|
LA MACHINERIE
DE L’APOCALYPSE
CROSS OF IRON de Sam Peckinpah, 1977
par Sébastien Miguel
Cross of Iron s’ouvre et se clot avec des
images d’enfants. Une jeunesse Hitlérienne acheminant
un drapeau nazi au sommet d’une montagne. Et à la fin,
des enfants juifs, tziganes et polonais parqués derrière
les barbelés d’un camp de la mort. Comme dans l’Oeuf
du Serpent d’Ingmar Bergman, images de nouvelles générations
qu’on souhaite ou redoute selon la capacité dont elles
feront preuve afin de se préserver des armées et autres
groupes fédérateurs assassins. Entre ces deux génériques
tombeaux, un déluge de fer, de sang et de feu d’autant
plus cataclysmique qu’il est illustré par un montage
chaotique, morcelé à l’extrême, triturant
l’image telle l’acier déchirant les chairs.
Un film de Sam Peckinpah
Tourné en 1977 par Sam Peckinpah, au crépuscule
de sa carrière, Cross of Iron est un film désespéré,
apocalyptique. Une œuvre maîtresse du genre, parabole
d’un pacifisme impossible. La production du film fut un véritable
cauchemar. Le manque d’argent et de moyen, et les problèmes
de drogue d’un Peckinpah toujours aussi caractériel
et violent accentuèrent les difficultés de la réalisation.
Le film retrace la retraite de Russie, la défaite
de l’Allemagne Nazie. Nous entrons dans cette histoire par
la porte du mess des officiers allemands. Un comandant animé
par la rancœur et le devoir qu’elles que soient ses convictions,
un capitaine pacifiste et résigné et un lieutenant
strictement discipliné. Ce dernier, au nom de la patrie,
du destin, de l’honneur ou de l’obéissance, stimule
et applique les forces barbares qu’il prétend abhorrer.
Comme toujours chez Peckinpah, c’est l’affrontement
entre deux hommes qui fournit l’argument dramatique : le capitaine
Stransky ambitieux et méprisant et le caporal Steiner, lucide
et désespéré.
Stransky fait partie de cette bourgeoisie bavaroise
qui envoie ses enfants à la guerre afin qu’ils s’y
distinguent et qu’ils face honneur à leur pays et leur
ordre en y ramenant la croix de fer. Steiner, lui, est l’archétype
même du personnage Peckinpahien : un professionnel abattu,
un anachronisme vivant dans une époque touchant à
sa fin et qui décide d’y échapper dans une ultime
explosion de violence. L’un incarne la violence institutionnelle,
l’autre la violence primaire.
Sam Peckinpah a toujours basé ses plus grands
films sur cette confrontation mythique de deux « modèles
», de deux « conceptions du monde » qui, confrontés
dans un contexte quelconque, ne peut déboucher que sur un
cataclysme universel. On pense alors à Ride the High contry,
Major Dundee, The Wild Bunch, Straw Dogs et bien entendu à
Pat Garett et Billy le Kid.
La machine cinéma
Mais Cross of Iron est aussi l’histoire d’une
étude critique et d’une mise en garde. Le film peut
parfaitement se lire comme l’exploration de la mécanique
de la guerre par une autre mécanique, la machinerie du cinéma.
Peckinpah met ici en œuvre la quasi totalité
de l’outillage offert par le cinéma : fondu enchaîné,
travelling, gel d’image, filtre, inversion d’image,
flash back, flash forward, accéléré, ralenti,
montage télescopant trois à quatre séquences
etc. Loin d’une quelconque dérive formaliste dans laquelle
on isola longtemps Peckinpah, la forme du film devient aussi monstrueuse
que l’époque qu’elle prétend illustrer.
Cross of Iron oppose deux manifestations de la
guerre : la primitive et l’industrielle. Plus la défaite
devient évidente, plus le peloton de Steiner est isolé,
plus ces hommes ont peur et plus ils régressent de groupe
tribal en horde animale. Steiner rit aux éclats, rit comme
un chien. Les blessés dont le sang gicle, poussent des cris
de porcs qu’on égorge ou des hululement de souffrance
sous l’assourdissant pilonnage de l’artillerie…
L’image ralentit quand tout explose, la vision de la déchirure
et de la souffrance n’en finit plus… Le champ de bataille
n’a plus de limites et on ne respecte aucune règle
d’honneur ou d’humanité.
La guerre est ramenée à son obscénité
élémentaire, l’acier meurtrit lentement les
chairs, éventre les corps déjà pourris par
la faim, la maladie et la peur. Véritable déclencheur
de cette barbarie, Peckinpah réitère le plus souvent
qu’il le peut l’image en très gros plan du canon,
de l’œil noir et béant des machines de mort. Mitraillettes
automatiques, mortiers que l’on charge, canons d’un
char d’assaut prêts à tirer, ou tourelle de défense
continuant de bouger même après que les soldats qui
la manœuvrait furent tués…
Lorsque le capitaine Stransky cache l’avancée
des troupe russes à Steiner et isole le peloton, seul face
à l’armée ennemi, Peckinpah ne filme qu’une
seule chose : le combat terrifiant d’un groupe d’hommes
face aux chars inhumains de l’armée russe. Ainsi, pour
échapper à la mort, Steiner et ses hommes quittent
le no man’s land au cœur de la Crimée pour se
réfugier dans une usine. Unique protection qui leur permettra
de se fondre dans les amas de ferrailles et de tôles afin
d’échapper aux monstres d’acier.
Le plus violent des films de Peckinpah
Les films de Peckinpah sont violents (seul le romantisme
nostalgique et apaisé de High Country et Cable Hogue font
office de contre exemple). Cross of Iron est le plus violent des
films de Peckinpah. Le plus pénible, aussi, parce qu’il
touche plus au fondement mythologique de la guerre qu’à
la guerre elle même.
Se rappeler la scène des gueules cassées
à l’hôpital et les multiples images mentales
de Steiner sur les horreurs de la guerre… Face à la
fin des mondes, il existe qu’une seule attache pour Steiner,
l’amour qu’il porte à ses hommes. Le baiser entre
deux soldats exprime le lien d’estime, de respect et d’amour
(plus fort que la pulsion sexuelle) qu’on ne peut éprouver
que pour un autre camarade de combat. Steiner le confirme en quittant
l’infirmière pour regagner le front malgré sa
blessure. La pulsion sexuelle n’étant qu’une
pulsion bestiale dans un tel contexte, elle détiendra le
même aboutissement que les pulsions de mort.
Lorsque le peloton essaie de violer les prisonnières
soviétiques, les deux seuls soldats à trouver la mort
sont les seuls qui ne sauront pas faire face à ces pulsions.
Le plus jeune est poignardé dans le dos par une femme en
pleurs et le second, un SS violent et cynique, est impitoyablement
castré. Le film de Sam Peckinpah milite brutalement contre
la guerre mais pas contre la violence. Il entend réhabiliter
l’agressivité nécessaire à la survie.
Quand Steiner parvient à s’extraire du piège
tendu par Stransky pour l’empêcher de témoigner,
il abat le capitaine Triebig (responsable du massacre) à
bout pourtant au moment où ce dernier etait désarmé.
Une fois son cadavre tombé à terre. Nous ne sommes
pas dans la barbarie, mais dans une attention extrême porté
aux corps, comme rarement au cinéma.
|