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De la responsabilité
LE COUTEAU DANS L’EAU, 1962 de ROMAN POLANSKI
par Alexandre Tylski, Université
Toulouse II
« C'est avec son couteau qu'il coupait
le pain dur (...) c'est avec son couteau qu'il grattait les fruits
pourris (...) c'est avec son couteau qu'il se taillait des bâtons
de voyage (...) c'est avec son couteau qu'il exerçait tous
les arts de la vie. » (Anatole France, in Le Mannequin
d'osier, OE., t. XI).
Les réactions face au COUTEAU
DANS L'EAU
Avant même sa sortie en salles en Pologne,
LE COUTEAU DANS L'EAU est unanimement incompris (exception
faite de « Polityka »). La revue des jeunesses communistes,
« Drapeau de la Jeunesse », publie un texte fort négatif
à l’encontre du film : « Rien ne nous touche
particulièrement. Le réalisateur n’a rien d’intéressant
à nous dire sur l’homme contemporain…»
N’appréciant guère l’identité pour
le moins libre et cosmopolite de Polanski dans une Pologne puritaine,
un autre critique va plus loin et écrit : « Tout
ce que Polanski possède en fait de diplôme de cinéma,
c’est un permis de conduire international ! » Au
final, devant pareille contre-publicité, le groupe Kamera
sort LE COUTEAU DANS L'EAU fort timidement, sans même
de première. Polanski, dépité, quitte la Pologne.
Pour cette raison-là, mais aussi pour bien d’autres
encore, il ne tournera plus jamais de film en Pologne – jusqu’au
Pianiste quelques quarante ans plus tard.
En France, LE COUTEAU DANS L'EAU (projeté
avec Les Mammifères) est en revanche très
apprécié, bien que mal distribué. François
Weyergans : « Dans une lettre, Rilke fait la différence,
à propos de Van Gogh et de Manet, entre le « jamais-peint
» et le « pictural ». Le « pictural »
au cinéma, ce serait précisément Polanski,
c’est à dire cet effort vers une soumission à
« l’achèvement dans le temps de l’objectivité
photographique. » (Cahiers du Cinéma, n. 144,
juin 1963) ou encore Jean de Baroncelli : « Comment une
jeune femme découvre que son mari, sous des traits d’intellectuel
arrogant, n’est qu’un sot et un fat, qui mérite
d’être trompé : voilà en deux mots, ce
que raconte le film. (…) décrit avec une sûreté
et une délicatesse de toucher remarquables. Rien n’est
appuyé (…) le réalisateur joue à merveille
avec l’ironie. » (Le Monde, 26/04/1963).
A la grande joie du jeune Polanski, LE COUTEAU
DANS L'EAU décroche le prix de la critique à
Venise en 1962. Polanski part dans l’été 1963
promouvoir LE COUTEAU DANS L'EAU à New-York et y
connaît un très bon accueil (il fait notamment la couverture
de Time) et lui vaut une nomination aux Oscars comme meilleur film
étranger. Polanski dans un second voyage, cette fois à
Los Angeles, visite Disneyland en compagnie de Federico Fellini
juste avant la remise des prix. Il ne remportera pas l’Oscar
(Fellini l’emporte grâce à Huit et Demi
que Polanski vénère par ailleurs). Mais Roman s’entend
proposer par la Twenty Century Fox de réaliser pour eux un
remake du COUTEAU DANS L'EAU en couleurs ! Avec Liz Taylor,
Richard Burton et Warren Beatty dans les rôles principaux.
Roman repart aussitôt à Paris. Et s’attèle
à son prochain film : Répulsion.
LE COUTEAU DANS L'EAU ressortira en 1978
et continuera de séduire la critique : « observation
clinique (…) le film est une critique acerbe et sensible de
« l’embourgeoisement » en pays socialiste.
» (Albert Cervoni, L’humanité, 24/06/1078) et
: « Roman Polanski n’a besoin d’aucun recours
à Freud pour décrire la névrose de cette humanité
qui se réfugie derrière toutes les grimaces du «
sur-moi » politique et social pour éviter de prendre
conscience de l’essentiel de ses obsessions. Dans ce sens,
Le Couteau dans l’eau est à la fois un brûlot
anti-conformiste, et un film totalement prémonitoire. Il
annonce une rupture de connivence entre les générations
bien longtemps avant le mouvement « hyppie » ou encore
la tempête de mai 68. » (Henri Chapier, in Le Quotidien
de Paris, 22/06/1978). LE COUTEAU DANS L'EAU ne serait-il
pas aussi un film sur l’homme et sur l’Homme au sens
général ?
Premières bases
LE COUTEAU DANS L'EAU est inspiré
d’un voyage de Polanski en Mazurie (nord de la Pologne). C’est
là qu’il découvre la voile : « Ce
fut Kika qui me fit connaître les délices de la voile.
Je passai avec elle quelques semaines idylliques au cours de l’été
1954 (…) j’ai appris les rudiments de la plaisance avec
ses amis – une petite fraternité de plaisanciers avec
ses signes de reconnaissance personnels, son jargon ésotérique
et son dédain pour les terriens. » (A p. 158).
