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Tabou, hystérie et mélodrame
CAT PEOPLE et la représentation mélodramatique
Ce que nous projetons [...], tout comme le
primitif, dans la réalité extérieure, ne peut
guère être autre chose que la connaissance que nous
avons qu'à côté d'un état dans lequel
une chose est perçue par les sens et par la conscience, c'est-à-dire
à côté d'un état où une chose
donnée est présente, il existe un autre état
dans lequel cette même chose n'est que latente, tout en pouvant
redevenir présente.
-Sigmund Freud, Totem et tabou, p.144
Cette citation tirée de Freud, bien que
s'intéressant d'abord à définir les bases psychologiques
du totémisme et de l'animisme chez ceux qu'il appelle les
peuples primitifs, atteint une résonance particulière
lorsque replacée dans le contexte du mélodrame, ou
plutôt de ce que nous désignerons comme la représentation
mélodramatique. Il s'agit en effet d'un mode de représentation
où le signe, l'objet ou le sujet de la représentation
deviennent médiateur d'une nouvelle signification émergeant
de sous la surface du monde symbolique et de ses codes de représentation,
afin de renouer contact avec les résidus oubliés ou
réprimés de forces morales supérieures et indélébiles
face auxquelles nous devons faire des choix (Brooks 1991, 65). Qu'on
le définisse comme cette moralité occulte dont parle
Peter Brooks ou comme ce contenu latent de l'existence dont parle
Freud, l'élément mélodramatique trouvera dans
la représentation mélodramatique le moteur symptomatique
lui permettant l'extériorisation et l'expression visuelle
à laquelle pourra répondre la perception humaine.
Proposant l'étude du mélodrame comme
mode de représentation transgénérique, nous
tenterons ici de démontrer en quoi, par son approche esthétique,
narrative et éthique, le mélodrame vient nourrir l'étude
d'un tout autre genre, le cinéma d'horreur/fantastique et
le film CAT PEOPLE (1942) de Jacques Tourneur, dont la construction
narrative classique et l'organisation langagière du monde
qui les sous-tendent sont bouleversés par cette hystérie
visuelle par laquelle l'élément mélodramatique
réprimé émerge à la surface du texte
sous forme de symptômes corporels/esthétiques. L'étude
des théories du tabou, telles que proposées par Freud
et Edmund Leach, servira ici notre analyse en définissant
comment les prohibitions et interdictions sociales engendrent les
structures socioculturelles existantes et deviennent source du refoulement
et des conflits se trouvant au centre du film de Tourneur et du
mélodrame en général.
Hystérie et organisation langagière
du monde
À propos du cinéma d'horreur et de
son interprétation, Stephen Prince propose l'abandon de la
psychanalyse pour se tourner vers une approche sociologique ou anthropologique.
Il identifie plus spécifiquement cette approche vis-à-vis
des théories de Mary Douglas et Edmund Leach pour qui le
rôle du langage et de la société est de créer
des distinctions en projetant des catégories verbales sur
l'environnement ou sur le monde naturel indifférencié
permettant ainsi à l'ordre humain d'émerger. L'apprentissage
d'un langage constituerait donc un moyen d'imposer un schéma
ou une grille binaire sur le monde afin de le rendre compréhensible
et rassurant; un monde d'où émerge désormais
un ordre stable d'objets et de choses identifiables que l'on peut
s'approprier; un monde libre de toute ambiguïté (Prince
21-22). Toutefois, comme le souligne Leach, «[w]e can only
arrive at semantically distinct verbal concepts if we repress the
boundary percepts that lie between them» (23). Ce sont dans
ces frontières intermédiaires que Leach identifie
le tabou et c'est dans ce concept de tabou comme prohibition de
cet entre-deux de la catégorisation langagière du
monde que Prince trouve l'explication et l'interprétation
de la figure du monstre dans le cinéma d'horreur/fantastique.
Cette approche du langage et de son rôle
dans la construction de l'identité et de la perception individuelle
et collective nous renseigne alors sur le motif central de CAT PEOPLE,
soit celui du félin, qui occupe une position ambiguë
tout au long du film. S'y opposent société (la société
humaine patriarcale américaine), animalité domestique
(chats et chatons) et sauvagerie (lion et panthère), chacun
faisant partie d'une organisation verbale discriminée par
leur lien de contiguïté ou de distance par rapport à
l'identité humaine et son univers symbolique. Ainsi, la panthère
du zoo, bête sauvage et éloignée, puisque vivant
originellement dans la jungle et l'inconnu (lien de non contiguïté
avec la société humaine), représente une menace,
mais une menace contrôlée (elle est d'ailleurs mise
en cage), puisque compréhensible: elle fait partie du système
d'opposition binaire proposée par les catégories langagières
de la société américaine. Ce qui, jusqu'à
maintenant, ne pose aucun problème à l'ordre symbolique
établi. L'espace social est intact et reconnaît la
panthère (sauvagerie animale) comme antithèse à
la société civilisée, telle que nous l'indique
le passage du «Livre de L'Apocalypse» cité par
le gardien du zoo, proposant la panthère comme pôle
non ambigu d'une opposition manichéenne facilement reconnaissable
(1).
