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Cinéma et illusionnisme
Que dire à propos du dernier film d'Ang Lee? Certes, son
CROUCHING TIGER, HIDDEN DRAGON, une sorte de retour aux sources
du film d'arts martiaux qui fit les beaux jours du cinéma
commercial asiatique et des fanatiques du Festival Fantasia, impressionne
et ne laisse personne indifférent. Explosions musicales
et chorégraphies de combat parfaitement calculées
et exécutées. Envolées lyriques appuyées
par une photographie aérienne et sous-marine d'un incroyable
esthétisme. Entrelacs de sons et d'images où entrent
en collision les coups de sabre et les accents de percussions
et de violoncelles, en une explosion de vibrations et de couleurs.
Romantisme grand public d'où émerge les bases d'une
réflexion sur la tradition et la modernité. Métaphores
poétiques et sensibles entre combat, danse et érotisme.
Valse aérienne inoubliable au couteau et à l'épée,
à la cime d'une forêt de bambou. Et j'en passe. Soit.
Et maintenant, où en sommes-nous?
Certes, après THE ICE STORM et RIDE WITH
THE DEVIL, Ang Lee nous offre encore une fois du Grand Art et personne
ne peut le nier. Toutefois, la question à se poser est peut-être
celle de la définition cinématographique conventionnalisée
de ce terme «d'Art». En effet, si le cinéaste
prodige offre aux amants du cinéma de genre un cadeau magnifiquement
emballé, notre rôle ici est peut-être non pas
de mettre en cause la qualité irréprochable de cet
emballage, mais de questionner sa pertinence et son existence même.
Car si le film est calculé au quart de tour, selon la logique
précise et implacable d'un genre codifié et merveilleusement
maîtrisé par Lee (peut-être même plus que
tout autre cinéaste s'y étant adonné), il nous
est toutefois permis de questionner les enjeux formels et idéologiques
qui lui sont afférents.
Ang Lee se place ici au centre d'une tendance contemporaine
à l'esthétisation, c'est-à-dire une tendance
s'emparant d'une réalité pour l'adapter au goût
du jour, sculptée à même les codes dans lesquels
se complait son auditoire. En découle une sorte de naturalisation
de «l'illusion du réel» par l'adhérence
du spectateur à des codes qu'il reconnaît comme étrangers
à la réalité, mais dont il admet la pertinence
dans le monde diégétique ou fictionnelle qui se déballe,
de façon transparente, devant ses yeux. Puisque si le spectateur
institutionnalisé aux règles du genre reconnaît
l'impossibilité et l'irréalisme des envolées
acrobatiques des personnages du film, il en accepte tout de même,
deux heures durant, la pertinence dans le monde fictionnel «réaliste»
de l'écran. En découle l'adhérence inconditionnelle
de l'auditoire au film (et à son idéologie). Un auditoire
qui en redemande et qui accepte ce monde comme tel, sans questionnement
ni remise en cause de l'image qu'il scrute d'un oeil passif. Le
constat est alors le suivant: Nous vivons dans une société
saturée d'images de toutes sortes (cinéma, télévision,
publicité, etc.), images que l'idéologie dominante
tente de naturaliser et que le regardant, se complaisant dans la
codification (c'est-à-dire l'illusion de la réalité),
absorbe sans aucun regard critique, se moulant inconsciemment au
discours de l'idéologie fabricatrice de sens. C'est la réalité
devenue spectacle. Celle d'un monde asphyxié par les images
en mouvement de CHARLIE'S ANGELS et autre opus postmoderne du genre
face auxquelles nous avons abdiqué tout regard critique,
ce qui fait dire à Dominique Noguez, dans un tout autre contexte
mais non moins pertinemment dans ce cas-ci, que «ce qui est
désormais à prévoir, ce n'est pas que le cinéma
reflète enfin la réalité, c'est que la réalité
se mette de plus en plus à ressembler au cinéma».
Soyons toutefois bon joueur et rendons à
Ang Lee ce qui lui revient, afin d'éviter d'en faire le bouc-émissaire
d'une tendance dont il n'est que l'artisan, car s'il a les deux
pieds ancrés dans la codification du cinéma dominant,
il évite les pièges dressés par la propagande
qui définie généralement ce genre de films
illusionnistes, et rend un magnifique hommage aux cinéastes
de son enfance. Sans compter ces quelques magnifiques et audacieuses
envolées de la caméra ainsi que ces quelques subtiles
pointes de rire et d'ironie qui truffent le film. Il reste toutefois
cette sempiternelle esthétisation spielbergienne de la violence,
de la guerre et de la tradition, ainsi que cet illusionnisme classique
des formes cinématiques. Notons entre autres la narration
transparente et le découpage archi-convenu qui, malgré
leur efficacité, nous placent tout de même devant le
même constat: celui d'une divinisation de l'illusion contaminant
de plus en plus la réalité non-cinématographique
dans laquelle sont puisées ses formes.
On pourra alors reprocher à cette critique
de relever davantage de la réflexion personnelle que du jugement
de goût sur le film. Soit. Qu'elle en soit alors ainsi! Puisqu'il
ne fût ici nullement question de «goût»,
mais d'idéologie (une question trop souvent oubliée
par la critique), car jamais l'idéologie ne pourra se délier
de la forme d'un film, de même que nous n'arriverons jamais
à dégangrener le cinéma contemporain en se
complaisant dans la codification et la naturalisation de l'image
transparente sans d'abord la remettre en question. Et si Greenaway,
Allen, Burton, Forcier et Jarmusch l'ont bien compris, on pourrait
en demander davantage d'un artiste de la trempe d'Ang Lee.
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