De là sans aucun doute, ces images précises, empiriques,
cette description (fascination) authentique pour l’eau et
la voile imprimée dans LE COUTEAU DANS L'EAU.
Polanski écrit d’abord une nouvelle
puis, sur les conseils du directeur artistique du groupe Kamera,
écrit un scénario. Il demande à Jerzy Skolimowski
(alors étudiant) de l’aider à consolider le
script. En ressort beaucoup de bonnes choses pour le jeune Polanski.
Ce dernier dira à propos du futur grand réalisateur
polonais, Skolimowski: « Il est très sévère,
très organisé et il m’a beaucoup appris. Il
peut passer des heures à rayer dans un dialogue les lettres
inutiles, je dis bien « des lettres » !… Et c’est
vraiment là que j’ai vu que, dans un dialogue, les
« ah », « mais », « ben », et
tout ça, c’est vraiment de la m… ! des trucs
de faux dialogues qui prétendent imiter le langage parlé.
» (propos publiés dans Les Cahiers du Cinéma,
numéro 75)
Roman séjourne un temps en France avec sa
femme, Barbara, et ré-écrit sans cesse son scénario
pour lui donner la meilleure construction possible. Et il le remanie
en « ajoutant ici ou là des bouts de dialogues
destinés à augmenter l’engagement social »
(A, p.233). Cet aveu de Polanski sur l’engagement social en
dit assez long sur son rapport à la politique. Toujours un
peu à l’écart de l’actualité politique
(comme on le verra avec l’épisode de mai 68), mais
avec laquelle ses films sont inextricablement liés. Pour
l’heure, Polanski « politise » davantage son scénario
(discours sur la misère à la fin du film par exemple)
et parvient ainsi à séduire le ministère de
la culture polonaise. Il obtient les fonds, part en Pologne tourner
son film en plein été 1961 et prend soin de s’entourer
de visages familiers, des camarades de Lodz pour la plupart.
Pour les interprètes, il engage Leon Niemczyk
(Andrzej, le mari) que Polanski décrit ainsi: «
acteur de théâtre expérimenté et bel
homme dont le léger maniérisme convenait bien au personnage.
» (A, p. 234). Roman envisage un moment de jouer lui-même
le rôle de l’auto-stoppeur mais a peur d’être
taxé d’égocentrique à force de vouloir
tout faire. Il donne ainsi le rôle à Zygmunt Malanowicz,
« un jeune acteur tourmenté dont le physique était
idéal pour le rôle » (Ibid.). Il propose
au départ à l’actrice Eva Kazyzewska (actrice
dans Cendres et Diamants de Wajda) mais celle-ci refuse de tourner
avec un débutant. Polanski engage donc Jolanta Umecka (Krystyna,
la femme), une non-professionnelle qu’il remarque dans une
piscine à Varsovie. « La jeune femme dont j’avais
besoin devait passer pour assez quelconque quand elle était
vêtue. En même temps, quand elle se montrait en bikini,
il fallait qu’on soit surpris de la voir opulente et voluptueuse.
» (Ibid.).
Un tournage mouvementé
L’équipe s’établit dans
le nord de la Pologne, dans les lacs de la Mazurie. Pour filmer
le petit voilier, une plate-forme flottante est installée
sur l’eau, accompagnée non loin d’un bateau destiné
aux électriciens et de plusieurs autres bateaux pour le remorquage
et le transport. C’est sans compter sur les caprices du soleil
et du vent obligeant souvent l’équipe à refaire
intégralement certaines scènes. Mais c’est probablement
l’actrice qui aura causé les plus vifs tourments sur
le tournage car, outre son problème de poids de plus en plus
préoccupant, sa mollesse et son inexpressivité exaspèrent
l’ensemble de l’équipe. Ils tentent d’abord
la douceur pour stimuler chez elle des réactions, mais sans
résultat. Dans la scène où elle est supposée
être surprise du retour de l’auto-stoppeur (alors qu’on
le croyait noyé), le seul moyen pour l’équipe
de la faire sursauter fut de tirer un coup de pistolet à
fusée.
Le tournage du COUTEAU DANS L'EAU est
aussi marqué par la mort d’Andrzej Munk (un des professeurs
et mentors de Polanski) et l’emprisonnement de Polanski qui
s’en suivit. Alors que Kuba Goldberg pleure la mort de Munk
dans les toilettes, un policier entre et demande explication. «
Kuba parvint à articuler d’une voix brouillée
: « Foutez le camp et foutez-nous la paix. » Le flic
l’arrêta sur le champ pour « outrage à
un représentant de l’Etat ». Je voulus intervenir
et ne parvins jamais qu’à me faire arrêter à
mon tour. Nous passâmes la nuit dans des cellules séparées.
» (A, p. 241).