Toutefois, comme nous le rappelle Leach, s'il existe
une continuité à l'intérieur de la nature,
continuité qui préexiste à l'organisation symbolique
imposée par l'homme, la discrimination langagière
du monde en un environnement discontinu laisse flotter sous la surface
de la société ou entre ses mailles certains aspects
demeurant nécessairement exclus ou sans dénomination
(unnamed). Cet entre-deux, source à la fois de fascination
et d'angoisse et risquant à tout moment de faire s'écrouler
l'ordre établi, devient objet de tabou, c'est-à-dire
de prohibition. Leach résume ainsi: «Language gives
us the names to distinguish the things; taboo inhibits the recognition
of those parts of the continuum which separate the things.»
(35) Il poursuit plus loin: « If A and B are two verbal categories,
such that B is defined as "what A is not" and vice-versa,
and there is a third category C which mediates this distinction,
in that C shares attributes of both A and B, then C will be tabooed.»
(39-40)
Ainsi, l'objet-tabou est constitué de cette
indistinction ou ambiguïté entre deux catégories.
Il s'agit d'un objet indiscriminé chevauchant l'espace prohibé
par l'organisation sociale entre une catégorie verbale particulière
et l'environnement duquel il est souhaité de lui imposer
une distinction verbale. En effet, comme le propose Lacan, l'adhésion
de l'enfant à l'univers symbolique et sa maîtrise du
langage articulé dépendent de sa compréhension
de la différence (entre les différents codes), subséquente
à sa reconnaissance primaire de la différenciation
sexuelle. Ainsi, l'objet indiscriminé, mettant en danger
l'organisation binaire et sécurisante imposée sur
l'environnement lors de l'entrée de l'enfant dans l'univers
symbolique, devient source d'angoisse, puisque faisant émerger
à la conscience le drame primaire de la distinction entre
le Soi et le monde ou entre la mère et l'enfant dont la fusion
dyadique est rendue tabou (prohibée) par le père.
Cette première différenciation organise selon Lacan
notre perception du monde et l'identité que nous y développerons.
Il est alors tout à fait concevable de voir
en Irena, la femme-panthère du film de Tourneur, cette figure
ambiguë, cet objet-tabou indiscriminé, qui devient à
la fois source d'angoisse et de désir pour l'inconscient
mâle et dont la répression (la mort) semble nécessaire
afin d'éviter que ne s'écroule la société
humaine. Mais si Stephen Prince, dans son essai, se refuse à
toute appropriation de Leach et du cinéma d'horreur par la
psychanalyse, l'étude de Freud, de l'Oedipe et du tabou nous
permettront tout de même de proposer certains fondements psychologiques
à l'étude toute empirique de l'anthropologue Leach.
En effet, la psychanalyse nous permettra ici d'appliquer le modèle
de Leach à une organisation sociale précise, c'est-à-dire
la société patriarcale, dans laquelle la construction
de l'identité et de la différentiation sexuelle trouve
dans l'Oedipe sinon une rationalisation, du moins un premier essai
d'interprétation fondamentale (l'Oedipe constituant la première
source de discrimination entre les genres et devenant dans la psychanalyse
lacanienne source du langage et de l'univers symbolique). Ce qui
nous amène à discuter de la représentation
mélodramatique comme symptôme, pour utiliser une terminologie
freudienne, ou comme visualisation dramatique de la réalité
de la psyché, pour utiliser l'expression de Thomas Elsaesser
lorsqu'il décrit l'excès mélodramatique chez
Dickens (73).
La représentation mélodramatique
dans CAT PEOPLE constitue en effet un mode de communication et de
signification primordiale au conflit oedipien mis en place et au
jeu de désir, de répression et de discrimination langagière
qu'il sous-tend; conflit qu'il nous sera permis de mieux comprendre
grâce au récit du Roi Jean de Serbie (King John of
Serbia), tel que narré par Irena lorsque Oliver la questionne
sur la signification de la statuette se trouvant dans son appartement,
représentant un cavalier empalant un chat. Ainsi, pour Irena,
le chat empalé représente: «the evil ways into
which my village has fallen [after the Marmadukes enslaved its people].
At first the people were good and worshiped god in a true Christian
way. Little by little, the people changed. When King John drove
out the Marmadukes and came to our village, he found dreadful things:
people bowed down to Satan and said masses to him. They had become
witches and were evil. King John put some of them to the sword,
but some escaped into the mountains. Those who escaped, the wicked
ones, their legend haunts the village where I was born» (Linderman,
75).
Irena étant hantée par cette légende
et par son propre passé (son père étant mort
lorsque sa mère était enceinte d'elle, faisant de
la mère, aux yeux des villageois, l'une des sorcières,
l'une des Cat People), cette figure du père punissant chassant
les femmes rebelles des murs de la ville et empalant les autres
(tout comme Oedipe foudroyant le Sphinx à l'extérieur
des murs de Thèbes, libérant la cité et lui
imposant sa loi) devient à la fois une figure d'attraction
et d'angoisse et constitue une sorte de présence transcendante,
subordonnant le récit et servant de père symbolique
(ou totémique) pour Irena qui tente d'intégrer l'organisation
sociale patriarcale dans laquelle elle évolue.
Dans ce contexte, la figure du félin devient
un élément mélodramatique dans la mesure où
l'accouplement entre félinité-féminité
comme terme ambigu devient le symptôme visuel de la répression
de la féminité rebelle par l'ordre du père
(King John, Oedipe, Oliver); symptôme visuel dans le sens
où l'entend Geoffrey Nowell-Smith en s'appuyant sur le concept
freudien d'hystérie. Selon ce concept, l'énergie reliée
à une idée qui a été refoulée
réapparaîtrait sous la forme de symptômes corporels.
