ANALYSE
2004

CAMERA DE BOIS

Réalisateur : Ntshavheni Wa Luruli
Scénario : Yves Buclet
Co-scénariste : Peter Speyer

France, Afrique du Sud, Grande-Bretagne
90min - 35mm – Couleur

 

PREMIER REGARD, ENFANCE DU CINEMA, ENFANCE DE L’ART

Par Nadia MEFLAH, Sorbonne Nouvelle, Paris

SYNOPSIS

Au Cap, en Afrique du Sud. Deux adolescents des townships, Madiba (surnom de Nelson Mandela) et Sipho (cela signifie cadeau en zulu), amis et frères de sang, découvrent un cadavre le long d’une voie ferrée. Sipho, plus entreprenant, le dépouillant de son argent, trouve un relvoler et une caméra vidéo. Madiba s’empare, hésitant et émerveillé, de la caméra tandis que Sipho s’amuse à tirer, s’imaginant déjà gangster. Pour Madiba, sa caméra, cachée dans une boite en bois, deviendra une arme de vie qui va lui permettre de s’emparer de son monde pour le magnifier, tandis que Sipho s’enfoncera dans une plus grande délinquance, à la tête d’un gang de jeunes trafiquants de drogue qui, la nuit, se prostitue pour la bourgeoisie blanche. Les deux gamins se lient d’amitié avec Estelle, une adolescente révoltée contre sa classe sociale (une riche famille blanche). Une lien d’amour va se nouer entre Madiba, timide enfant à la caméra et cette jeune rebelle plus encline à la musique jazz qu’aux contrepoints de Jean-Sébastien Bach. Avec l ‘appui discret et généreux du professeur de musique, qui fait le lien entre le monde du township et les quartiers chics de la ville. Première génération qui n’a pas connu l’apartheid, ils tentent de nouer un lien fragile, partagés entre la violence de la misère sociale et l’espoir d’un monde nouveau sans préjugés. Jusqu’au drame qui révèlera à Estelle sa propre origine, tache aveugle que son père a toujours tenté de cacher. Madiba, enfant à la caméra, et Estelle décident alors de s’affranchir de leur famille respective pour créer une nouvelle espérance.

POINT DE VUE CRITIQUE

Quelque chose de l’intime vibre en chacun de nous, lorsque au dévoilement du film, le spectateurs de cinéma redevient cet enfant de cinéma, pour qui cet imaginaire bigger than life, nous est tout aussi essentiel que l’air que nous respirons. Madiba, avec toute la violence poétique de sa jeunesse, rejoint tous les grands cinéastes, pour qui le cinéma, c’est la vie vingt quatre images par seconde. Il s’agit, à chaque regard, à chaque geste de cinéma, de capter la vie, d’en tracer sa beauté, et d’enregistrer le réel du monde comme si c’était toujours la première fois. Sans garantit de retrouver cette magie du cinéma qui semble insuffler la vie là où d’ordinaire n’émerge que du triste, du mal aimé et de la désolation. Lorsqu’il s’arrime à sa caméra de bois, véritable extension de sa main, collée à son flanc, tel un homme caméra, Madiba devient un corps enregistreur, un corps capteur du monde, pour qui tout est à regarder. Regarder et sentir ce qui vit. Ce qui est là, sous nous yeux mais que le social accable. Il y a une véritable redécouverte de son environnement pour tout un chacun lorsque Madiba montre les images captées à sa famille et à ses amis. Il révèle la beauté intrinsèque de l’ici et maintenant, comme Dziga Vertov avec L’homme à la caméra, qui pulsionnait un rythme nouveau au cinéma. Dès lors, il s‘agit à chaque fois d’être à l’origine du monde qui se crée, où le cinéma de l’enfance est toujours celui du premier monde, du premier geste, du premier sentiment amoureux mais aussi de la première perte. Comme pour s’interroger sur ce cinéma qui, s’il nous dit notre enfance, peut aussi nous regarder tels que nous sommes devenus adultes.

