|
Fernando Meirelles trop virtuose ?
Patrick Mpondo-Dicka est maître de conférences
en sciences du langage (UTM France) et vous propose sur Cadrage
son
point de vue sur ce film singulier.
La Cité de Dieu est le film-événement de
Fernando Meirelles, qui raconte trois décennies d’évolution
de la violence dans une favela mal nommée « Cité de
Dieu ». Le Brésil, quel que soit l’endroit
d’où on le filme, est terriblement ciné-génique,
décidément, et La Cité de Dieu (que désormais
nous appellerons par son acronyme LCDD) est d’une virtuosité ébouriffante,
et ce dès les premières images. Ce savoir-faire,
qui pourrait être énervant au vu des procédés
utilisés, courant dans la publicité et dans les clips-vidéos,
est au contraire toujours au service du propos et du rythme :
résultat, la technicité pourtant évidente
ne fait presque pas d’ombre à l’histoire. Presque,
car la question qui se pose, à travers cette article, est
celle du sens de la virtuosité : le film n’est-il
pas moins fort parce que trop vif ? La « virtuosité » ne
dessert-elle pas, in fine, le propos ?
L’angoisse d’une poule
Meirelles nous plonge in medias res dans les tribulations d’une
poule que l’angoisse d’être tuée pousse à échapper à la
cordelette qui la retient par la patte. Multiplications des angles
de caméra, plans courts et montage parallèle entre
l’affûtage du couteau, les « regards » effarés
des différents poulets et les étapes diverses de
la préparation (cou coupé, trempage dans l’eau
bouillante, plumage), jusqu’à l’évasion
de la poule qui conduit à une poursuite effrénée
et bruyante dans les rues de la favela, le tout sur une samba endiablée
et une exagération des sons in (couteau sur la pierre, caquetage
des poulets « inquiets », vrombissement d’un
camion sous les roues duquel la poule manque de finir).
Dès l’entrée en matière, nous avons
une idée du rythme dans lequel nous plongera cette incroyable
fête des yeux et des oreilles. En effet, l’incipit
illustre une rythmique trépidante qui ne baissera jamais
de régime tout au long du film. Nulle longueur, nul ralentissement – si
ce n’est pour augmenter la tension dramatique de la scène.
Mais l’incipit, au-delà du contrat rythmique, situe également
le contrat thématique dans lequel le film entend nous plonger.
L’angoisse de la poule renvoie à celle de tous les
protagonistes du film : voir les siens mourir, ou être
tué. La seule différence entre la poule et les protagonistes
humains : eux, peuvent tuer à leur tour. En somme,
la scène d’ouverture est une allégorie.
Le cercle vicieux des causes et des effets de la violence
Plutôt que de développer une thèse bavarde
sur les effets néfastes de la violence (telle que, par exemple,
le c’est la faute à la télévision asséné par
Assasin(s), le film de Matthieu Kassovitz, intéressant par
ailleurs), Meirelles l’intègre à l’économie
narrative du film. La motivation de chacun des personnages est
le fait d’un jeu de causalités sur lequel le film
construit sa temporalité complexe. Ainsi, loin de compliquer à loisir
l’intrigue, les nombreux retours en arrière et les
différents points de vue proposés sur une même
scène (y compris le fait que cette scène peut être
coupée puis complétée par la suite) ont un
effet structurant, tout en réduisant à néant
toute velléité d’explication psychologisante.
L’origine des faits et gestes de chaque personnage est toujours
donnée, dans une relation terriblement simple de cause à effet,
dont le moteur principal est souvent la vengeance - plus brute,
individuelle, que l’institutionnelle vendetta des films de
gansters. Le flash-back est ainsi toujours éclairant, si
ce n’est explicatif, quand ce n’est pas la voix off
qui se charge de nous donner une raison : l’ambition
de Zé (régner sur la favela), sa soif de tuer, la
volonté du narrateur de devenir photographe, etc. La voix-off
joue également un rôle essentiel de repère
narratif et énonciatif. Ici, on retrouve chez Meirelles
une maîtrise égale à celle d’un Scorsese
(dans Godfellas - Les affranchis).
D’une histoire l’autre : le jeu des transitions
entre les séquences
Les destins croisés des protagonistes ont un cadre si restreint
qu’il aurait été difficile d’éviter
les télescopages entre l’un et l’autre. La voix-off
permet ici aussi de clarifier les histoires, et les temporalités,
mais en même temps, elle permet de jouer avec : une
réplique, « mais ce n’est pas encore le
moment de vous la raconter » [l’histoire de l’un
des personnages clés du dénouement final] donne l’idée
de la cohérence de la narration : on sait, en tant
que spectateur, qu’on est convié à une promenade
chatoyante, mais celle-ci a un but, clair aux yeux de celui qui
nous guide. On peut alors se laisser à la dimension ludique
d’une histoire aux nombreux personnages, que l’on rencontre
tous plusieurs fois, et qui interviennent, souvent, de façon
impromptue, mais opportune, dans le cours de l’histoire,
pour le faire bifurquer.