Ainsi, si dans la pratique psychanalytique l'élément
refoulé (the return of the repressed) émerge non pas
au niveau de la conscience, mais est plutôt projeté
sur le corps du patient, dans le cas du mélodrame, similairement,
ce qui ne peut être exprimé au niveau du discours,
de l'action des personnages ou de la construction narrative ressurgit
à la surface du corps du texte (the body of the text), autant
au niveau de la musique, de la mise en scène, des décors,
etc. (Nowell-Smith, 272). La représentation mélodramatique
et son traitement de la félinité-féminité
à l'intérieur de l'ordre social binaire stable ne
devient ni plus ni moins qu'une façon de convertir à
la surface du texte ce qui n'est pas représentable, ce qui
est latent mais néanmoins présent.
Hystérie, tabou et représentation
mélodramatique
Selon Peter Brooks, la représentation mélodramatique
poursuit l'expérience du pantomime en proposant un langage
immédiat et ineffable qui aurait été perdu
lors de l'entrée de l'homme dans l'univers symbolique. En
effet, où le langage verbal (ou articulé) vint servir,
comme nous l'avons noté précédemment, à
codifier les éléments du monde selon un système
binaire assurant la distinction entre le sujet et l'objet, entre
le Soi et le monde, et imposant entre les objets et leur signification
une relation de signifiant/signifié stable et reconnaissable,
le mélodrame, tout comme le pantomime, abonde vers l'ineffable
et le retour atavique à cette relation non médiatisée
entre le sujet, l'objet et la signification: «[T]he use of
mute gesture in melodrama reintroduces a figuration of the primal
language unto the stage, where it carries immediate meaning, primal
spiritual meanings which the language code, in its demonetization,
has obscured, alienated, lost. Mute gesture is an expressionistic
means – precisely the means of melodrama – to render
meanings which are ineffable, but nonetheless operative within the
sphere of human ethical relationship.» (Brooks 1985, 72)
En d'autres termes, la représentation mélodramatique
vient exprimer en terme visuel ce qui ne peut être dit ou
exprimé à l'intérieur de l'organisation langagière
et comportementale établie par la société (Brooks
1985, 41). Le mélodrame devient donc une façon de
rendre opérant l'élément refoulé par
l'univers symbolique lors de l'imposition de l'ordre oedipien en
lui offrant une expression visuelle échappant au mode existant
de codification et lui rendant son caractère immédiat
et ineffable à l'intérieur du système institué.
Dans ces conditions, l'élément mélodramatique,
émergeant dans cet ordre symbolique décadent, devient
inévitablement source d'angoisse, tout comme l'élément
tabou du système de Leach, dont le potentiel mélodramatique
devient ici des plus évidents.
Nous tâcherons donc, dans notre analyse de
CAT PEOPLE, d'identifier cet élément mélodramatique
à la figure féline autant par sa présence étouffante
à l'intérieur du décor et du texte narratif
(symptôme hystérique exprimé à la surface
du corps du texte) que par sa présence littérale lors
des métamorphoses d'Irena (symptôme hystérique
surgissant à la surface du corps d'Irena). Nous nous inspirerons
pour ce faire autant de la dénomination du tabou par Leach
que par sa théorisation chez Freud, pour qui le tabou constitue
à la fois une source d'angoisse et de désir.
En effet, le tabou est défini par Freud
autant comme un objet sacré/consacré que comme un
objet inquiétant, dangereux et impur (2) dont la manifestation
sociale est définie par une série d'interdictions
ou de restrictions. Son caractère primordial se trouve dans
son ambivalence, puisque étant à la fois source d'angoisse
et de désir: «La prohibition [tabou] doit sa force,
son caractère obsédant précisément aux
rapports qui existent entre elle et sa contrepartie, c'est-à-dire
le désir non satisfait, mais dissimulé; ce caractère
découle donc d'une nécessité intérieure
dans laquelle la conscience est incapable de pénétrer.»
(Freud 54)
Il nous est alors possible de proposer l'élément
mélodramatique surgissant à la surface du corps/texte
comme étant garant de cette «nécessité
intérieure dans laquelle la conscience est incapable de pénétrer»,
mais que la représentation mélodramatique nous permet
d'extérioriser visuellement, de rendre accessible à
la conscience et à la perception, au-delà ou comme
entre-deux de l'organisation sociolinguistique établie.
Dans le cas qui nous intéresse, cette organisation
sociolinguistique prend racine, comme nous l'avons énoncé
plus haut, dans l'ordre et la loi patriarcale/oedipienne. Irena,
objet/sujet d'ambivalence, puisque source à la fois d'angoisse
et d'attirance (sexuelle) pour Oliver, occupe de toute évidence
l'espace du tabou dans la société américaine
où elle tente de s'intégrer, alors que la séquence
d'ouverture du film nous la représente clairement comme élément
perturbateur, comme source d'impureté et d'ambiguïté
au sein de l'espace d'Oliver (espace rationnel vers lequel abonde
en vain Irena).