Avec cette série de contrariétés,
le tournage prend du retard. Et, pour ne rien arranger, la femme
de Roman, Barbara (alors en tournage en Italie), évoque leur
séparation. Il boucle néanmoins le tournage des scènes
d’extérieur et, sur la route du retour, subit avec
ses amis un grave accident de voiture. Polanski est blessé
au crâne et tombe dans un coma de plusieurs jours à
l’hôpital. Deux semaines plus tard, il quitte l’hôpital
contre l’avis général et tourne les scènes
d’intérieur du film à Varsovie et envoie ses
négatifs des Mammifères et du COUTEAU
DANS L'EAU au développement. Mais un problème
de taille finit de tourmenter Polanski : le son du COUTEAU DANS
L'EAU est inutilisable. Polanski, mécontent de la voix
de son actrice la fait doubler par une actrice professionnelle (qui
par ailleurs trouve le film épouvantable) et double lui-même
la voix de l’auto-stoppeur.
Un homme et une femme
LE COUTEAU DANS L'EAU a un début
cousin du Voyage en Italie (1953) de Roberto Rossellini
: un couple en voiture part en vacances, vacances qui tournent à
la rupture. Le générique du COUTEAU DANS L'EAU
défile sur l’image de ce couple en voiture. Et le reflet
des arbres sur le pare-brise fait apparaître des ombres et
un sentiment de fuite et d’évaporation sur les visages,
presque irrités, de ce couple. Nous n’entendons d’abord
pas le couple parler dans leur voiture (fait assez rare au cinéma).
C’est un voile, une distance, voire un masque (le son est
masqué), qui sera levé, comme au théâtre.
La distance sonore ici souligne la froideur de leur relation, la
gèle. Pendant le film, Andrzej et Krystyna ne se diront rien
sinon des banalités quotidiennes que Polanski décrit
minutieusement. Le dénouement sera révélateur,
libérateur. Le voile jeté, le couple se déchaîne
et se dit tout. L’homme: « Tu me débectes,
sans moi tu serais une pute ». La femme: «
Cabotin ! »
Dès l’incipit, la cocotte minute en
vitre (la voiture, la machine) est en route et les rapports tendus
de pouvoir déjà enclenchés : la femme laisse
ainsi dès le début le volant à son mari, celui-ci
peu satisfait de la manière de conduire de son épouse
(peu satisfait de sa conduite). On retrouvera la métaphore
du « comment (se) conduire » dans Tess en 1979
lorsque Tess ne voudra pas monter en voiture avec son paternaliste
cousin car être conduit, on le sait, n’est pas commander.
LE COUTEAU DANS L'EAU marque la première incursion
cinématographique de Polanski dans le couple (une incursion
dont le point culminant à ce jour est l’intéressant
Lunes de fiel, 1992, voire même La Jeune Fille
et la mort deux ans plus tard).
Mais plus que le couple peut-être, Polanski
s’intéresse à la place de la femme. Ou plutôt:
c’est la femme qui prend place dans son cinéma (une
émergence amorcée avec Quand les anges tombent
en 1959). Du propre aveu de Polanski, les femmes dans ses films
sont généralement des victimes (la vieille madame
pipi des Anges…, puis Carol de Répulsion,
Rosemary, Tess, la femme du docteur Walker dans Frantic
ou encore La Jeune Fille). Mais elles n’aiment pour
autant pas nécessairement être « menées
en bateau. » L’émancipation de la femme est le
sujet même de Tess, mais aussi du COUTEAU DANS
L'EAU (dans sa conclusion), Lunes de Fiel (1992) et
La Jeune Fille et la Mort (1994). Le couple homme-femme
chez Polanski, qu’il ait une teneur politique ou non, est
souvent un alibi pour parler d’une femme, de son amour des
femmes. Et le duo masculin, un alibi pour parler des thématiques
favorites de Roman Polanski comme nous allons le voir.
La masculinité selon Polanski
Dans La Bicyclette (1955), Polanski racontait
comment un jeune malfrat l’avait assommé pour le voler.
Dans Le Meurtre, un an plus tard, un gros bonhomme tue
un jeune homme en le poignardant. Dans Rire de toutes ses dents,
la même année, le mari d’une charmante jeune
femme rit au nez du jeune voyeur. Dans Cassons le bal (1957),
des voyous séparent violemment un jeune homme de sa cavalière.
Dans Deux hommes et une armoire (1958) une bagarre virile
éclate après la fuite d’une jeune femme. Dans
Quand les anges tombent (1959), deux hommes se font face
et l’un d’eux finira inévitablement par tuer
l’autre. Suivront les conflits de pouvoir et « de territoire
» là aussi essentiellement masculins dans Le gros
et le maigre (1960) et Les Mammifères (1962).
LE COUTEAU DANS L'EAU prolonge et surtout
développe la perpétuelle violence des relations viriles
vues par Polanski (sans compter les films suivants : Cul de
Sac en 1966 ou encore Pirates dix ans plus tard),
avec souvent, au cœur des luttes, un couteau (symbole phallique
s’il en est) et une femme. Avec LE COUTEAU DANS L'EAU
c’est aussi une femme au cœur de la guerre psychologique
: « Dans l’espace étroit que représentent
le pont et la cabine du voilier, ce corps de femme à demi
nu, qui va et vient entre les deux hommes, crée un climat
érotique qui souligne et aggrave la tension psychologique.