Le cercle initiatique de la violence : pour être des
nôtres tu dois tuer
On retrouve cette logique dans de nombreux films de gangsters,
avec une régularité qui en fait l’une des lois
du milieu. Mais LCDD innove par le biais de la jeunesse des protagonistes
confrontés à cette règle immuable qui fonctionne
comme un rite initiatique. Petit Zé, l’ordonnateur,
maître de cérémonie, doit avoir dix-huit, peut-être
vingt ans. Steack-Frites, le futur initié, est à peine âgé de
12 ans, peut-être 13. Pire encore, le choix de celui qui
doit être sacrifié se fait entre deux enfants dont
le plus jeune doit avoir à peine six ans. La scène
connaît un crescendo dramatique qui va de pair avec un ralentissement
filmique : au fur et à mesure que la scène progresse,
les plans s’allongent et se stabilisent, les sons diégétiques
se réduisent pour ne laisser place qu’au strict nécessaires :
les ordres de Petit Zé, les larmes des futurs sacrifiés.
Première étape : Zé leur demande d’abord
de choisir, pour expier leur faute (avoir failli à la règle,
imposée par lui, de ne pas braquer dans la favela), entre
le sacrifice d’une main ou d’un pied. Les enfants redeviennent
alors ce qu’ils avaient cessé d’être :
des mômes. Terrorisés, en larmes (le plus jeune est
morveux, ce qui accentue sa détresse, et un plan furtif
descend à hauteur de sa culotte, générant
l’attente d’une énurésie provoquée
par la peur, qui pourtant ne vient pas). Les deux enfants « choisissent » la
main, sans doute plus par anticipation sur le fait que la main
sacrifiée ne les empêchera pas de courir (ce qui,
dans la favela, est une capacité vitale), qu’en raison
d’une quelconque règle selon laquelle le pécheur
est puni par là où il a péché.
Mais Zé ne l’entend pas de cette oreille et il tire
dans le pied de chacun des mômes. Là aussi, on se
perd – mais on a peu le temps de le faire – dans la
réflexion sur ses motivations : tirer à l’inverse
du choix des mômes, pour montrer qui est le chef ; rendre
ces mômes inopérants, pour dégonfler le groupe
des Minus, ces gamins de la favela qui ne respectent pas les règles édictées
par leurs aînés. Peu importe : ce qui compte,
c’est l’avertissement. Il faut donc que ces mômes
puissent faire savoir à leur bande qu’on ne peut faillir
impunément à la loi imposée par Petit
Zé sur
ce qu’il considère comme son territoire. Deuxième étape :
a-t-on besoin des deux mômes pour faire circuler l’avertissement ?
Non. L’un d’eux peut, et selon le code de conduite
de Zé, doit être tué. Le sacrifice rituel et
initiatique proprement dit commence là : le plus jeune
de la bande à Zé, qui suivait la troupe dans son
expédition punitive, sera l’exécuteur de la
sentence, et, d’une pierre deux coups, montrera son appartenance
définitive au groupe.
Au regard des autres scènes initiatiques que le film (me)
rappelle (notamment une scène de Clockers de Spike Lee,
ou encore une autre de The Funeral - Nos funérailles - d’Abel
Ferrara cette scène ne déroge pas à la règle :
mais outre la dimension proprement initiatique, elle a une fonction
narrative bien établie ; ici, elle correspond à la
fois au mode de fonctionnement de Zé qui « tue
tous ces ennemis » comme le dit la voix off de Fusée,
et à la progression narrative du moment, c'est-à-dire
l’escalade de la violence dans la favela, et un enrôlement
des gamins de plus en jeune dans l’une ou l’autre des
bandes rivales.
Chez Spike Lee, pour reprendre cet exemple, la même scène
avait une tournure plus individualiste d’auto-protection :
pour s’assurer de ne pas être donné par son
jeune complice, le caïd l’oblige à exécuter
un homme devant lui, afin d’avoir un moyen de pression. Mais
cet épisode ne sert que le discours du personnage expliquant à son
jeune employé qu’il doit lui aussi commettre un meurtre.
Chez Ferrara, elle fonctionnait plus comme un rituel familial institutionnalisé -
une variation autour de la loi de la famiiglia. Dans ces deux exemples,
les scènes sont inscrites dans des réminiscences.
Ici, le poids dramatique de la scène est liée à sa
soudaineté : improvisée, surprenante, implacable.
À mon sens, c’est LA scène clé du film,
ce que marque sa rupture rythmique, et sa fonction dans la structure
dramatique, de renversement : à partir de là,
l’ascension de Petit Zé s’achève, et
son emprise sur la favela ne va cesser de décroître
dans une escalade de la violence achevée sur un massacre.
C’est également la seule scène qui fonctionne
sur l’empathie. Du fait de la rareté du procédé,
elle s’en trouve intensifiée. En un mot, cette scène
est, à tous les sens du terme, dramatique.