S'ouvrant sur la cage de la panthère, le
premier plan de cette séquence affiche dès le début
du film la structure dichotomique stable que la présence
dérangeante d'Irena viendra remettre en question. Ainsi,
d'un travelling arrière cadrant dans le même espace
Irena et la panthère, délimitant ainsi leur espace
clos et leur position dans la dichotomie binaire mise en place,
nous passons à un plan moyen d'Irena, déchirant la
feuille de papier sur laquelle elle dessinait et la lançant
vers la corbeille située à proximité. Tourneur
coupe alors à un plan d'ensemble cadrant la corbeille à
l'avant-plan ainsi que la figure dominante d'Oliver, derrière
laquelle évolue de vieilles dames à l'accoutrement
à la fois étouffant et conventionnel. Est alors opposé
à l'espace irrationnel [3] d'Irena et de la panthère,
l'espace ordonné et rationnel d'Oliver, un ingénieur
naval; deux espaces hétérogènes et dichotomiquement
opposés par le montage alterné qui refuse tout chevauchement
ou superposition de ces deux espaces antinomiques. La boule de papier,
entrant dans le cadre par la gauche et envahissant l'espace d'Oliver,
manque sa cible et s'écroule tout près du jeune homme
qui la ramasse, la jette dans la corbeille, regarde Irena d'un coup
d''il furtif et pointe du doigt une enseigne où il est inscrit:
«Let no one say, and say it to your shame. That all was beauty
here, until you came.»
Irena est ici clairement définie comme source
d'impureté, rappelant la notion freudienne de tabou, mais
surtout celle de Leach et de Mary Douglas pour qui le tabou est
généralement associé à la saleté
(dirt) et à la pollution, «its existence [threatening]
the network of socially-constructed discriminations» (Prince
23). Envahissant grâce a ce déchet à première
vue inoffensif l'espace rationnel d'Oliver, Irena devient agent
pollueur qui, comme l'enseigne l'annonce de façon prémonitoire,
menace l'espace dénué d'impureté d'où
la regarde sa contrepartie masculine. Entrant ensuite dans l'espace
d'Irena, celui-ci empêche la jeune femme de répéter
son méfait. Il agrippe son bras, lui dérobe la seconde
boule de papier qu'elle s'apprêtait à lancer et accomplit
lui-même l'exploit: la caméra de Tourneur insistant
sur la réussite d'Oliver en proposant un insert sur la corbeille
dans laquelle la boule de papier pénètre avec succès.
Ainsi, autant les espaces d'Irena et d'Oliver son dichotomiquement
opposés, autant leur identité l'est également,
Irena la pollueuse constituant l'antonyme d'Oliver qui, envahissant
l'espace étranger d'Irena, se présente comme purificateur
ou conservateur de l'espace rationnel qu'il occupe et dans lequel
il tâche d'entraîner Irena. Il s'affiche par la même
occasion comme moralisateur, devenant le délégué
diégétique de la présence narrative (appelons-la
énonciateur ou Grand Imagier) qui ouvre et referme le film
en superposant au corps du Roi Jean et de la panthère une
organisation morale réprimant la menace engendrée
par la félinité-féminité ambivalente
en l'associant à la notion chrétienne de péché
(«But black sin hath betrayed the endless night»).
De cette mise en situation établissant les
pôles dichotomiques et les espaces qui sont mis en jeu pourra
enfin éclater la représentation mélodramatique,
faisant émerger autant sur le corps du texte que sur le corps
d'Irena cette «nécessité intérieure dans
laquelle la conscience est incapable de pénétrer»
et que l'élément mélodramatique, au-delà
des frontières floues établies entre les différents
genres du cinéma, rend accessible à la perception
humaine.
Le corps du monstre, le corps du texte:
Mélodrame et hystérie visuelle
Le corps du monstre, et par prolongement celui
d'Irena, constitue l'espace hystérique primordial sur lequel
la nécessité intérieure de Freud sera extériorisée.
Pour décrire le corps d'Irena (le monstre) et la subversivité
qu'il implique face à l'ordre patriarcal dans lequel évolue
Oliver, nous nous référerons à E. Ann Kaplan
et à son analyse de RIDDLES OF THE SPHINX (L. Mulvey &
P. Wollen, 1975), dans laquelle elle décrit la figure féminine
du Sphinx et sa position ambiguë et perturbatrice dans la construction
de l'identité sexuelle sous l'ordre oedipien. Source d'angoisse
par sa position géographique (elle se tient hors des murs
de Thèbes), par la résistance et la menace qu'elle
pose au patriarcat (de par ses énigmes) et par le mystère
qu'elle implique (celui de la maternité), le Sphinx, femme-chat
au corps composite, symbolise l'exclusion des femmes du système
patriarcal: «Women standing outside of patriarchy, come to
represent the unconscious and thus a threat to the male rational
order. Women are here linked to the non-human, the indecipherable.