C’est un train qui ouvre et clôt le film, comme si le cinéaste devait revenir à l’origine, à ce temps primitif et premier du cinématographe, écriture du mouvement têtu et répétitif. Rien de plus lancinant que le bruit d’un train au ralenti, essoufflé de déplacer tant d’éphémères vies. Le train comme le cinéma circule et charrie toutes les vies du monde. Train qui s’avance vers nous, amenant la fiction avec ce cadavre, ce flingue et cette caméra, que l’on balance à la figure des enfants, et à eux de se débrouiller avec. Train qui s’échappe emportant Madiba et Estelle pour tous les horizons possibles, comme une espérance de cinéma. Récit linéaire qui fonctionne sur la circulation des espérances de vie mais aussi sur le surplace et l’errance clivés pour tous les habitants du township, Sipho et Madiba seraient comme deux impulsions contradictoires qui ne cessent de s’approcher pour mieux s’éloigner l’un de l’autre. Sipho voyou au grand cœur borderline qui ne comprend pas que son ami filme le township, ce lieu misérable et sans gloire, alors que s’il le filmait lui, là il aurait une belle histoire à montrer, et Madiba pour qui la vie affleure dans la patience du regard, dans son être-là au monde et qui de manière quasi ontologique opère tous les mouvements de cinéma.

A l’image du parcours antagoniste des deux adolescents, le film est partagé entre deux mouvements contradictoires, celui d’une narration classique avec ses personnages traversés de récits de vie à la fois pathétiques et romanesques, chronique de vie réaliste, et une vibration musicale plus aléatoire, aux chemins de traverses imagées, fragments d’éclats lumineux, de sensations visuelles gratuites et enfantines. Ce qui traverse le film est cette naïveté, presque violente tant sa candeur touche, en l’utopie d’un regard neuf, d’une nouvelle génération qui crée de la beauté là où l’adulte ne perçoit que le passé douloureux d’une impossible réconciliation. Le cinéaste octroie à la caméra cette vertu fondamentale de poétique du regard. Où regarder engage une morale esthétique de vie.

Même si l’enfant s’en empare presque instinctivement lorsqu’un incendie se déclare au bidonville, assignant au cinéma le rôle de témoin impuissant qui vient toujours après, l’engagement du réalisateur pour le cinéma se situe du côté du romanesque, d’une recréation du monde, et du choc esthétique comme révélateur de la beauté. A la critique sociétale tout en finesse, portée par une certaine et nécessaire espérance politique, celle d’une nouvelle génération qui refuse de supporter l’amertume et les blessures des parents toujours enclins à la ségrégation, se réfléchit presque en miroir un parcours intimiste fait de divagation visuelle, au plaisir aléatoire du fragment de couleurs et d’éclats, que l’enfant à la caméra capte, tel un émerveillé du monde. Il y a un effet clip qui fonctionne, tablant sur l’éphémère du plaisir scopique et musical, où se balance la cadence et la pulsation du désir de voir, de sentir et de mirer-migrer ailleurs. Avec, à la périphérie et comme damné, dès qu’il se saisit du revolver, Sipho, grand corps dégingandé au rire fêlé. Il serait la mauvaise conscience de tout un chacun, corps abusé, corps drogué, corps violé, corps africain qui rapp et blues dans les parkings glauques ; veillée d’adolescents indiens où la caméra ne peut que buter sur leurs visages déjà flétris mais si beaux. Sipho rejoint tout les Tony Montana (Scarface) que la société libéral a créé et qu’elle exécute sous l’œil des caméras de télévision. L’obscénité politique du regard affleure dès lors pour Madiba : comment encore filmer le monde ?

ELEMENTS POUR UNE ANALYSE FILMIQUE

Objectif : Deux objectifs : il s’agit, d’une part, de relever l’évolution des personnages et comment chacun des enfants s’empare du réel pour recréer un monde meilleur. Et d’autre part, de réfléchir sur la forme du film, qui joue sur l’hybridation, et comment celle-ci tente de s’approprier le réel.

Etape possible de l’animation
L’analyse séquentielle peut être un moyen pédagogique d’appréhender le récit filmique, afin de permettre au jeune spectateur d’acquérir un œil critique et un jugement esthétique, fondés sur l’analyse plan par plan. De même, un travail thématique peut s’envisager à partir d’une discussion avec les jeunes, en faisant appel à leur mémoire de spectateurs pour ensuite remonter le fil du récit.

Analyse de la première séquence
Time code 00’-07’05’’
Très souvent, la première séquence d’un film englobe la dramaturgie que le récit filmique va, par la suite, dérouler. Il donne les éléments dramatiques et installe un suspens au sens hitchcockien, car dès l’amorce du film, le spectateur est averti d’un danger potentiel. Le suspens repose sur le temps de l’action : quand et comment le drame va-t-il survenir ?
Trois moments-clés dans cette première séquence qui installe le drame, les personnages le lieu de l’action et les enjeux.

