ANALYSE
2001
LE CHAPEAU
Québec [2000]

Réalisateur: Michèle Cournoyer
Scénario: Michèle Cournoyer

 

Dessine moi un mouton, dessine moi un chapeau, mais dessine moi quelque chose!

«Le dessin n'est pas la forme, il est la manière de voir la forme»
-Edgar Degas

Avec Walt Disney, la poétique dans l'univers du cinéma d'animation se restreint à l'imaginaire des enfants et pousse rarement plus loin l'expertise du cello. Elle configure une architecture institutionnelle et manufacturière autour de laquelle gravite désormais tous les repères ou critères génériques de comparaison. Mais tout genre institutionnalisé cherchant à trouver son yang indépendant en ses créateurs, l'ONF offre une alternative et un espace de recherche et d'expérimentations plastiques.

Avec LE CHAPEAU, Michèle Cournoyer reprend la technique traditionnelle du dessin à l'encre de Chine sur papier, afin de composer une oeuvre complexe et réfléchie. D'entrée de jeu, les thématiques sur lesquelles elle s'attarde dépassent largement le cadre infantile du cinéma d'animation hollywoodien. Sa toute dernière oeuvre s'anime autour d'une danseuse de cabaret, chargée de souvenirs d'enfance pénétrants, de viol et d'inceste. Du tamponnement métaphorique des images, le film dégage l'autorité chimérique de l'involontaire ou de l'arbitraire sur le réel, fragmentant la raison en des échappatoires ludiques et surréalistes. La complexité du propos sera évoquée dans la jonction d'une écriture narrative brusque et trouble, d'un trait organique sous l'emprise d'une pulsion rédemptrice et d'une trame sonore stridente affublée d'un semblant de souffrance.

Son pinceau, humecté de l'innocence du médium pour un sujet aussi «adulte», gravite sur le rebord de l'espace écranique et se déploie dans une profondeur de champ invisible. Habillés de peinture noire, ses personnages en dessins-contour s'inscrivent dans un espace indéfiniment blanc, matérialisant la surface écranique au spectateur. Elle créera artificiellement des rapports organiques entre la forme et le fond sur l'imperfectible infini de l'image, hors des bornes de la réalité, repliant le jour et la nuit sur le même photogramme (voir la série L'empire des lumières [1950 à 1967] de Magritte). D'une forme pré-iconique en naîtra une autre, iconique, par association d'idées, à l'image d'Eisenstein dans le CUIRASSE POTEMKIN ou OCTOBRE (voir ici l'allusion au paon), à la différence qu'ici le montage s'inscrit à même l'image et non par l'entrechoc de deux signes: un homme à chapeau se transformera en jeune fille en robe longue, qui d'elle-même renaîtra en un phallus qui, finalement, reprendra sa forme initiale de danseuse de cabaret.

C'est dire le pouvoir évocateur que possède un médium aussi «primaire», se détachant de la tendance réaliste du dessin d'animation numérique vers une disposition automatiste de la représentation. Par rapport à un espace beaucoup plus réfléchi et structuré qu'est celui engendré par l'ordinateur, le dessin exprime ici avec violence et instantanéité le mouvement créateur de l'artiste; l'ouverture vers l'expérimentation ne se faisant qu'en maîtrisant d'abord les techniques avec lesquelles elles ont été développées. Voilà peut-être l'une des lacunes majeures qu'ont actuellement les techniciens numériques, sans réelles bases artistiques, se laissant guider par de multiples filtres digitalisés, sans comprendre et reconnaître le pouvoir évocateur de l'image-geste.

 

Martin Kronström

 

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