But women, living within patriarchy, feel threatened on their part
by male culture, which represents a set of riddles that women cannot
solve, since culture is alien to them.» (Kaplan, 137)
Ne proposant pas de réponses, mais lançant
plutôt des énigmes, le Sphinx parle un langage différent,
préexistant à Oedipe et à l'ordre symbolique
imposé par la culture et le langage mâle: le langage
du rêve, ineffable. Le Sphinx constitue donc la figure mélodramatique
par excellence, puisque mettant en conflit les conventions langagières
et culturelles dictant nos perceptions et faisant réémerger
à la surface du texte (et de la conscience) cette latence
de laquelle nous avons été aliénés lors
de notre entrée dans l'univers symbolique et dans l'ordre
qu'il sous-tend. Il nous semble alors tout à fait pertinent
de dresser un lien direct entre ces femmes-chattes (the Cat People),
chassées par le Roi Jean, et le Sphinx, foudroyé par
Oedipe. Représentante de cette sexualité rebelle échappant
à l'ordre phallique, la femme-chatte, reliée à
l'impureté, à la pollution et au mystère de
la sexualité féminine et de la maternité [4],
occupe ici une forme ambivalente dont l'exclusion est, tout comme
le Sphinx, littéralement extériorisée dans
sa physionomie. Échappant à la discrimination langagière
binaire, stable et rassurante dans laquelle est construite la perception
du monde de chacun des autres personnages, le corps d'Irena et des
femmes-chattes du Roi Jean échappent au système d'opposition
institué par l'ordre rationnel d'Oliver entre domesticité/sauvagerie,
homme/femme, activité/passivité, Amérique/étranger,
humanité/animalité et devient source d'angoisse alors
que se chevauchent à la surface du même corps les deux
pôles de l'opposition. Irena habite en effet cet entre-deux
monde, ce troisième terme dont parle Leach et qui sert de
médiateur entre les deux pôles de l'opposition langagière;
état de médiatrice (élément tabou) qu'Irena
tente de réprimer, mais que le décor et la mise en
scène du film comme éléments mélodramatiques
lui rappellent constamment, risquant à tout moment de déclencher
à la surface de son corps, les symptômes hystériques
de la métamorphose.
Ainsi, la relation qu'entretient Irena avec son
espace et son décor en est une d'ambiguïté, celle-ci
s'entourant, dans toutes les sphères de son existence, d'éléments
lui rappelant constamment la figure féline qui devient source
de désir ambivalent. Pensons bien sûr à la panthère
du zoo, dont les cris résonnent jusque dans l'appartement
d'Irena et par laquelle la jeune femme sera irrémédiablement
attirée lors de chacune des crises perturbant son identification
à l'ordre patriarcal d'Oliver. La clé de la cage du
félin, élément tabou, puisque référentiel
de la libération de l'élément refoulé
à la surface du monde, sert de signe visuel aux tentations
d'Irena qui, lorsqu'elle décide d'adhérer ouvertement
à ses tentations (elle s'approprie la clé), déclenche
définitivement la crise hystérique (les métamorphoses).
Cette dualité tentation/interdit correspond
en tous points à la proposition de Freud pour qui «toutes
les fois qu'il y a interdiction, elle a dû être motivée
par un désir, par une convoitise inavouée et inconsciente»
(Freud 110). L'interdit sous-entendant nécessairement une
convoitise (sinon la prohibition n'aurait aucune motivation ou raison
d'être), celle-ci sera réprimée par un excès
de la tendance opposée, c'est-à-dire, dans le cas
d'Irena, par une tendresse et une identification exagérées
envers la figure d'Oliver et le modèle qu'il représente,
mais aussi une jalousie et une convoitise démesurée
envers les femmes entourant Oliver, chacune modèle de cette
normalité vers laquelle elle abonde. Bref, elle cherche à
réprimer la latence sexuelle et culturelle lui étant
inhérente (celle des Cat People) en l'opposant constamment
à son contraire.
Dans ce contexte, la figure féline dessinée
sur le panneau découpant l'espace de l'appartement d'Irena
(et l'isolant d'Oliver) devient source de malaise tout en séparant
ou protégeant momentanément la jeune femme de l'espace
rationnel de son nouvel amoureux. Mais la subversivité du
panneau sera tempérée par la présence antithétique
de la statuette du roi Jean empalant un chat; statuette qui, à
son tour, devient source d'angoisse (en tant que figure de répression)
et de désir (puisque abondant vers cette rationalité
et cette normalité patriarcale vers laquelle tente d'évoluer
Irena). Les éléments du décor, désignant
une signification ou du moins une présence communicative
d'opposition morale violente éclatant au sein de la société
conventionnée et devenant moteur de névrose et d'hystérie,
permettent alors à cette réalité de la psyché,
à cette latence du Sphinx, pris entre ces deux pôles
moraux dont elle constitue le médiateur, d'émerger.
Deborah Linderman, dans son analyse de CAT PEOPLE,
approche le travail de répression/moralisation entourant
la félinité-féminité d'une façon
similaire à la nôtre en proposant «a succession
of 'good' male figures who act to exorcise the 'other' discourse,
that of the 'bad' demonic, monstrous term, the cat, which is attached
to the feminine» (Linderman 73). Nous verrons en quoi cette
organisation binaire imposée par l'ordre culturel et langagier
mis en place dans la diégèse du film de Tourneur est
remise en question par la figure ambivalente d'Irena, pour ensuite
être refoulée afin d'assurer la survivance du modèle
idéologique/perceptif dominant.
Hystérie et émergence du
troisième terme
En effet, ce sera la jalousie qui servira d'élément
déclencheur à l'hystérie, alors que la découverte
par Irena de la relation extraconjugale entre Oliver et Alice lui
sert de miroir déformant, dévoilant à sa conscience
sa propre anormalité, son rejet et son hétérogénéité
face au monde dans lequel elle tente en vain de s'intégrer.