Le constat social
Le film de Meirelles ne fonctionne pas sur l’apitoiement.
Il est même assez amoral, au regard de son propos :
ni condamnation, ni vraiment mise en exergue (au contraire, par
exemple, de la complaisance joyeuse du Trainspotting de Dany Boyle à l’égard
de l’univers qu’il dépeint), il décrit
les faits avec une certaine distance, que produit à la fois
la voix off d’un protagoniste qui s’affiche dès
le départ comme trop peureux pour participer aux événements,
et le peu de sollicitation empathique du jeu des acteurs et de
leur mise en scène. Peu de larmes, et quand elles existent,
elles ne sont pas montrées (non visible, voire hors-champ),
ou peu (pas de longs plans fixes sur visage en larme, comme dans
certains films qui jouent, parfois habilement, sur l’empathie
lacrymale), et la plupart du temps, elles ne sont pas le fait des
protagonistes principaux.
De plus, Meirelles s’attarde rarement sur les visages comme
lieu des sentiments internes du personnage. Enfin, la vivacité du
montage empêche tout apesantissement sur les scènes
de tristesse. La seule véritable exception à ce parti
pris, c’est la scène de rite initiatique ci-dessus
décrite, ce qui contribue à faire de cette scène
un moment clé du film. Le film n’est donc pas un film « à thèse », à la
manière d’un Raining Stones, de Ken Loach ; pour
autant, il n’est pas exempt d’éléments
de constat désenchanté sur les disparités
sociales brésiliennes, constat pris en charge par la voix
off : « la favela n’avait rien à voir
avec la carte postale de Rio », « un type
de Sao Paulo ne pouvait pas être cool », « la
presse a eu vent de l’affaire, la police a été obligée d’intervenir » (je souligne).
Pour autant, on retrouve le thème de l’enfance livrée à elle-même,
cher à Walter Salles, ici producteur, et réalisateur
de Central Do Brasil, thème qui est en soi un constat social
amer (d’autant plus quand on sait la part importante de la
jeunesse dans la démographie brésilienne).
Pour conclure : gai par le rythme,
triste par le propos.
Le film décrit une réalité sordide et sans
espoir. Ou si peu. Et c’est peut-être ce peu-là qui
sauve le film de la cruauté, de la noirceur totale. À choisir,
cela vaut peut-être mieux pour le spectacle, et par voie
de conséquence, pour le spectateur, mais pas forcément
pour le citoyen. En effet, malgré le cynisme - ou réalisme ?
- dont fait preuve Fusée pour s’en sortir (entre une
photo à sensation de Petit Zé criblé de balles
et une autre photo sensationnelle où l’on voit Petit
Zé donner de l’argent au capitaine de la police locale,
il choisit la première, car dit-il, en parlant de Zé dont
il a toujours eu peur, « celui-là ne m’embêtera
plus »), il s’en sort, et deviendra photographe,
comme il l’a toujours rêvé.
La façon dont l’espoir est sauvé in
extremis peut être comprise comme une ultime amertume, car en réalisant
son rêve, il entre de plein fouet dans la compromission qui
a contribué au maintien, à l’entretien de la
favela. Ce pragmatisme, cependant, lui sauve certainement la vie,
et le simple fait qu’il soit vivant à l’issue
du massacre perpétré par la guerre des clans, tient
déjà de l’espoir insensé. L’épilogue
dans lequel on voit des gamins de moins de dix ans discuter, armes
au poing, d’une liste noire de leurs ennemis, scène
comique à l’évidence, renforce ce sentiment
que Meirelles adopte résolument un point de vue non commisératif,
et non moralisateur, mais, au fond, fataliste.
La gêne vient alors du fait qu’on sort, ce fut en
tout cas mon état d’esprit, comblé en tant
que spectateur par ce spectacle filmique, alors que le propos est
tragique, quasiment au sens premier du terme, et le fil ténu
de l’espoir est plutôt amer. De plus, le générique
de fin réduit la latitude qu’on aurait pu avoir quant à la
part de fiction des faits relatés. Une interview donnée
comme réelle, reprend l’une des scènes du film,
mot pour mot :on y voit l’un des protagonistes en prison,
trouver curieux de se faire arrêter alors que le roi de la
favela court toujours, libre comme l’air. Le constat sous-jacent
de corruption, éclairé par la fin du film, apparaît
dans toute sa laideur véridique. Malgré tout, on
a vu un très bon film, et c’est le seul bât
qui (me) blesse : le sentiment d’avoir assisté au
spectacle réjouissant mais cruel de la fatalité des
favelas, contre laquelle ne m’est pas laissé l’espoir
de pouvoir faire quelque chose.
La virtuosité ne peut empêcher la gêne, c’est
sans doute là une des grandes réussites du film -
même si cela porte un coup à mon moral de spectateur
nanti et lointain.
|