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QUAND L'OEIL
ÉMERVEILLÉ DÉLIBÈRE...
par Alexandre Tylski
Cinq années d’écriture.
C’est le temps qu’il aura fallu à Delphine Gleize
pour fignoler le scénario de ce premier film, Carnages. Autant
de ratures, de retours, nécessaires pour ouvrir le cœur
d’une dizaine de personnages singuliers.
Les portraits croisés dans Carnages, plus
dans le prolongement d’un Otar Iosseliani que d’un Robert
Altman, « partagent les critiques, divisent les spectateurs,
mais ne laissent pas de marbre ». Formule habituelle lorsqu’un
film résolument original semble rétif à l’interprétation.
« Mais où est donc le message de ce film ?! »
ricanent certains. Il en faut peu à ces derniers pour crier
au film dit « illisible ». Avec Carnages, nous sommes
loin du film « plastique et incompréhensible »,
« contemporain et chaotique » dans lequel on veut absolument
le caser. A contrario, Carnages scrute tout scrupuleusement, et
chacun de ses segments « communique » avec un autre,
tout s’y recoupe (et s’y découpe) avec la précision
d’un chirurgien ou d’un chercheur (à l’image
de Jacques Gamblin étudiant les yeux du taureau dans le film).
Les spectateurs sont invités à se
laisser bercer par le flux du film, jouant à recomposer un
puzzle géant, identifiant et regroupant ou non les couleurs,
les formes et les protagonistes. Un retour à l’enfance
vital et revitalisant (comme l’envisage un cercle de dépressifs
anonymes dans le film !). Mais le film de Delphine Gleize ne saurait
être cantonné à un jeu de petite fille de maternelle,
bien que l’adorable héroïne de cinq ans du film
en soit une. Carnages bouillonne, et bouleverse parfois même
de vérité, dans les visages notamment (ainsi celui
d’Esther Gorintin – vue aussi dans Voyages d’Emmanuel
Finkiel, 1999). L’ouverture du film annonce, sur un fond rouge
spectaculaire, un sang qui ne sera en réalité qu’intérieur,
intime et ineffable. Carnages n’est pas le film sanguinolent
auquel on pourrait s’attendre, même si la mort d’un
taureau est au cœur du récit.
« Très jeune, avoue Delphine Gleize,
j’allais voir des courses de taureaux, en vacances, à
Mont-de-Marsan. Ma première corrida m’a énormément
touchée, bouleversée, mais je me suis dit, «
où va ce taureau une fois qu’il est mort ? »
Ce hors champ m’intéressait, et je lui ai inventé
un destin. Le taureau de combat est le seul animal que j’aime,
il est sauvage et à la fois condamné d’avance.
Il doit se battre, il le sait. La corrida, c’est comment biaiser,
tourner, se détourner pour rester en vie. » Les différents
protagonistes dans Carnages s’agitent, hésitent, glissent,
flottent, tombent, se fixent, s’élancent, bref semblent
à chaque instant apprendre et réapprendre à
marcher, à vivre, dans les douleurs du monde. Delphine Gleize
traque ce qui, au fond, manque peut-être aujourd’hui:
la démarche personnelle, le repère, le regard.
C’est là peut-être d’ailleurs
un des points de greffe majeurs avec un autre grand premier film
féminin, Petits Arrangements avec les Morts de Pascale Ferran
(1993), abordant également naissance et mort. Mais Carnages
ne se termine pas sur un château de sable démoli par
le temps, mais par le regard de la petite fille dont l’œil
émerveillé délibère du film. «
En fait, je pense que toutes les pistes qui m’ont amenée
à ce film découlent de choses enfantines » déclare
la réalisatrice. « C’est l’histoire d’une
petite fille qui pense que les animaux sont plus grands qu’elle.
En voyant un jeune garçon combattre avec un taureau, elle
trouve les armes pour dominer son corps qui est pris de convulsions
de temps en temps. En tout cas, elle trouve une résonance
à sa perception du monde. Et elle se met à penser
qu’elle peut y trouver sa place et y créer sa famille…
»
Alexandre Tylski est rédacteur en chef
de la revue Cadrage
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