C'est ainsi que de la menace d'être engouffrée par
la fusion dyadique avec la mère, menace naissant de la culpabilité
que cette fusion implique face au meurtre du père, l'angoisse
d'Irena est évacuée par son adhésion démesurée
à l'ordre oedipien, se refusant à toute relation sexuelle
de peur de voir ressurgir ce troisième terme, la panthère,
sur laquelle est projetée à la fois sa culpabilité
et son angoisse. C'est de ce lien totémique avec l'animal
[5] que nous reconnaissons les symptômes hystériques
d'Irena, alors que le langage de la mère (langage du Sphinx),
préexistant à l'imposition de l'univers symbolique
mâle par Oedipe/Roi Jean, est exprimée visuellement
par les métamorphoses d'Irena, dont le corps composite devient
prolongement du corps composite mère/fille d'avant la découverte
de la différenciation sexuelle et de la subjectification
de la femme comme pôle opposé et passif de la dichotomie
sexuelle et langagière patriarcale.
La première métamorphose d'Irena,
alors qu'elle poursuit Alice dans une sombre ruelle, après
la découverte de la relation amoureuse entre Oliver et Alice,
illustre de façon explicite la marginalisation d'Irena qui,
quittant l'ordre binaire qu'elle tentait d'intégrer, se présente
définitivement comme troisième terme fantôme
de cette dichotomie, comme médiateur à la fois invisible,
présent et ambivalent. Ainsi, d'un rapide montage alterné
allant des talons-aiguilles d'Alice à ceux d'Irena poursuivant
sa rivale, et ainsi de suite, Tourneur passe à un plan général,
séparé en son centre par le poteau d'un lampadaire,
plan que traverse Alice, mais qui est ensuite laissé vide
de la présence d'Irena qui était pourtant appelée
par la structure binaire jusqu'à maintenant proposée
par le montage. L'opposition est ainsi brisée par cette attente
inconfortable sur le plan vide, le montage venant explicitement
souligner la fissure dans la dichotomie existante, donc la métamorphose
d'Irena comme troisième terme, comme entité latente
quoique présente; non représentable mais active. Est
d'ailleurs juxtaposée à cette séquence, la
découverte de cadavres de moutons par le berger, alors que
sont imprimées sur les lieux du crime les traces de pas d'une
bête sauvage se métamorphosant plus tard en empreintes
de talons-aiguilles.
Au-delà du montage, la mise en scène
et le décor serviront ensuite à mettre en image les
symptômes hystériques s'attaquant dorénavant
au corps du texte et à la surface des espaces qui ne sont
désormais plus opposés ou alterné, mais bien
superposés. En effet, où Oliver envahit l'espace de
la panthère lors de la séquence d'ouverture du film,
c'est maintenant la panthère qui envahit l'espace rationnel,
alors que sont enfermés dans le même lieu clos (c'est-à-dire
dans le bureau d'ingénieur) Oliver, Alice et la panthère.
Or de la superposition des espaces naît une zone d'ombre (le
médiateur 'C' de la citation de Leach), un nécessaire
chevauchement rendu imperceptible par la prohibition tabou, mais
que la représentation mélodramatique rend visuellement
opérante dans la figure de la femme-chatte: Irena/panthère.
C'est donc plus qu'à une panthère que doivent faire
face Oliver et Alice, mais à ce non-objet, à cet aspect
indiscriminé de l'environnement que constitue ici le Sphinx/panthère,
en opposition au décor rationnel et exagérément
géométrique où évolue Oliver et Alice.
C'est d'ailleurs en s'appropriant l'équerre d'ingénieur
(T-Square) comme d'un crucifix qu'Oliver évacue la menace
du Sphinx et arrive à réinscrire la binarité
et la stabilité à l'intérieur de l'espace qu'il
habite.
De la même façon, c'est de l'invasion
du psychiatre dans l'espace d'Irena que dépend la suppression
de celui-ci (il est tué par la panthère), mais aussi
la suppression (ou refoulement) du Sphinx/Irena, puisque le poignard
du psychiatre agonisant, métaphorique de l'épée
du Roi Jean, conduit indirectement à la mort d'Irena (que
nous commenterons plus loin). En effet, c'est en tentant de s'approprier
Irena comme objet de désir que s'inscrit la mort du psychiatre,
tandis que la jeune femme représente plutôt, selon
la terminologie de Julia Kristeva, cet abject (object versus abject)
que décrit Deborah Linderman dans son analyse de CAT PEOPLE.
Irena, en tant que figure problématique de la dichotomie
imposée par la différenciation et l'imposition de
la loi oedipienne, devient donc selon cette théorisation
un pseudo-objet, puisque existant, tout comme les femmes-chattes
de son village natal et tout comme le Sphinx vivant à l'extérieur
des murs de Thèbes, au-delà du règne du désir
tel qu'imposé par l'ordre paternel et la différenciation
sexuelle. L'abject, dans ces conditions, est donc marqué
par son statut indifférencié, comme code préverbal
«which define it as a carrier of archaic indifferentiate [']
[m]anifesting as it does an uncertainty over difference» (Linderman
82). Ainsi, le Dr Judd, tentant d'engouffrer la dyade maternelle
représentée dans le corps composite d'Irena et d'en
faire un objet de désir différencié ou discriminé,
devient une menace à l'intérieur de l'espace ambigu
de la panthère. Il devra donc, selon la même logique
que celle proposée par la construction du monde patriarcale,
être évacué afin d'en éliminer la menace
et de rétablir l'ordre dans l'espace du Sphinx. Mais de cette
confrontation émerge un double homicide, alors que l'abject
(ou le troisième terme de Leach) est également supprimé
au profit de l'ordre diégétique de départ,
mais aussi au profit de l'institution-cinéma, tel qu'illustré
par la finalité d'un autre genre, c'est-à-dire le
mélodrame domestique des années 1950, où un
similaire mécanisme d'exclusion et de bouleversement de l'ordre
patriarcal trouve généralement une même conclusion
dans le refoulement.
