ANALYSE
2001
CROUCHING TIGER, HIDDEN DRAGON
Chine, Taiwan, É-U [2000]

Réalisateur: Ang Lee
Scénario: D'après le livre de Du Lu Wang
Interprètes: Yun-Fat Chow, Michelle Yeoh, Ziyi Zhang, Sihung Lung, Pei-Pei Cheng

 

Cinéma et illusionnisme

Que dire à propos du dernier film d'Ang Lee? Certes, son CROUCHING TIGER, HIDDEN DRAGON, une sorte de retour aux sources du film d'arts martiaux qui fit les beaux jours du cinéma commercial asiatique et des fanatiques du Festival Fantasia, impressionne et ne laisse personne indifférent. Explosions musicales et chorégraphies de combat parfaitement calculées et exécutées. Envolées lyriques appuyées par une photographie aérienne et sous-marine d'un incroyable esthétisme. Entrelacs de sons et d'images où entrent en collision les coups de sabre et les accents de percussions et de violoncelles, en une explosion de vibrations et de couleurs. Romantisme grand public d'où émerge les bases d'une réflexion sur la tradition et la modernité. Métaphores poétiques et sensibles entre combat, danse et érotisme. Valse aérienne inoubliable au couteau et à l'épée, à la cime d'une forêt de bambou. Et j'en passe. Soit. Et maintenant, où en sommes-nous?

Certes, après THE ICE STORM et RIDE WITH THE DEVIL, Ang Lee nous offre encore une fois du Grand Art et personne ne peut le nier. Toutefois, la question à se poser est peut-être celle de la définition cinématographique conventionnalisée de ce terme «d'Art». En effet, si le cinéaste prodige offre aux amants du cinéma de genre un cadeau magnifiquement emballé, notre rôle ici est peut-être non pas de mettre en cause la qualité irréprochable de cet emballage, mais de questionner sa pertinence et son existence même. Car si le film est calculé au quart de tour, selon la logique précise et implacable d'un genre codifié et merveilleusement maîtrisé par Lee (peut-être même plus que tout autre cinéaste s'y étant adonné), il nous est toutefois permis de questionner les enjeux formels et idéologiques qui lui sont afférents.

Ang Lee se place ici au centre d'une tendance contemporaine à l'esthétisation, c'est-à-dire une tendance s'emparant d'une réalité pour l'adapter au goût du jour, sculptée à même les codes dans lesquels se complait son auditoire. En découle une sorte de naturalisation de «l'illusion du réel» par l'adhérence du spectateur à des codes qu'il reconnaît comme étrangers à la réalité, mais dont il admet la pertinence dans le monde diégétique ou fictionnelle qui se déballe, de façon transparente, devant ses yeux. Puisque si le spectateur institutionnalisé aux règles du genre reconnaît l'impossibilité et l'irréalisme des envolées acrobatiques des personnages du film, il en accepte tout de même, deux heures durant, la pertinence dans le monde fictionnel «réaliste» de l'écran. En découle l'adhérence inconditionnelle de l'auditoire au film (et à son idéologie). Un auditoire qui en redemande et qui accepte ce monde comme tel, sans questionnement ni remise en cause de l'image qu'il scrute d'un oeil passif. Le constat est alors le suivant: Nous vivons dans une société saturée d'images de toutes sortes (cinéma, télévision, publicité, etc.), images que l'idéologie dominante tente de naturaliser et que le regardant, se complaisant dans la codification (c'est-à-dire l'illusion de la réalité), absorbe sans aucun regard critique, se moulant inconsciemment au discours de l'idéologie fabricatrice de sens. C'est la réalité devenue spectacle. Celle d'un monde asphyxié par les images en mouvement de CHARLIE'S ANGELS et autre opus postmoderne du genre face auxquelles nous avons abdiqué tout regard critique, ce qui fait dire à Dominique Noguez, dans un tout autre contexte mais non moins pertinemment dans ce cas-ci, que «ce qui est désormais à prévoir, ce n'est pas que le cinéma reflète enfin la réalité, c'est que la réalité se mette de plus en plus à ressembler au cinéma».

Soyons toutefois bon joueur et rendons à Ang Lee ce qui lui revient, afin d'éviter d'en faire le bouc-émissaire d'une tendance dont il n'est que l'artisan, car s'il a les deux pieds ancrés dans la codification du cinéma dominant, il évite les pièges dressés par la propagande qui définie généralement ce genre de films illusionnistes, et rend un magnifique hommage aux cinéastes de son enfance. Sans compter ces quelques magnifiques et audacieuses envolées de la caméra ainsi que ces quelques subtiles pointes de rire et d'ironie qui truffent le film. Il reste toutefois cette sempiternelle esthétisation spielbergienne de la violence, de la guerre et de la tradition, ainsi que cet illusionnisme classique des formes cinématiques. Notons entre autres la narration transparente et le découpage archi-convenu qui, malgré leur efficacité, nous placent tout de même devant le même constat: celui d'une divinisation de l'illusion contaminant de plus en plus la réalité non-cinématographique dans laquelle sont puisées ses formes.

On pourra alors reprocher à cette critique de relever davantage de la réflexion personnelle que du jugement de goût sur le film. Soit. Qu'elle en soit alors ainsi! Puisqu'il ne fût ici nullement question de «goût», mais d'idéologie (une question trop souvent oubliée par la critique), car jamais l'idéologie ne pourra se délier de la forme d'un film, de même que nous n'arriverons jamais à dégangrener le cinéma contemporain en se complaisant dans la codification et la naturalisation de l'image transparente sans d'abord la remettre en question. Et si Greenaway, Allen, Burton, Forcier et Jarmusch l'ont bien compris, on pourrait en demander davantage d'un artiste de la trempe d'Ang Lee.

 

Émile Baron

 

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