ANALYSE
2004

CROIX DE FER (1977)

Réalisation: Sam Peckinpah
Interprètes: James Coburn, Maximalian Schell, David Warner & James Mason

 

LA MACHINERIE DE L’APOCALYPSE
CROSS OF IRON de Sam Peckinpah, 1977

par Sébastien Miguel

Cross of Iron s’ouvre et se clot avec des images d’enfants. Une jeunesse Hitlérienne acheminant un drapeau nazi au sommet d’une montagne. Et à la fin, des enfants juifs, tziganes et polonais parqués derrière les barbelés d’un camp de la mort. Comme dans l’Oeuf du Serpent d’Ingmar Bergman, images de nouvelles générations qu’on souhaite ou redoute selon la capacité dont elles feront preuve afin de se préserver des armées et autres groupes fédérateurs assassins. Entre ces deux génériques tombeaux, un déluge de fer, de sang et de feu d’autant plus cataclysmique qu’il est illustré par un montage chaotique, morcelé à l’extrême, triturant l’image telle l’acier déchirant les chairs.

Un film de Sam Peckinpah

Tourné en 1977 par Sam Peckinpah, au crépuscule de sa carrière, Cross of Iron est un film désespéré, apocalyptique. Une œuvre maîtresse du genre, parabole d’un pacifisme impossible. La production du film fut un véritable cauchemar. Le manque d’argent et de moyen, et les problèmes de drogue d’un Peckinpah toujours aussi caractériel et violent accentuèrent les difficultés de la réalisation.

Le film retrace la retraite de Russie, la défaite de l’Allemagne Nazie. Nous entrons dans cette histoire par la porte du mess des officiers allemands. Un comandant animé par la rancœur et le devoir qu’elles que soient ses convictions, un capitaine pacifiste et résigné et un lieutenant strictement discipliné. Ce dernier, au nom de la patrie, du destin, de l’honneur ou de l’obéissance, stimule et applique les forces barbares qu’il prétend abhorrer. Comme toujours chez Peckinpah, c’est l’affrontement entre deux hommes qui fournit l’argument dramatique : le capitaine Stransky ambitieux et méprisant et le caporal Steiner, lucide et désespéré.

Stransky fait partie de cette bourgeoisie bavaroise qui envoie ses enfants à la guerre afin qu’ils s’y distinguent et qu’ils face honneur à leur pays et leur ordre en y ramenant la croix de fer. Steiner, lui, est l’archétype même du personnage Peckinpahien : un professionnel abattu, un anachronisme vivant dans une époque touchant à sa fin et qui décide d’y échapper dans une ultime explosion de violence. L’un incarne la violence institutionnelle, l’autre la violence primaire.

Sam Peckinpah a toujours basé ses plus grands films sur cette confrontation mythique de deux « modèles », de deux « conceptions du monde » qui, confrontés dans un contexte quelconque, ne peut déboucher que sur un cataclysme universel. On pense alors à Ride the High contry, Major Dundee, The Wild Bunch, Straw Dogs et bien entendu à Pat Garett et Billy le Kid.

La machine cinéma

Mais Cross of Iron est aussi l’histoire d’une étude critique et d’une mise en garde. Le film peut parfaitement se lire comme l’exploration de la mécanique de la guerre par une autre mécanique, la machinerie du cinéma.

Peckinpah met ici en œuvre la quasi totalité de l’outillage offert par le cinéma : fondu enchaîné, travelling, gel d’image, filtre, inversion d’image, flash back, flash forward, accéléré, ralenti, montage télescopant trois à quatre séquences etc. Loin d’une quelconque dérive formaliste dans laquelle on isola longtemps Peckinpah, la forme du film devient aussi monstrueuse que l’époque qu’elle prétend illustrer.

Cross of Iron oppose deux manifestations de la guerre : la primitive et l’industrielle. Plus la défaite devient évidente, plus le peloton de Steiner est isolé, plus ces hommes ont peur et plus ils régressent de groupe tribal en horde animale. Steiner rit aux éclats, rit comme un chien. Les blessés dont le sang gicle, poussent des cris de porcs qu’on égorge ou des hululement de souffrance sous l’assourdissant pilonnage de l’artillerie… L’image ralentit quand tout explose, la vision de la déchirure et de la souffrance n’en finit plus… Le champ de bataille n’a plus de limites et on ne respecte aucune règle d’honneur ou d’humanité.

La guerre est ramenée à son obscénité élémentaire, l’acier meurtrit lentement les chairs, éventre les corps déjà pourris par la faim, la maladie et la peur. Véritable déclencheur de cette barbarie, Peckinpah réitère le plus souvent qu’il le peut l’image en très gros plan du canon, de l’œil noir et béant des machines de mort. Mitraillettes automatiques, mortiers que l’on charge, canons d’un char d’assaut prêts à tirer, ou tourelle de défense continuant de bouger même après que les soldats qui la manœuvrait furent tués…

Lorsque le capitaine Stransky cache l’avancée des troupe russes à Steiner et isole le peloton, seul face à l’armée ennemi, Peckinpah ne filme qu’une seule chose : le combat terrifiant d’un groupe d’hommes face aux chars inhumains de l’armée russe. Ainsi, pour échapper à la mort, Steiner et ses hommes quittent le no man’s land au cœur de la Crimée pour se réfugier dans une usine. Unique protection qui leur permettra de se fondre dans les amas de ferrailles et de tôles afin d’échapper aux monstres d’acier.

Le plus violent des films de Peckinpah

Les films de Peckinpah sont violents (seul le romantisme nostalgique et apaisé de High Country et Cable Hogue font office de contre exemple). Cross of Iron est le plus violent des films de Peckinpah. Le plus pénible, aussi, parce qu’il touche plus au fondement mythologique de la guerre qu’à la guerre elle même.

Se rappeler la scène des gueules cassées à l’hôpital et les multiples images mentales de Steiner sur les horreurs de la guerre… Face à la fin des mondes, il existe qu’une seule attache pour Steiner, l’amour qu’il porte à ses hommes. Le baiser entre deux soldats exprime le lien d’estime, de respect et d’amour (plus fort que la pulsion sexuelle) qu’on ne peut éprouver que pour un autre camarade de combat. Steiner le confirme en quittant l’infirmière pour regagner le front malgré sa blessure. La pulsion sexuelle n’étant qu’une pulsion bestiale dans un tel contexte, elle détiendra le même aboutissement que les pulsions de mort.

Lorsque le peloton essaie de violer les prisonnières soviétiques, les deux seuls soldats à trouver la mort sont les seuls qui ne sauront pas faire face à ces pulsions. Le plus jeune est poignardé dans le dos par une femme en pleurs et le second, un SS violent et cynique, est impitoyablement castré. Le film de Sam Peckinpah milite brutalement contre la guerre mais pas contre la violence. Il entend réhabiliter l’agressivité nécessaire à la survie. Quand Steiner parvient à s’extraire du piège tendu par Stransky pour l’empêcher de témoigner, il abat le capitaine Triebig (responsable du massacre) à bout pourtant au moment où ce dernier etait désarmé. Une fois son cadavre tombé à terre. Nous ne sommes pas dans la barbarie, mais dans une attention extrême porté aux corps, comme rarement au cinéma.

 

Sébastien Miguel, Cadrage automne 2004

 

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