Le mélodrame domestique, le cinéma
d'horreur/fantastique et leur subversion de la représentation
mélodramatique
David N. Rodowick, dans son étude du mélodrame
domestique des années 1950, propose en effet le mélodrame
comme idéologie esthétique, concept qu'il définit
ainsi: «[A] structure of signification which may reproduce
itself within a variety of narrative forms ['] by organizing the
historically available series of discourses, reprsentations, concepts,
values, etc., which constitute the dominant ideology, into a system
of conflict, which, in its turn, produces the fictive logic of particular
texts.» (Rodowick 238) Le mélodrame domestique constitue
donc l'émanation d'un système idéologique précis,
alors que chaque film cherche à proposer une solution esthétique
aux conflits qui définiront la structure du texte. Ces conflits
ayant pour thème l'insatisfaction et l'angoisse sexuelle
et identitaire du fils et de la femme (la mère et la fille)
à l'intérieur d'un système patriarcal dont
l'autorité est en phase d'écroulement, le texte mélodramatique,
entrant en conflit avec l'institution cinématographique dominante
et les pressions et demandes idéologiques lui étant
imposées, se trouve alors coincé entre deux pôles
irréconciliables: l'inertie (paralysie du système,
répression et statu quo) ou l'entropie (l'expression de l'action
comme surplus d'énergie hystérique et irrationnelle,
en marge du système idéologique dominant qui demeure
intact).
CAT PEOPLE, en tant que représentation mélodramatique,
constitue peut-être un compromis entre ces deux termes (inertie/entropie),
laissant la crise d'identification suivre son cours jusqu'à
l'autodestruction de l'agent rebelle (entropie) dont la mort est
toutefois garante de la répression de la menace féminine,
permettant ainsi de réinscrire la stabilité de l'idéologie
ambiante (inertie) selon laquelle la sexualité de la femme
est nécessairement en excès de l'organisation sociale
qui tente de la refouler (Rodowick 241). Ainsi, la panthère
du zoo, qu'Irena libère sur le monde tout comme ses fantaisies
de plénitude dyadique avec la mère, est tuée
par une voiture de police qui symbolise, tout comme le roi Jean
et le Dr Judd, l'autorité patriarcale pour laquelle le décès
d'Irena est nécessaire et mène ainsi à sa survivance.
Malgré cette solution des plus conservatrices
et moralisatrices, CAT PEOPLE nous propose toutefois de très
intéressantes indications quant au lien que nous avons tenté
de dessiner entre le cinéma d'horreur/fantastique et son
approche mélodramatique, particulièrement au niveau
du concept d'hystérie visuelle et de la prohibition que l'ambivalence
tabou implique. Mais, surtout, ce lien nous aura permis de voir
en quoi l'approche mélodramatique du film nous permet de
remettre en question, ou du moins de réévaluer, l'évolution
éthique du mélodrame en relation avec l'idéologie
esthétique qu'elle implique.
En effet, où Peter Brooks voit le mélodrame
comme une façon de rendre le monde de nouveau intelligible
moralement en réarticulant l'opposition binaire évacuée
lors de la perte du Sacré, CAT PEOPLE et le mélodrame
domestique des années 1950 exploiteront également
l'esthétique du geste ineffable, du pantomime et de l'hystérie
visuelle; non pas afin de recomposer un système manichéen
stable et intelligible, mais plutôt pour remettre en doute
la pertinence d'un tel système dans la construction de l'identité
masculine et féminine à l'intérieur d'une société
américaine en crise de ses certitudes. C'est ainsi que le
troisième terme de Leach, quoique supprimé en toute
fin de CAT PEOPLE, devient, dans les mélodrames domestiques
de Nicholas Ray, une figure de subversion dont la répression
n'est jamais totale, puisque restant latente sous le masque de l'ironie.
Par exemple, dans BIGGER THAN LIFE (1956), le motif central du lait
vient servir de troisième terme, puisqu'étant associé,
comme le rappelle Leach, aux résidus du corps humain et ayant
donc un statut ambigu, à la fois moi et autre. Devenant une
menace pour l'ordre oppressif et stable que le père impotent
tente artificiellement de réinscrire à l'intérieur
de l'espace domestique conflictuel, le lait (associé à
la féminité et au mystère de la maternité)
acquiert un statut presque surréaliste alors que, opposé
à la figure du père, tout comme la panthère
est opposée à la figure du Roi Jean dans CAT PEOPLE,
il vient réinscrire à la surface du monde l'émergence
de l'indiscriminé (l'objet-tabou). Sont ainsi bouleversées
les bases du système social dont la constructibilité
idéologique est alors mise à jour, donnant à
chacun des deux films (et à leur genre respectif) un parfum
de modernisme.
