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Réalisation : Hou Hsiao-Hsien. Scénario
: Hou Hsiao-Hsen et Chu T’ien-Wen. Image : Lee Ping-Bing.
Montage : Lioa Ching-Sung. Son : Tu Duu-Chih. Décor : Tashiharu
Aida. Interprétation : Yo Hitoto (Yoko), Tadanobu Asano (Hajime),
Masato Hagiwara (Seiji), Nenji Kobayashi (le père de Yoko),
Kimiko Yo (la belle-mère de Yoko). Production : Hideshi Miyajima,
Lioa Ching-Sung, Fumiko Osaka. Production Schochiku. Distribution
: Diaphana Distribution. Titre original: « Kohi Jikou ».
Durée : 1h49. Mentions techniques : 35 mm couleur. Dolby.
Format 1/1, 85. Date et lieu tournage : août et septembre
2003, Japon. Site officiel du film: http://www.coffeejikou.com/
CAFE LUMIERE: Renaître à la lumière
par Alexandre Tylski Université Toulouse Le
Mirail
Conçu comme un hommage au grand cinéaste
japonais, Ozu, Café Lumière de Hou Hsiao-Hsien ne
cherche pourtant pas à imiter le style Ozu (tournages en
studio, aridité des décors, maîtrise calculée
des dialogues, etc.) mais à poursuivre peut-être l’esprit
Ozu (étude des mœurs, âpreté des échanges
humains, etc.). « Ozu est un cinéaste passionné
par la clarté, par la limpidité. Ozu sait tout de
ses personnages. Moi, je suis mes personnages, pas à pas,
j’ignore où ils vont mener le film. Mon style est donc
naturellement moins direct, plus ambigu peut-être. Il me paraît
plus adapté à décrire notre monde contemporain,
qui est dur, et dans lequel les relations humaines sont compliquées.
Je vois pas mal de films japonais récents. Je les regarde
attentivement, mais il est très rare d’y voir le Japon
d’aujourd’hui. » *
Café Lumière se distingue indéniablement
par une volonté forte de s’ouvrir sur le réel.
Le montage ne découpe pas les corps à la chaîne,
mais nous les laisse découvrir dans la durée afin
d’y déceler peut-être subitement les agitations
intérieures. Au fond, tout ou presque ici semble question
de l’enveloppe qui couvre les émotions, tout semble
question de la bulle intime masquée par l’acier dur
de la ville (s’attarder sur l’affiche française
du film qui est aussi une image tirée du film), tout semble
question. Les frémissements de la caméra, les malaises
gauches d’une famille implosée et l’incontrôlable
réalité démasquée questionnent ici la
fixité de corps parfois raides et muets, de rites intangibles
et de métros à l’inoxydable opacité.
Exploration douce et dure d’une solitude individuelle et collective…
L’image initiale du film élève et révèle
déjà l’à propos du film ; garder le mouvement
passé, regarder le mouvement passer. Au cœur des mécaniques
humaines, le passage vers un avenir de chemins croisés ?
« Ma première inspiration pour « Café
Lumière » n’est ni cinématographique,
ni musicale, ni littéraire : c’est un plan, le plan
du métro de Tokyo. (…) mon directeur de production
qui est aussi mon monteur, dit que le film terminé ne se
passe finalement pas tant que dans les cafés, et qu’il
ne mérite plus vraiment son titre. Ce serait plutôt
Métro Lumière ! » * Une des images frappantes
de Café Lumière (sorte de Métropolis contemporain
?) reste peut-être ainsi l’image tirée d’un
ordinateur où un bébé est représenté
en « love » au centre de trains.
Derrière l’apparente sobriété
et tranquillité du film, Hou Hsiao-Hsien interroge la fulgurance
a priori invisible d’images dérobées, mais aussi
de sons « piqués » au micro revolver (le jeune
homme dans le film à la conquête de nouveaux territoires
sonores vastes et variés), interroge l’envie de revenir
vers un compositeur de Taïwan disparu (comme le son perdu d’une
autre civilisation), interroge les respirations tendues d’un
père japonais incapable de parler à sa fille enceinte
d’un Taïwanais. « L’effondrement de la
structure familiale traditionnelle est vécu là-bas
[au Japon] comme un grave problème national. Le chômage
explose. De plus en plus de femmes vivent seules. Elles cherchent
à vivre pleinement leur indépendance et leurs ambitions
légitimes. » * Pas de jugement hâtif dans
Café Lumière. D’abord une attention portée
aux moindres signes blessés, aux moindres gestes égarés,
aux moindres échappées libres dans un univers balisé.
Enfin un film « non-touristique » sur le Japon. Enfin
un film témoin d’un pays si crispé devant le
« dérèglement » des topographies générationnelles
mais qui cherche peut-être, au fond, désespérément,
à renaître à la lumière ?
Synopsis du film
Yoko revient d'un séjour à Taïwan.
La jeune femme visite une librairie à Jimbocho, le quartier
des bouquinistes de Tokyo. C'est Hajime qui dirige la boutique.
