaire. Cinquante ans plus tard, l’homme du pressing
symbolise idéalement la société japonaise d’aujourd’hui
: il est debout, donc potentiellement actif, mais frappé
d’inertie, comme saturé de travail. Sa tête basculée
vers l’avant suggère à la fois un assujettissement
et une démission : assujettissement aux lois du marché,
à la mondialisation, et démission au plan familial
et social. L’écrivain Kaoru Takamura souligne ce paradoxe
en disant : « Il n’est pas impossible que la société
japonaise soit déréglée alors même que
tout semble fonctionner normalement ». A force d’hyperexigeance,
la société japonaise crée un malaise existentiel
dont l’homme du pressing devient l’emblème.
Ce dérèglement est traité de manière
indirecte par Kurosawa, qui préfère la puissance d’évocation
des images au verbe. Le cinéaste utilise l’allégorie,
soit une succession de métaphores qui « racontent »
un dysfonctionnement :
- le néon intermittent du début du film
- l’eau qui déborde du lavabo dans le cabinet de la
doctoresse
- et surtout la machine à laver qui tourne à vide
dans l’appartement de l’inspecteur, laquelle évoque
Fumie, sa femme, en la réduisant à une mécanique
vide et inutile, et par ailleurs la relie à l’homme
du pressing dans son incapacité à éprouver
une estime de soi.
Fumie constitue un autre cas. Elle représente
la femme au foyer délaissée par son mari et niée
par une société qui n’a d’autre valeur
que le travail. Sa névrose est également liée
à une solitude forcée qui accentue la perte de repères.
Fumie présente les symptômes de la dépression
névrotique en tant qu’elle repose sur un échec
professionnel et familial. Sa « décompensation »,
c’est à dire l’écroulement de son équilibre
affectif, autant que l’on puisse en juger, n’est pas
récent et, par-delà l’absence du mari, pourrait
s’ancrer dans la problématique d’une éducation
qui ne tolère aucune faiblesse (non seulement les parents
sont exigeants envers leurs enfants, mais le système éducatif
est très sélectif).
David Esnault, dans un article paru dans le Monde
diplomatique, révèle que la pression de la société
japonaise est telle qu’elle conduit à des actes d’une
violence inouïe. Cela signifierait que la violence dont elle
fait preuve à l’égard de ses sujets est égale
à celle que certains lui renvoient en perpétrant des
crimes hors normes. Kurosawa l’exprime implicitement, puis
de plus en plus clairement dans son film. Chez lui, comme dans la
réalité, la violence individuelle vient répondre
à la violence exercée par le groupe...
Ainsi, ceux qui tuent dans Cure ne sont pas des criminels endurcis
; sur ce plan, ils se ressemblent, mais pour le reste ils sont aussi
différents les uns que les autres et occupent des postes
clefs, pour ne pas dire symboliques au regard de la société
:
- le commercial du début du film représente le monde
l’entreprise
- le policier, la justice
- la doctoresse, la santé
- l’instituteur, l’éducation
Chaque individu condense une institution ; le constat de Kurosawa
est pessimiste puisque personne ne semble pouvoir échapper
à la gangrène qui ronge la société japonaise.
A ce titre, le cinéaste soutient la thèse que son
pays est perdu et qu’il ne peut espérer trouver le
salut que dans sa destruction, c’est à dire dans une
renaissance qui se ferait sur les cendres du Japon actuel. Cette
idée sera reprise et développée dans Kairo,
un film fantastique qui se termine dans le chaos annoncé
dans Cure, la fin d’un monde dominé par les hautes
technologies, le travail et l’absence de communication entre
les êtres.
Pour en revenir aux criminels de Cure, ils accomplissent leur acte
sans colère, avec une distanciation étrange. L’instituteur
dira que « cela allait de soi » à l’inspecteur,
ce qui ne l’empêchera pas d’avoir des remords
par la suite. Il y a d’un côté ceux qui regrettent
leur acte (l’instituteur, le commercial) et de l’autre
ceux qui le revendiquent (le policier et probablement la doctoresse).
Le fil rouge qui relie ces criminels vient de ce qu’ils n’ont
pas su refouler leur pulsion meurtrière. Le surmoi, en tant
qu’instance d’autocensure du psychisme, ne joue plus
son rôle : elle ne contrôle plus le moi. L’unité
de la personnalité s’en trouve ébranlée.
Cela se comprend dans une certaine mesure vu que le surmoi se constitue
dans l’enfance par identification au modèle parental.
Or, David Esnault constate que les parents, et surtout le père
qui représente l’autorité, prennent de moins
en moins le temps de s’occuper de leurs enfants. L’identification,
dans ces conditions, se fait de manière partielle ou lacunaire.