» (J. de Baroncelli, in Le Monde, 26/04/1963).
Il y a, depuis les débuts de Polanski, quelque
chose de « primitif » dans les fondements thématiques
mêmes de ses récits, un éternel retour aux violences
basiques et à une forme lointaine, ancestrale, de barbarie.
LE COUTEAU DANS L'EAU est un des films, sinon le film,
de Polanski où les rapports de force virils aura été
une manière d’aborder en fait les rapports de corps
en présence et de territoire, l’affirmation de l’identité
sexuelle, mais aussi la question de l’humiliation et du pouvoir.
Les « duos » chez Polanski, en réalité
souvent « duels », permettent au cinéaste de
revenir sur la loi de la rue et de la survivance, questions originelles,
existentielles et intemporelles.
Etre gonflé ou se dégonfler
LE COUTEAU DANS L'EAU décortique les compétitions
incessantes entre un homme d’âge mûr et un jeune
étudiant. Elles ont l’aspect par exemple d’une
compétition de « soufflage de matelas » à
l’intérieur du voilier : qui gonflera le plus vite
? Polanski filme la scène, sans équivoque et avec
beaucoup de dérision. Cette émulation masculine devient
burlesque: les deux hommes soufflent et scrutent avec envie et inquiétude
la taille du gonflage de l’autre. Polanski reviendra sur cette
idée de gonflage (ces deux hommes n’ont-ils pas la
tête qui enfle par leur orgueil démesuré ?)
lorsque Andrzej soufflera dans son crocodile en plastique, Polanski
s’arrangeant pour que le crocodile soit à hauteur de
ceinture – donnant ainsi l’illusion que cet homme gonfle
son propre sexe.
Les allusions sexuelles sont ainsi distillées
tout le long du film. D’abord la voiture, puis la compétition
autour des jonchets et du lancée de couteau. Les deux hommes,
côte à côte, parleront aussi de la taille de
la boussole : « Grosse boussole », lance le
jeune homme. « Trop grosse pour l’auto-stop»
répond Andrzej. Et le voyage pour eux d’être
un éternel défi : qui abandonnera le premier ? Qui
s’en ira (le jeune homme est tenté à plusieurs
reprises de partir) ? En somme, qui se dégonflera et qui
aura le dessus sur l’autre ? Lorsque Andrzej apprend au jeune
à se servir du « manche », à conduire
le voilier, il raille son incompétence novice alors que les
cordages du voilier fouettent furieusement son jeune visage comme
des coups de fouets. Andrzej cherche a instauré un rapport
de maître à élève sado-machiste (on pense
alors au Gros et le Maigre en 1960 et plus tard au lien
maître-élève du Bal des Vampires en
1967 et de Pirates en 1986). Mais l’auto-stoppeur,
comme tous les novices dans les films de Polanski, ne se laisse
pas faire.
Rapports d’identification
Si le voyage en voilier est une initiation pour
ce jeune auto-stoppeur, il l’est aussi pour Andrzej. Car ce
jeune a du caractère et a une influence notable sur son aîné.
Ce dernier sifflera sans s’en rendre compte le même
air que l’auto-stoppeur, s’entraînera secrètement
au couteau comme ce jeune et sera irrité de le voir grimper
au mât si aisément. L’auto-stoppeur est têtu,
voire insolent, et lance au milieu du repas : « mouton.
» Le mari se sent offensé croyant à une vague
insulte, mais le jeune reprend : « Un mouton dans le ciel,
ce nuage ressemble à un mouton. » Andrzej, n’est
derrière sa façade de capitaine, qu’un pantin
du pouvoir (il a en les signes extérieurs de richesse).
Le jeune, lui, a un caractère bien trempé,
peut-être parce qu’il est un voyageur, indépendant,
cosmopolite, tout comme Polanski : « Je suis fier d’être
un nomade. J’ai toujours pensé à aller ailleurs.
D’aussi longtemps qu’il m’en souvienne, j’ai
trouvé ridicule l’importance que les gens attachent
aux frontières. (…) A l’école, on me traitait
de cosmopolite. C’était un crime pendant l’époque
stalinienne ! » (propos publiés dans Téléciné
n.147, 1968). Le mari, lui, est « installé »
dans son confort mais envie sans nul doute la liberté de
ce jeune. Inversement, Krystyna dira au jeune à la fin :
« Il était comme toi. Tu rêves
d’être lui. » Le jeune enfilera d’ailleurs
la chemise de nuit du mari. Début de « transfert »
et de transformation (à l’image peut-être du
ciel dans le film qui ne cesse de muer).
Pourtant, le film ne saurait justement se résumer
à cette lutte. Comme le souligne Jean Collet : «
La nouveauté – par rapport à Mammifères
– c’est qu’auprès de ces deux coqs, il
y a une femme. Par sa nature elle est étrangère à
ces jeux masculins. Elle pourrait s’y exalter, encourager
la lutte, chercher un vainqueur. Au contraire, elle en ressent la
vanité profonde. Elle sait qu’il n’y a jamais
ni vaincu, ni vainqueur, qu’a terme de cette « escalade
», il faut un mort. Et un remords. » (Télérama,
16/04/1967). La nouveauté aussi, est la sensualité
avec laquelle Polanski filme désormais, de par le sujet certes,
mais aussi par la possibilité qui lui est enfin offerte de
développer, dans l’étirement, le lien entre
le corps et la caméra – et non plus dans la vitesse
comme ce fut le cas dans ses premiers courts-métrages.
