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Dessine moi un mouton, dessine moi un chapeau,
mais dessine moi quelque chose!
«Le dessin n'est pas la forme, il est
la manière de voir la forme»
-Edgar Degas
Avec Walt Disney, la poétique dans l'univers
du cinéma d'animation se restreint à l'imaginaire
des enfants et pousse rarement plus loin l'expertise du cello. Elle
configure une architecture institutionnelle et manufacturière
autour de laquelle gravite désormais tous les repères
ou critères génériques de comparaison. Mais
tout genre institutionnalisé cherchant à trouver son
yang indépendant en ses créateurs, l'ONF offre une
alternative et un espace de recherche et d'expérimentations
plastiques.
Avec LE CHAPEAU, Michèle Cournoyer reprend
la technique traditionnelle du dessin à l'encre de Chine
sur papier, afin de composer une oeuvre complexe et réfléchie.
D'entrée de jeu, les thématiques sur lesquelles elle
s'attarde dépassent largement le cadre infantile du cinéma
d'animation hollywoodien. Sa toute dernière oeuvre s'anime
autour d'une danseuse de cabaret, chargée de souvenirs d'enfance
pénétrants, de viol et d'inceste. Du tamponnement
métaphorique des images, le film dégage l'autorité
chimérique de l'involontaire ou de l'arbitraire sur le réel,
fragmentant la raison en des échappatoires ludiques et surréalistes.
La complexité du propos sera évoquée dans la
jonction d'une écriture narrative brusque et trouble, d'un
trait organique sous l'emprise d'une pulsion rédemptrice
et d'une trame sonore stridente affublée d'un semblant de
souffrance.
Son pinceau, humecté de l'innocence du médium
pour un sujet aussi «adulte», gravite sur le rebord
de l'espace écranique et se déploie dans une profondeur
de champ invisible. Habillés de peinture noire, ses personnages
en dessins-contour s'inscrivent dans un espace indéfiniment
blanc, matérialisant la surface écranique au spectateur.
Elle créera artificiellement des rapports organiques entre
la forme et le fond sur l'imperfectible infini de l'image, hors
des bornes de la réalité, repliant le jour et la nuit
sur le même photogramme (voir la série L'empire des
lumières [1950 à 1967] de Magritte). D'une forme pré-iconique
en naîtra une autre, iconique, par association d'idées,
à l'image d'Eisenstein dans le CUIRASSE POTEMKIN ou OCTOBRE
(voir ici l'allusion au paon), à la différence qu'ici
le montage s'inscrit à même l'image et non par l'entrechoc
de deux signes: un homme à chapeau se transformera en jeune
fille en robe longue, qui d'elle-même renaîtra en un
phallus qui, finalement, reprendra sa forme initiale de danseuse
de cabaret.
C'est dire le pouvoir évocateur que possède
un médium aussi «primaire», se détachant
de la tendance réaliste du dessin d'animation numérique
vers une disposition automatiste de la représentation. Par
rapport à un espace beaucoup plus réfléchi
et structuré qu'est celui engendré par l'ordinateur,
le dessin exprime ici avec violence et instantanéité
le mouvement créateur de l'artiste; l'ouverture vers l'expérimentation
ne se faisant qu'en maîtrisant d'abord les techniques avec
lesquelles elles ont été développées.
Voilà peut-être l'une des lacunes majeures qu'ont actuellement
les techniciens numériques, sans réelles bases artistiques,
se laissant guider par de multiples filtres digitalisés,
sans comprendre et reconnaître le pouvoir évocateur
de l'image-geste.
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