Ainsi, comme l'a démontré l'analyse
du film de Tourneur et son approche esthétique et idéologique
inscrite dans l'hystérie visuelle, que nous avons définie
comme façon de représenter à la surface du
texte cette nécessité intérieure refoulée
par l'organisation sociolinguistique de l'environnement, il nous
est permis de voir dans la représentation mélodramatique
non pas qu'un simple mode de représentation générique
discriminé, mais plutôt un modèle transgénérique.
Pour Rodowick, en effet, la tradition mélodramatique, préexistant
à l'invention du cinématographe, aurait conditionné
le développement du cinéma narratif américain
qui, à son tour, s'épanouit et évolua pour
produire une variété de formes et de genres différents,
comme le western et le film de gangsters; chaque forme générique
dépendant de son intériorisation des modes de représentation
de la tradition mélodramatique (Rodowick, 237).
Il ne sera alors pas présomptueux, à
la suite de notre étude de CAT PEOPLE, d'inclure à
la liste de ces genres le cinéma d'horreur/fantastique. Toutefois,
certaines nuances s'imposent. Car si le mélodrame, comme
nous l'avons proposé plus haut, servit traditionnellement
à représenter une organisation symbolique non ambiguë
où triomphe la vertu, la figure du monstre du cinéma
d'horreur/fantastique, en tant que troisième terme, vient
au contraire bouleverser et remettre en question cette organisation
symbolique du monde qui conditionne notre perception. Nous sera-t-il
alors possible de proposer le mélodrame non pas simplement
comme mode de représentation transgénérique,
mais comme moyen de parler et d'étudier la représentation
en générale, en tant qu'elle nous permet de reconstruire
notre perception du monde (et par prolongement, de reconstruire
le monde lui-même) grâce à la confrontation avec
l'Autre et le conflit que cet Autre fait émerger à
cette perception limitée par notre conditionnement langagier'
Notes :
(1) «He's an evil critter ma'am. Read your
Bible [...] It says, 'and the beast I saw was like unto a leopard'.
Like a leopard, but not a leopard».
(2) La notion d'impureté ayant, comme nous le verrons, une
importance significative dans la théorie de Leach.
(3) Leur espace est en effet taxé d'irrationnel, de conte
de fées, par la société rationnelle patriarcale
américaine qui cherche en vain à rationaliser et à
s'approprier cet espace de l'Autre, de l'étranger, en l'opposant
au sien et en le dépouillant de toute menace ou incompréhension.
(4) Rappelons-nous que le père d'Irena est mort lorsque sa
mère la portait en son sein, lors de la fusion dyadique entre
la mère et l'enfant, avant la différenciation et l'imposition
de l'univers symbolique.
(5) Voir S. Freud, Totem et tabou, p.191-199, décrivant le
totémisme, auquel il assigne une signification analogue à
celle des symptômes de la névrose obsessionnelle, à
un mécanisme psychique de transfert (dans le cas de la zoophobie)
de la culpabilité et de l'angoisse de la castration vers
une figure animale servant de projection du père et de la
menace qu'il représente. La relation du névrosé
avec l'animal sera alors ambivalente, dépendant à
la fois d'une crainte et d'une identification démesurée.
Ouvrages cités :
BROOKS, Peter, The Melodramatic Imagination: Balzac,
Henry James, Melodrama, and the Mode of Excess, New York: Columbia
University Press, 1985.
«The Melodramatic Imagination» in Marcia
LANDY (ed.), Imitations of Life: A Reader in Film & Television
Melodrama, Detroit: Wayne State University Press, 1991, pp.50-67.
ELSAESSER, Thomas, «Tales of Sound and Fury:
Observations on the Family Melodrama» in Marcia LANDY (ed.),
Imitations of Life: A Reader in Film & Television Melodrama,
Detroit: Wayne State University Press, 1991, pp. 68-91.
FREUD, Sigmund, Totem et tabou, Paris: Éditions
Payot, 1965.
KAPLAN, E. Ann, «Avant-Garde Feminist Cinema:
Mulvey and Wollen's Riddle of the Sphinx» in Quarterly Review
of Film Studies, Vol. 4, no 2, 1979, pp.135-144.
LINDERMAN, Deborah, «Cinematic Abreaction:
Tourneur's Cat People» in E. Ann KAPLAN (ed.), Psychoanalysis
& Cinema, New York/London : Routledge, 1990, pp.73-97.
LEACH, Edmund, «Anthropological Aspects of
Language: Animal Abuse and Verbal Categories» in Eric H. LENNEBERG
(ed.), New Direction in the Study of Language, Cambridge : The M.I.T.
Press, 1964, pp. 23-63.
NOWELL-SMITH, Geoffrey, «Minelli and Melodrama»
in Marcia LANDY (ed.), Imitations of Life: A Reader in Film &
Television Melodrama, Detroit : Wayne State University Press, 1991,
pp.268-274.
PRINCE, Stephen, «Dread, Taboo and The Thing»
in Wide Angle, Vol. 10, no.3, 1988, pp.19-29.
RODOWICK, David N., «Madness, Authority,
and Ideology in the Domestic Melodrama of the 1950s» in Marcia
LANDY (ed.), Imitations of Life: A Reader in Film & Television
Melodrama, Detroit : Wayne State University Press, 1991, pp.237-247.
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