La sensualité par le cadrage
Derrière la lutte, le désir et une
femme. Dans sa critique du film, Henri Chapier parlait précisément
du film comme d’un essai cinématographique sur la tyrannie
du désir: « Entre l’éloge de la spontanéité
chez l’adolescent et le mépris du « macho »
quadragénaire, on voit surgir le portrait d’une jeune
femme déjà résolue à ne plus se contenter
de son statut d’objet érotique. (…) [Polanski]
se livre à une véritable étude des frustrations
sexuelles contemporaines. » (Le Quotidien de Paris, 22/06/1978).
Le sentiment du désir, Polanski le délivre par ses
cadrages, son attention aux corps, au vent, à l’eau,
aux petits riens, avec beaucoup de doigté (mot revenant par
ailleurs dans les dialogues du film à plusieurs reprises).
Avec LE COUTEAU DANS L'EAU, nous sommes précisément
dans un rapport sensuel du bout des doigts, du bout des pieds, du
bout de la peau, dans le profond.
Dans une scène, le jeune, assis sur le dos
regarde le ciel et tend son doigt en l’air, ferme un œil
puis l’autre. Un effet d’optique qui, on le sait, permet
de voir le même objet sous deux angles différents simplement
en fermant un œil. Polanski s’amuse à simuler
cet effet d’optique en gardant un même angle de vue
mais en montant « cut » une image du doigt à
gauche dans le cadrage, puis « cut » une image du doigt
à droite dans le cadre. Tout le film se résumerait
ainsi à adopter un point de vue humain observant les corps,
et la tension des corps, d’un même point de vue, mais,
de manière distincte, selon le pouvoir du montage et du cadrage
s’acharnant à ciseler les postures.
Ainsi, un peu plus tard dans le film, se joue une scène d’intimidation
entre le mari et le jeune avec le jeu du couteau passant entre leurs
doigts. Scène dans laquelle les deux corps sont presque collés
l’un à l’autre dans le cadre (ce rapport obligé
du corps à corps étant par ailleurs un des intérêts
majeurs des huis clos chez Polanski). Les champs et contre-champs
évoquent ici un dialogue alors même que l’absence
de dialogue règne. Andrzej regarde fixement le jeune entre
violence et désir. La femme n’est alors qu’un
lointain crocodile, hors-champ. Les cadrages évoquent autant
un duel de western qu’une scène amoureuse, avec, pour
cœur, les doigts des deux hommes. Qu’est-ce qu’un
homme ?
Lorsque Krystyna et l’étudiant s’embrassent
comme deux adolescents, une sonnerie les arrêtent un instant,
puis se touchent les doigts et s’embrassent à nouveau.
La toile laiteuse derrière eux, s’agite dans le vent
comme des battements de cœur, et fait figure d’écran,
de miroir ou de drap invitant à la chair. Les lignes transversales
dessinées sur la toile (et sur lesquelles Polanski s’attarde
un moment avant de couper l’image) viennent doucement renverser
l’esthétique du film basée sur les verticales
(le mât, les fougères, les cordes, etc.) et les horizontales
(l’horizon, le bateau, etc.) comme autant de lignes de fuite
(fuites comme rêvées en arrière pensée
par les personnages). Mais tout rentrera dans l’ordre lorsque
le jeune « se retire » du voilier en courant sur des
troncs d’arbre flottant sur l’eau (un retour poétique
à l’horizontalité, emblématique d’une
esthétique liée aux tensions dramatiques).
Il y a dans LE COUTEAU DANS L'EAU une
osmose ineffable entre la caméra et le corps. Lorsque les
deux hommes tirent le voilier dans les marécages, les hautes
fougères leur glissent sur la peau et la caméra avec
(et le son des fougères refait en post-synchronisation ressemble
à du papier froissé soulignant encore ce rapport à
la peau). La caméra est un personnage de sensualité
aussi (le film Calme Blanc de Philip Noyce réalisé
en 1990 tentera de retrouver cette sensualité du cadre à
travers un huis clos marin et trois personnages). Pour parvenir
à créer ce climat, Polanski travaille beaucoup la
profondeur de champ, et la longueur des fragments, en plaçant
des corps à demi nus placés au premier plan. Nous
verrons souvent au premier plan le corps nu du jeune et, au fond,
le couple, plus petit, comme « embrassé » par
le corps de l’étudiant. Et, inversement, nous verrons
le couple attablé au premier plan et le jeune homme au loin
de la taille des bouteilles ; il semble faire partie du repas et
être dégusté par le couple. Du cadrage tout
en doigté où chacun est sujet et objet de désir.