Quelle est cette pulsion ?
Bergeret, relayant les travaux de Freud, nous
dit que les pulsions d’autoconservation et les pulsions du
moi sont représentatives de la violence et correspondent
à des pulsions élémentaires que le «
moi utilise dans un conflit de défense ».
La violence qu’il théorise se situe à la croisée
de deux notions, celle de « force irrésistible »
qui découle du terme latin violentia, et celle de «
force vitale » contenue dans le verbe violare. Bergeret définit
la violence fondamentale ainsi, comme une force de vie et un instinct
de survie et d’autoconservation. Il l’oppose à
l’agressivité, déduite du latin ad gredere,
qui signifie « marcher vers ou contre et entreprendre »
et qui reflète une intention de nuire à l’autre.
Le psychanalyste montre que la violence fondamentale repose sur
une brutalité primitive non sadique liée aux instincts
de vie. Pour les besoins de sa démonstration, il prend l’exemple
du drame Oedipe roi de Sophocle. L’ordre de Jocaste de faire
abandonner son fils et de le donner en pâture aux bêtes
serait la mise en acte métaphorisée de la violence
fondamentale : mettre un enfant au monde induit une angoisse et
un mouvement de défense (accepter de disparaître puisque
l’enfant est le prolongement de soi).
Pour Bergeret, la violence fondamentale est innée, universelle
et non pathologique. Les crimes perpétrés dans Cure,
à l’instar de l’exemple de Oedipe roi, constitueraient
autant de variations d’un accomplissement de la violence fondamentale,
puisque tous manifestent une défense contre les agressions
et les dérives de la société. Les « criminels
» extériorisent leur rancœur en se retournant
contre celui ou celle qui en est à l’origine –
le policier tué par son collègue – ou bien le
représente symboliquement – l’homme des toilettes
publiques tué puis scalpé par la doctoresse, qui représente
l’Homme en général (source de ses problèmes).
Le troisième cas de figure est peut-être encore plus
significatif puisque le sujet, dans son impossibilité d’identifier
la source de son mal être, s’en prend à celui
ou celle qui se trouve là au moment où la «
crise » éclate : la prostituée en ce qui concerne
le commercial, l’épouse pour l’instituteur.
La question est de savoir sur quel plan Kurosawa
se situe : celui des idées, c’est à dire de
l’abstraction, qui validerait la violence fondamentale, ou
bien sur celui plus « ordinaire » du réalisme,
qui se fonderait sur un surmoi inopérant. Finalement, l’un
n’empêche pas l’autre, puisque l’on peut
voir à l’oeuvre dans le film un présent, traité
selon certains codes du film noir, et en même temps un futur
proche, traité à la manière d’un film
d’anticipation, les deux étant indissociables.
Mamiya, l’étudiant qui, ainsi qu’il le dit lui-même,
voit à l’intérieur des autres, est le personnage
le plus lucide, celui qui crève l’abcès de ce
monde malade. En tant qu’il déclenche une réaction,
il joue le rôle de catalyseur, initiant par l’hypnose
un processus qui se poursuivra par delà sa mort (la fin montre
que la contagion peut se répandre sans lui, et donc qu’elle
est en germe dans chaque individu).
Le « magnétisme animal », son domaine de recherche,
clarifie le propos de Kurosawa. Cette doctrine mise au point par
Mesmer au 18e siècle prétend en effet pouvoir expliquer
le succès thérapeutique des exorcistes dont les travaux
sont encore nombreux à cette période. Plus exactement,
le scientifique se montre capable de provoquer et de faire disparaître
à volonté des phénomènes considérés
comme spécifiques des exorcismes. La méthode repose
sur l’existence d’un fluide universel « qui remplit
l'univers et permet de rendre compte des influences existant entre
les planètes, les êtres vivants et les objets ».
C’est, selon Mesmer, un dérèglement de ce fluide
qui provoque des maladies.
Kurosawa ne se contente pas d’exploiter la découverte
de Mesmer, il en reprend pour ainsi dire le protocole. Ainsi Mamiya,
dans l’esprit du cinéaste, est-il moins un criminel
(ou un « pousse-au-crime ») qu’un magnétiseur,
voire un docteur, qui utilise son propre fluide pour guérir
les « malades ». La crise qu’il provoque, soit
le crime, en rétablissant l’harmonie du « patient
», est montrée comme salutaire par le cinéaste.
On comprend mieux dès lors le titre du film, Cure, qui suggère
le vaste programme purgatif auquel se livre l’étudiant.