1/Pré-générique : une caméra contre un flingue ?
00’- 03’40’’
Une voix d’enfant, la petite sœur de Madiba, parle sur le carton noir du générique, elle présente son frère qui, un jour, a découvert le corps affamé d’un adolescent Sipho, qu’il a nourri, recueilli et comment, depuis ce jours, ils sont devenu amis. Flânant aux abords d’une voie ferrée, un train s’avance dans ce paysage abandonné, entre grisaille et vacarme de ferraille. Plan d’ensemble sur deux ados des villes, esthétique urbaine d’un no man’s land quasi-documentaire lorsque tombe un corps à leur pied. La caméra s’approche au plus près des visages, la fiction commence. Chacun des deux gamins va sceller son destin en s’emparant de l’objet, (c’est Sipho qui tend la caméra volée à Madiba ). L’intimité du gros plan renforce ce sentiment que quelque chose de fondamental a lieu pour ces deux garçons. Lorsque la main saisit l’objet, tout est conclu. Le spectateur peut alors lire le titre du film qui s’affiche sur un plan en hauteur des baraquements du township, bidonville aux toitures colorées . De la main qui se saisit de l’outil passe t-on en plan panoramique vue du ciel sur le township, avec sur la bande sonore un chœur de voix en musique. Le cadre devient un espace graphique, entre l’horizon bleuté au soleil miroitant et ces carrés de tôles froissées, colorées. Il y a incontestablement de la part du cinéaste la volonté de donner un caractère quasi céleste à ce lieu fait de boue, de tôles et comme éloigné du reste du monde. Un lieu à part qu’il nous invite à partager, le temps d’un récit singulier.

2/ « Vise un peu ça ! »
03’40’’ – 05’32’’
Ce second temps explicite et confirme le choix des « armes », juste avant le passage à l’acte. Nous retrouvons les couleurs fanées du bidonvilles et les gosses, rassemblés autours de leurs trouvailles, s’affairent. Cette courte scène, filmée en plans rapprochés, présente le groupe : Sipho, Madiba, sa sœur et Benny, l’ami qui transporte toujours sur lui des objets récupérés. Ni tout à fait au cœur des maisons de tôles ni en dehors, l’action semble se situer dans un terrain vague fait de carcasse de voitures, de lambeaux de maisons, décharge publique abandonnée. Ce paysage de décombres et de décomposition, où la nature semble avoir été dénaturalisée, semble être le point de rencontre des quatre gamins. Sipho donne le point de vue du film, celui qui vise sa cible, l’arme chargée, avec ou sans balle. Sa folie pour les uns, sa raison pour lui, fera la ligne de partage durant tout le film, entre rire borderline qu’il lance juste avant d’aller arroser sa plante verte, et réelle menace lorsqu’il pointe son arme face à l’écran. Ce suspens quasi hitchcockien ( le revolver est-il chargé ? va-t-il réellement tirer ? ) va perdurer durant tout le récit filmique, toujours là mais hors-champ, à la périphérie de Madiba. Pour Madiba, il y aura aussi à charger et viser juste, avec sa main et son œil, comme Sipho, mais tout autrement. Il n’est pas inopportun de rappeler que l’ancêtre du cinéma fut un fusil-caméra crée par Etienne-Jules Marey ( dès 1882 le fusil photographique et en 1899 le fusil photographique électrique à pellicule 35 mm )

3/ « Je voulais être comme Richard Burton et Roger Moore »
0’5’32’’- 07’05’’
« S’il te plait, Madiba filme moi » ne cesse de répéter sa jeune sœur qui tient absolument à apparaître à l’image, contrairement au père « arrête, ce n’est qu’un jouet ! ». Presque instinctivement, Madiba va filmer sa famille, geste premier que celui d’aller inscrire à l’image d’où l’on vient, l’origine de son existence. Voici ma mère, voici mon père, voici là où je vis, semble nous dire notre jeune héros. Plan magnifique d’humilité de vie, degré zéro du cinéma familial, celui-là même qu’enregistrait en son temps les frères Lumière. Enregistrer le quotidien de la vie, devenir celui qui fabrique la mémoire familiale, où le cinéma devient archive d’un moment passé, celui de sa mère qui recherche du travail (plan serré sur l’annonce entourée de crayon noir) de son père tassé plus qu’assis (le travail manque à ces hommes). Plans vacillants, tel le regard qui tente de tout capter, à la fois fébriles et charnels, ces fragments de vie aux grains plus épais, à la lumière saturée plus froide, semblent vouloir vampiriser ceux, plus posés, de la narration classique . Comme si le cinéaste, par ce procédé de perturbation esthétique, en schizophrénant son point de vue, interrogeait sa propre représentation. Comment filmer ?