Polanski et les objets
Ironiquement, alors que le couple a installé
minutieusement les objets de cuisine et qu’ils déjeunent,
l’étudiant leur lance: « N’oubliez
pas les rince-doigts ! » Du bout des doigts, la scène
du repas est riche de sensualité et Polanski sait la filmer
dans les moindres détails. Le corps y parle : « C’est
mon estomac qui me le dit » lance le mari. La petite
culotte frou-frou de Krystyna, filmée sans relâche
par Polanski, est associée un instant à la casserole
par un ironique jeu de cadrage ; cette même casserole brûlante
que le jeune tentera de tenir dans les mains sans broncher. Jusqu’où
va la résistance du corps ? Jusqu’où mène
l’orgueil qui y habite ?
Les objets dans LE COUTEAU DANS L'EAU
sont brûlants, coupants et vivants (« le mikado
ce n’est pas que du bois, mais un organisme vivant »
dira Andrzej). Ce n’est donc plus seulement un film trio,
mais quatuor, voire quintette, où le décor et les
accessoires (et la caméra) sont tout autant des protagonistes
parlants. Et nous retrouvons au gré des films de Polanski
ce même élan théâtral vers l’accessoire,
ce même désir d’être au plus près
du matériel, de l’outil, de l’être humain
:
- le vélo dans La Bicyclette (1955)
- le canif dans Le Meurtre (1956)
- l’armoire dans Deux hommes et une armoire (1958)
- la lampe et les poupées dans La Lampe (1959)
- la chaise et la laisse dans Le Gros et le maigre (1960)
- la traîneau dans Les Mammifères (1962)
- le couteau dans Le Couteau dans l’eau (1962)
- le rasoir et le lapin dans Répulsion (1965)
- les œufs et le cerf-volant dans Cul-de-sac (1966)
- l’armoire dans Le Bébé de Rosemary
(1968)
- le livre dans La Neuvième Porte (1999)
- le piano dans Le Pianiste (2002)
« Les gros plans d’objets (et qu’est-ce,
si ce n’est de la photo ? reviennent en tête les lunettes
et la pipe de Mondrian photographiées par Kertész)
procèdent des natures mortes : un couteau avec une pipe,
des boudoirs qui font place à un jeu de jonchets, une ceinture
et une sandale qui sont des objets en gages. » (Hervé
Guibert, Cinématographe, n.40). Nature morte peut-être
mais ces objets sont dans LE COUTEAU DANS L'EAU en direct
lien avec les corps vivants et les bouches: ainsi la pipe qu’allume
Andrzej seul à l’intérieur alors que, dehors,
Krystyna fume une cigarette et que l’étudiant, une
tige dans la bouche, cherche à imiter le son des oiseaux.
Substituts de baisers volés ou rêvés, cette
scène nocturne « en bouche » est d’une
rare sensualité alors même qu’au son, le croassement
des crapauds résonnent et vient souligner l’aspect
primitif et batracien des désirs suspendus.
La musique comme libération
Musicalement, aussi, le film cadre les désirs
latents de ces personnages. Une musique jazzy, celle de Komeda,
laisse entendre une « démocratie » où
chacun aurait droit à son moment de solo, son monologue et
une exposition du corps. La musique dans sa thématique, exprime
un va et vient, comme un flux allant d’un personnage à
un autre. Ce son jazz nourrit une sensualité lancinante (le
doux crescendo du saxophone alors que le jeune monte au mât
en est en ce sens marquant), une fièvre, déstabilisant
quelque peu la fixité de l’image et des personnages.
Quant à l’air sifflé par le jeune, il s’instaure
et se propage bientôt chez le couple comme une subversion
(n’oublions pas que le jazz dans la Pologne de l'époque
n’est pas encore accepté). C’est en sifflant
cet air que le mari passe de l’huile sur le corps de son épouse.
Pour autant, la musique dans le film et ses nombreux solos, notamment
de saxophone, ne font qu’accroître le sentiment de solitude
de chacun des protagonistes. C’est le « lamento du moustique
» qu’intriguera l’étudiant esseulé.
Autant de petites musiques intérieures…
Lorsque Polanski réduit encore davantage
le huis clos à l’intérieur même du voilier,
la musique et les bouches se délient davantage encore. Les
corps se dénudent plus que jamais (l’étudiant
regardera Krystyna se déshabiller comme le voyeur dans Rire
de toutes ses dents et comme dans bien d'autres films encore
de Polanski), les corps se rapprochent. Alors dans cette intimité
presque forcée, chacun des trois personnages fera une déclaration
masquée, une confession. Ce seront les seuls moments où
les personnages auront droit à un monologue tendre et posé,
mais si troublant et révélateur sur leur identité
et leur angoisse. Ce sera la jeune femme qui débutera la
confession - alors même que son mari n’écoute
plus, pipe au bec comme un vieillard. Krystyna chante :
« Ne dis plus rien. Ne me regarde plus
ainsi. Laisse-moi partir. Fini le temps des mots d’amour.
Des clairs de lune, des étoiles. Fini le temps de la tendresse.