Du reste, ses accessoires évoquent régulièrement
ceux de Mesmer, notamment ses « baquets d’eau »
sensés véhiculer le fluide d’un patient à
l’autre lors des séances de magnétisme collectif
(cf. séquence entre Mamiya et la doctoresse à l’hôpital).
Le rôle de l’hypnose est de faire tomber la barrière
de la conscience pour favoriser l’accès à l’inconscient.
C’est alors que Mamiya procède non à un conditionnement
mais à une révélation de « ce qui est
enfoui » en communiquant son fluide au sujet pour le reconnecter
à l’essentiel (l’idée est corroborée
par le psychiatre ami de l’inspecteur lorsqu’il dit
qu’on ne peut pas manipuler le sujet en lui faisant faire
quelque chose qui n’est pas dans sa nature). Lorsque le crime
est commis, aussi brutal soit-il, il apparaît comme l’acte
nécessaire à sa survie.
Les intentions du cinéaste sont également décelables
dans le choix du motif graphique récurrent du film, le «
X » qui apparaît sous forme de lacérations sur
les victimes et pour ainsi dire de graffitis sur les murs. Il peut
être interprété de diverses manières
:
- comme marque d’anonymat : dans la société
japonaise, l’individu s’efface devant le groupe (un
fait divers relate l’histoire d’une enfant qui en a
décapité un autre pour se venger d’une société
qui l’a « rendu invisible »)
- comme trace d’une absence de mémoire et d’identité
- comme signe d’une maladie inconnue et incurable
Le « X » est possiblement un « tout » qui
concentre toutes les données pathologiques et en même
temps une croix qui en assure l’éradication.
Conclusions
On peut voir dans le feu utilisé par Mamiya
pour provoquer l’état de somnambulisme l’autodafé
symbolique par lequel Kurosawa entend renouveler la société
japonaise. En réalité, on sent bien que ce feu est
« l’arbre qui cache la forêt » : le cinéaste
soutient bel et bien un discours radical qui vise à justifier
le retour au chaos. Pour comprendre ce point de vue, il n’est
probablement pas inutile de faire valoir la question culturelle.
Jugon nous dit que « c’est dans la part la plus secrète
de son âme, qu’un peuple sécrète le type
de morbidité qui lui ressemble et trouve les remèdes
les plus appropriés à son mal. » De fait, la
vision pessimiste de Kurosawa est-elle conforme à un certain
fond commun des japonais qui considèrent le sacrifice comme
une vertu, même si par ailleurs, et ce n’est pas là
une moindre contradiction, ils sont thanotophobes. Accepter de mourir,
c’est se montrer supérieur à son destin et se
voir rédimer en tant que victime aux yeux de la collectivité
(il faudrait évoquer le long terme ici). Telle est en substance
la position que Kurosawa défend film après film.
Le magnétisme animal, loin de rivaliser avec la « violence
fondamentale », se combine à elle dans le processus
criminel au sens où il est non une fin mais un moyen. Seul
l’objet sur lequel il s’exerce diffère. En fait,
on peut quand même retenir l’exorcisme de Mesmer si
on le considère d’une manière globale, comme
une technique d’extraction du mal. Chez lui, la violence des
crises traduit le combat du fluide qui libère le corps du
blocage des « humeurs ». Cette dimension existe belle
et bien chez Kurosawa, mais les fondements sociopathologiques de
son film permettent de dépasser ces truismes pour atteindre
à un niveau définitivement plus existentiel.
Au bout du compte, le « X » du film nous conduit à
un autre signe, « µ », évoqué par
Barthes dans son Empire des signes, qui se prononce « mu »
et qui signifie le vide. Avec Cure, le cinéaste nous fait
assister à la fin d’un cycle. Pour lui, le Japon contemporain
ne peut cicatriser ses blessures. Pour espérer renaître,
il doit « tout simplement » disparaître.
Frédéric Astruc est Docteur
es cinéma et chargé de cours à Montpellier
III. Ses domaines de recherches sont le cinéma néo
noir et l'horreur filmique, il est auteur entre autres du livre
"Le Cinéma des frères Coen" paru aux Editions
Cerf/Corlet 7ème Art.
Bibliographie sélective
Ouvrages :
- BARTHES (Roland), L’Empire des signes, Editions d’Art
Albert Skira, Flammarion, 1970.
- BERGERET (Jean), La violence fondamentale, l’inépuisable
Oedipe, Dunod, 1984.
- JUGON (Jean-Claude), Phobies sociales au Japon (timidité
et angoisse de l’autre), ESF Editeur, 1998.
- VINCHON (Jean), Mesmer et son secret. Amédée Legrand
éditeur, 1936.
Article :
- ESNAULT (David), « Au Japon, une jeunesse ultraviolente
», Le Monde diplomatique, Août 1999.
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