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NE PAS ABÎMER
LES TRACES
par Alexandre Tylski
Dans l’Australie du 19ème siècle, l’histoire
vraie du périple de 2000 kilomètres à pied
de trois fillettes aborigènes fuyant une mission destinée
à anéantir leurs racines métisses et leur langue
natale: « Parlez anglais ! » Un film fort et intimiste
qui sonne tragiquement juste à l’heure de nos guerrières
hégémonies
Phillip Noyce, cinéaste australien (et non américain),
était connu pour ses films Hollywoodiens tels que LE SAINT
(1997), SILVER (1993) ou JEUX DE GUERRE (1992). LE CHEMIN DE LA
LIBERTE nous rappelle le parfum de ses premiers films (une carrière
entamée dans les années 70) notamment CALME BLANC
(1989), avec Nicole Kidman, Sam Neil et Billy Zane dans un trio
meurtrier perdu au milieu de l’océan (film cousin du
COUTEAU DANS L’EAU de Polanski). C’est en effet dans
cette veine-là, plus intimiste, que Noyce réalise
LE CHEMIN DE LA LIBERTE. A l’instar de CALME BLANC, il conçoit
un film intimiste fait de grands riens, d’un minimum de dialogues,
mis en scène dans des horizons à perte de vue.
En « s’attaquant » à l’espace
vide de l’Australie méridionale, Phillip Noyce capte
irrémédiablement la vie elle-même ; quand tout
signe de civilisation semble avoir été retranchée,
rabotée, asséchée, au strict minimum, la vie
dans sa plus pure expression semble jaillir, fuir. Noyce ne filme
donc pas des paysages, mais la vie-même. Le cinéaste
explique: « Il existe une imagerie commune aux films qui se
déroulent en Australie. On retrouve aussi une certaine tradition
dans les films en costumes, on découvre toujours des vues
de cartes postales, un hymne à la nature idéalisée,
aux grands espaces. Je savais que Chris [Christopher Doyle], serait
l'antidote à un tel stéréotype. »
Doyle (parfois crédité Kefeng ou
Du Ho Fung To) est connu pour être le chef opérateur
de Wong Kar-Waï (en particulier IN THE MOOD FOR LOVE). Mais
il faut rappeler que Doyle lui aussi est australien et qu’il
sait filmer autre chose que des scènes d’intérieur.
« J'ai cherché à créer une image qui
suggère le tourment, » raconte Doyle, « la difficulté
du voyage, l'isolement, la traque et l'espoir sur une aussi grande
distance. Nous avons composé une ambiance visuelle presque
délavée. » Pourtant, on peut ne pas retenir
ce style délavé des images, mais peut-être surtout
les moindres touches de couleur qui en ressortent, ici le violet
sorti d’un buisson, là la rougeur d’un regard.
De la même manière, LE CHEMIN DE LA
LIBERTE bénéficie d’une recherche sonore aiguisée
capturant multitudes de pointillés (aborigènes ?).
Outre la partition riche et organique de Peter Gabriel, une dizaine
de personnes ont travaillé sur la bande sonore du film :
ainsi lorsque le vent fait claquer les parois de taule de la mission,
nous entendons presque les touches frappées d’une machine
à écrire. La violence des sons coupe brutalement les
scènes du film illuminant toujours ce qui suit. La bande-son
met réellement en valeur le montage du film en séparant
nettement chaque image pour mieux en interroger la substance, la
densité, l’isolement profond. La dureté des
séparations. Pourtant, la longue barrière à
lapins (longue cicatrice de milliers de kilomètres dans le
paysage) est dans le film la boussole paradoxale de ces trois petites
filles (n’oublions pas que le titre original est « Rabbit-proof
Fence »).
Mais nous retiendrons peut-être la grande
déchirure du tout début, de ces mères en pleurs.
On vient de leur enlever leurs filles. Mères hurlantes, effondrées
au sol. La terre et ces femmes ne forment alors plus qu’un
seul horizon, une seule ligne de démarcation. Ces mères
venaient de mettre en garde leurs filles de ne jamais « abîmer
les traces » de pas sur la terre. Un conseil qui leur vaudra
plus tard d’échapper à leurs poursuivants. Tout
le film est cette traque de traces. Et le refus suprême de
ces trois filles métisses de se laisser enfermer dans cette
mission annihilante. Dans leur fuite, comble de l’ironie,
les filles effaceront derrière elles leurs traces de pas
pour éviter leur capture et la perte de leur racine. Devoir
« abymer » les traces pour ne pas voir effacer une race
toute entière. Nous en sommes là.
Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage
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