Ne mens pas, ne me demande rien. Tu sais qu’il ne nous reste
rien. Tout est solitude, tu n’as plus besoin de moi. Le bonheur
s’est envolé. Nous ne savons plus nous aimer. Nous
ne confondons plus le jour avec la nuit. Le tic-tac des pendules
t’a emporté. Tu n’es plus le même…»
Le mari n’a pas écouté, ne
sait plus aimer son épouse tombée dans la solitude
– elle qui oublie la suite de la chanson comme les restes
envolés d’un temps bien lointain. Ils ont changé.
Seul alors l’étudiant l’écoute chanter
(c’est le premier contact réel entre elle et lui).
Alors qu’il l’écoute, il tient dans ses mains
une ceinture et la sandale de Krystyna (qu’il a gagné
en gage pendant la partie de jonchets), il a l’air d’un
fétichiste amoureux. Il lui répond par poème
interposé : « Nuit. Le pétrole baisse dans
la lampe. J’entends le lamento d’un moustique. Mère,
ces étoiles dans le ciel. Est-ce toi ? Ou cette voile blanche
sur le lac… ou cette vague sur la rive oblique ? Ta main a-t-elle
jeté cette poussière d’étoiles sur mes
pages ? Ou danses-tu à midi avec les abeilles ? Dans les
chambres d’or de l’été ? Hier, j’ai
trouvé une épingle dans les roseaux. Est-ce la tienne
? »
Se tourner vers Dieu ?
Contre toute attente, le mari, lui aussi, ira de
son petit monologue évoquant l’histoire d’un
ami à lui, dont la voile était grande et dont le mikado
était pour lui un art. Dès lors, ces petites confessions
confèrent au voilier l’aspect d’un vaste confessionnal.
Le divin ne semble jamais loin dans LE COUTEAU DANS L'EAU
– alors même que le film donne a priori dans un réalisme
iconoclaste et désinvolte. Ainsi, on se rappelle le jeune
étudiant allongé en croix, en Passion, sur le bateau
vu en plongée absolue (aujourd’hui une des images marquantes
du film). On se souvientégalement de son visage derrière
lequel apparaît des cordes enroulées en spirale semblables
à une sainte auréole autour de son crâne.
Le visage du jeune devient alors celui d’un
saint (d’un martyr ?). Un saint capable de marcher et de courir
sur l’eau dans la scène magnifique et onirique où
il équilibre un côté du bateau, suspendu dans
le vide et agitant les pieds à la surface de l’eau.
Un autre cadrage apportera une étonnante dimension religieuse
à ce film pourtant apparemment si « terre-à-terre
»: alors que le jeune étudiant rame, nous voyons distinctement
le nom du bateau : « Christina » coupé par un
cadrage ne nous laissant lire que « Christ » (le jeu
de mot et de cadrage reviendra par ailleurs dans la scène
du déluge).
Cette présence mystérieuse et surnaturelle
dans ce monde concret est une des marques de Polanski, cherchant
sans cesse à étendre, à ouvrir, l’imaginaire
et les références. Une manière de nuancer ses
images, son récit, ses personnages, une manière de
rappeler aussi la présence d’un « surmoi »
et d’un orgueil quasi divin qui semble généralisé
sur ce voilier. « Car l'homme propose et Dieu dispose,
et la voie de l'homme n'est pas dans le pouvoir de l'homme. »
(Corneille, in L'Imitation de Jésus-Christ, I, XIX, in Guerlac).
Qui est le capitaine ? Qui commande réellement ? De qui dépendent
leurs actes et leurs chemins ? Sont-ils responsables et adultes
? ou sont-ils de lâches moutons égarés en chemin
? Ces questions posées par le film fait en un sens du COUTEAU
DANS L'EAU une véritable confession cinématographique
à un stade de la vie de Polanski où, marié
et désormais professionnel, il commence à entrer dans
le monde des adultes.
De la responsabilité
LE COUTEAU DANS L'EAU se pose ainsi comme
un questionnement cinématographique sur « qu’est-ce
qu’être adulte ? » A priori, Polanski ne donne
pas nécessairement de réponse. A la fin du film, il
laisse le mari au carrefour hésitant à aller se dénoncer
à la police (il croit avoir tué l’étudiant)
ou rentrer avec sa femme. Le film s’arrête là
et se refuse à donner un dénouement réel au
film, parti-pris peu apprécié par un des membres de
la « kolaudacja » (comité gouvernemental polonais
décidant des films à distribuer). Si au final, l’avis
général est bon « le plus haut représentant
du parti était le seul à insister pour que l’on
modifiât la fin du film : « Faites-les rentrer chez
eux ou aller à la police, répétait-il, soit
l’un, soit l’autre. » L’idée qu’on
pouvait laisser le public le soin de tirer lui-même les conclusions
d’un récit lui semblait un véritable anathème.
» (A, p. 245).
Comme chez Fellini, Polanski laisse ici «
trois points de suspension » à la fin de son film (et
contrairement à Voyage en Italie qui se terminait
en happy end). Aux spectateurs donc d’agir et de réfléchir,
ou plutôt : "de se réfléchir"
- puisque l’intérêt du film réside probablement
aussi dans cette vision en miroir des protagonistes anti-héroïques,
êtres communs, plein de défauts et perdus dans la nature.