BIO FILMOGRAPHIE DU REALISATEUR

Ntshaveheni Wa Luruli est né le 28 août à Johannesburg en Afrique du Sud. Il entreprend des étude supérieures à l‘université sud-africaine de Witwatersrand puis à l‘université Columbia de New York où il apprend la mise en scène, entre autres dans la classe de Milos Forman. Il a été assistant- réalisateur Spike Lee sur deux longs-métrages, la biographie du célèbre et controversé leader noir américain Malcom X en 1992, et Jungle Fever en 1991 Il réalise son premier long-métrage Chikin Biznis en 1998 qui obtint plusieurs prix dans divers festivals internationaux et The Woden Camera (La Caméra de Bois) en 2003. Son prochain long-métrage en cours de production s’intitule Salina’s People, c’est l’histoire tout en contradictions sur les rapports humains par le récit d’une nounou noire qui nourris au sein enfants noires comme blancs jusqu’à que ceux-ci deviennent les maîtres.

FICHE TECHNIQUE

Caméra de Bois
France, Afrique du Sud, Grande-Bretagne
90min - 35mm – Couleur - V.O sous titré français

Réalisateur : Ntshavheni Wa Luruli
Scénario : Yves Buclet
Co-scénariste : Peter Speyer
Directeur de la photographie : Gordon Spooner
Montage : Kako Kelber
Musique : Phil Sawyer
Costume : Leigh Bishop
Interprétation
Madiba : Junior Singo
Sipho : Innocent Msimango
Estelle : Dana de Agrella
Louise : Lisa Petersen
Benny : Nicholas Jara
Mr Shawn : Jean-Pierre Cassel
Joshua : Fats Bookholane
Thandeka : Thembi Mtshali

Producteur : Olivier Delahaye et Hervé Houdart
Coproducteurs : Ben Woolford, Richard Green
Production Cies ODELION, Tall Stories, RG&A
Distribution : Eurozoom
Sortie nationale le 28 juillet 2004

Filmographie Générale

L’homme à la caméra de Dziga Vertov - 1929
Le garçon aux cheveux verts de Joseph Losey – 1948
Winchester 73 d’Anthony Man - 1950
Bang, you’re dead ! série Alfred Hitchcock Présente
Rebel without a cause de Nicholas Ray - 1954
Les quatre cent coups de François Truffaut – 1959
Dode’s Kaden d’Akira Kurosawa - 1968
Honkytonk-Man de Clint Eastwood – 1981
Classified people de Yolande Zauberman (documentaire) – 1987
Le petit criminel de Jacques Doillon - 1990
Classified X de Mark Daniel (documentaire) - 1997
Le Gone du Chaâba de Christophe Ruggia - 1998
Vivre au Paradis de Bourlem Guerdjou – 1998
17, rue Bleue de Chad Chenouga – 2000
Les diables de Christophe Ruggia - 2002
Le costume (El traje) d’Alberto Rodriguez - 2004

Bibliographie générale

Le film Africain et le film du Sud, mai 2004, n°44/45, publication du festival international du film d’Amiens.
CinémAction, Le cinéma africain est-il tombé sur la tête ? sous la direction de Keyan Tomaselli, éditions du Cerf, 1986
Retour au paradis : journal africain de Breyten Breytenbach, Livre de poche, 1995
Une saison blanche et sèche d’André Brink, Livre de Poche, 1992
L’image de l’enfant au cinéma de François Vallet, Cerf, 1991

Liens Internet

http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_film&no=652
Dossier complet sur le film (bio, entretien producteur, fiche film, les 20 ans de Vues d’Afrique à Montréal)

http://www.afrik.com/article7190.html
Un entretien de qualité avec le cinéaste, daté du 7 avril 2004, lors du Festival de Paris.

http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-04-10/2004-04-10-391745
Un excellent témoignage d’une femme « coloured » vivant au Cap, dans un township.

http://www.3continents.com/cinema/infos_diverses/cinema_sud_africain_3.html
Dossier sur l’histoire du cinéma Sud-Africain

http://www.afrik.com/article7312.html
Dossier Festival de Cannes 2004 : Africa Cinéma, un an plus tard. Le fonds pour soutenir la distribution des films en Afrique

 

 

Nadia Meflah, Cadrage novembre 2004

 

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