« Quelle amertume se dégage de cette hasardeuse
rencontre entre un Tristan à la fois naïf et roublard
et une Yseult à la fois lucide et blasée, et comme,
en dépit de la poésie des blanches croisières,
l’homme vit ici à ras de terre ! Ici comme partout,
nous répondront qui ont vécu. Vision pessimiste ?
Non pas : la vérité des sentiments n’est ni
enjolivée ni noircie : elle exige simplement du spectateur
le courage de se voir qu’en lui-même enfin…
» (Jacques Belmans, Roman Polanski, p. 37). Le jeune étudiant
quand il se voit reflété dans l’eau se met à
cracher, mais le crachat n’est pas emmené par le courant,
le bateau n’avance plus, et cet auto-stoppeur non plus.
Le rideau tombe : l’humain
Derrière le miroir, alors qu’il a
« joué » de son rôle d’adulte paternaliste
pendant tout le film, Andrzej s’avère un homme commun
et lâche (les hommes dans les films de Polanski seront très
souvent dépeints ainsi). Revers d’une masculinité
affichée (et faussement barbare), la phrase « un
homme, un vrai » est répété dans
LE COUTEAU DANS L'EAU comme un leitmotiv égal à
celui du couteau (véritable fil conducteur du récit).
Krystyna, voyant à la fin son époux apeuré
par la disparition de l’étudiant, lui lance au visage
: « Tu trembles, tu as peur. Le voilà l’homme
le vrai ! Cabotin ! » Le rideau tombe, le masque est
jeté, à l’image de la voile que le couple fait
descendre alors qu’ils repartent. Derrière l’homme
viril attendant sa femme sur le quai, à la fin, on découvre
une minute plus tard le même homme se réfugiant à
l’intérieur du voilier, en coulisses, tremblant de
froid.
Un « couteau dans l’eau » est
peut-être autant une puissante métaphore sexuelle qu’une
mise à mal même de la sexualité et du phallus
« qui tombe à l’eau » (comme le week-end
tombera à l’eau dans le film). Le mari semble ainsi
« se rouiller ». Le film se termine en fait sur une
réponse. Le mari racontera la fin de son histoire à
propos d’un ami : « Il était trop sûr
de lui, il ne s’était pas rendu compte qu’il
s’était ramolli. » Ce sont les tous derniers
mots du COUTEAU DANS L'EAU, film résolument anti-narcissique,
lucide et en définitive « terre à terre ».
Alors que le couple, à la fin, reprend sans un mot leur routine
quotidienne (elle a remis ses lunettes, il referme la cabine de
son bateau et verrouille, et tous deux reprennent leur sac de bagnard),
le sentiment de responsabilité rattrape Andrzej, il doit
revenir sur terre au sens propre comme au sens figuré. La
voile de son voilier tombe comme un rideau après une représentation,
il ne s’agit plus de jouer la comédie désormais.
A la croisée des chemins, où tout
est possible à nouveau, Andrzej finit par avouer sa peur
et fait vœu d’humilité devant sa femme - qui aura
été en un sens celle à lui ouvrir les yeux
après n’avoir presque rien dit de tout le voyage. Ses
rares paroles sont tranchantes. LE COUTEAU DANS L'EAU pourrait dès
lors s’illustrer de la phrase de Beaumarchais : « On
ne peut corriger les hommes qu'en les faisant voir tels qu'ils sont.
» (Le Mariage de Figaro, Préface). Mais Krystyna pardonne
: « Oublie la police. Ta peur me suffit. »
Alors, la profondeur de champ au fond des images finales, derrière
les vitres de la voiture, ne sont plus des fuites mais des chemins,
des ouvertures, des tranchées, dans lesquelles le couple
pourra, pourrait, désormais vivre et repartir à zéro.
Qui y’a-t-il derrière le voile (la
voile) et l’image de ce couple sinon la déchirure (Répulsion
développera intégralement cette idée) ? L’être
humain selon Polanski n’est jamais un génie flottant
au milieu des galaxies mais un être blessé, souvent
à terre. En ce sens, la vision de l’être humain
de Polanski nous semble plus Pascalienne que Bergsonienne : «
Car, enfin, qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant
à l'égard de l'infini, un tout à l'égard
du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné
de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leurs principes
sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable,
également incapable de voir le néant d'où il
est tiré, et l'infini où il est englouti. »
(Pascal, Pensées, II, 72).
L’aspect cancrelat de l’homme dépeint
par Polanski trouvera dans Répulsion, le long-métrage
suivant de Roman Polanski, une forme encore plus évidente,
plus effrayante aussi.
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Alexandre TYLSKI écrit actuellement une Thèse
dédiée à Roman Polanski au LARA Université
Toulouse II, il a également créé le 1er site
pédagogique français consacré à Roman
Polanski: http://www.roman-polanski.net
A: Autobiographie de Roman Polanski "Roman par Polanski",
Ed. Poche, 1984
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