Ce garçon silencieux enregistre le bruit des trains qui traversent
la ville. Après le divorce de ses parents, Yoko avait été
élevée par son oncle devenu aveugle, à Yubari,
dans l'île d'Hokkaido, au nord du pays. Aujourd'hui, elle
reprend contact avec son vrai père et sa nouvelle épouse.
Yoko fait une recherche sur le compositeur taïwanais Jiang
Ewn-Ye, qui travailla un certain temps au Japon. Hajime aide Yoko
dans ses travaux. Ils s'entendent bien et fréquentent ensemble
les nombreux cafés de Tokyo... C'est la fête d’Obon,
Yoko est de retour chez son père. Elle lui annonce qu'elle
est enceinte d'un Taïwanais et qu'elle souhaite garder l'enfant
pour l'élever seule. Son père et sa belle-mère
semblent inquiets...
Anecdotes sur le film
De la difficulté de tourner à Tokyo:
« A Tokyo, il faut des autorisations administratives pour
tout. Chaque corps de métier, chaque confrérie est
riche d’une tradition et d’usages souvent plusieurs
fois centenaires. On te demande pourquoi tu souhaites tourner ici
ou là. J’avais choisi de filmer quelques plans dans
un quartier chaud… Il a fallu justifier ma décision
artistique devant des gens très soupçonneux. Le goût
de l’organisation fait des Japonais un peuple à part.
(…) Toutes les scènes de transports en commun, nous
les avons filmés en cachette, à l’arraché,
sans aucune autorisation. Nous prenions le métro à
cinq ou six, caméra et micro cachés, le Nagra dans
un attaché-case, etc. La scène dans la station souterraine,
on l’a tournée en 21 jours, à raison d’une
visite quotidienne de 6 à 10 minutes ! » *
Un père muet lors du déjeuner en
famille: « [Cette scène] était dialoguée.
Nenji Kobayashi (le père) avait un texte à dire. Il
devait parler de banalités, d’ailleurs. Il devait parler
de son boulot et de choses, précisément, ridicules
par rapport à sa relation avec sa fille. Nous nous sommes
mis en place, la caméra a commencé à tourner,
la scène a parfaitement commencé… et Nenji Kobayashi
n’a rien dit. Il s’est muré dans ce silence.
Derrière la caméra, j’ai bêtement pensé
qu’il avait oublié son texte et qu’on ferait
une deuxième prise… Ce n’est qu’en y réfléchissant
un peu que j’ai compris toute l’ironie, tout le désespoir
que ce silence implique. Des sentiments que jamais le père
ne dira. Ce silence et cette émotion-là je ne les
dois qu’à la créativité de Monsieur Nenji
Kobayashi. » *
Biographie Hou Hsiao-Hsien
Né le 8 avril 1947 à Meixian (province
chinoise), Hou Hsiao-Hsien grandit à Taïwan et est tout
jeune très influencé par la culture japonaise. Après
avoir étudié à l’Académie d’Art
de Taïwan (jusqu’en 1972), il devient assistant de réalisateurs
expérimentés (comme Li Hsing et Lai Cheng-Ying). Il
passe ensuite à la mise en scène en 1980 et devient
peu à peu, au gré des festivals internationaux, la
figure de proue de la « nouvelle vague » taïwanaise.
Il est également producteur, notamment du film Epouses et
Concubines de Zhang Zimou, 1991.
Filmographie Hou Hsiao-Hsien
2004 – Café Lumière (En compétition
à Venise)
2001 – Millenium Mambo (Prix de la Technique à Cannes)
1998 – Les Fleurs de Shanghaï (Flowers of Shangaï)
(En compétition à Cannes)
1996 – Goodbye South, Goodbye (En compétition à
Cannes)
1995 – Good Men, Good Women (En compétition à
Cannes)
1993 – Le Maître de marionnettes (The Puppetmaster)
(Prix du Jury à Cannes)
1989 – La Cité des Douleurs (City of Sadness) (Lion
d’Or à Venise)
1987 – La Fille du Nil (Daughter of the Nile) (En compétition
à Cannes)
Poussières dans le vent (Dust in the Wind)
1986 – Un Temps pour vivre, un temps pour mourir (The Time
to Live and the Time to Die)
(Prix FIPRESCI à Berlin)
1984 – Un Eté chez Grand-Père (A summer at Grandpa’s)
(Mention spéciale à Locarno)
1983 – L’Homme sandwich (The Sandwich Man)
Les Garçons de Feng-Kuei (All the Youthful Days)
L’Herbe verte de chez nous (The Green , Green Grass of Home)
1981 – Vent Flatteur (Cheerful Wind)
1980 – Cute Girl
Note d’intention d’Hou Hsiao-Hsien sur Café
Lumière:
« Le grand studio japonais Shochiku m’a proposé
d’écrire et de réaliser un long-métrage
à l’occasion du centième anniversaire de la
naissance de Yasujirô Ozu. Jamais je n’aurais imaginé
un jour une telle chance. Je suis un réalisateur taïwanais.
Même si je suis allé une vingtaine de fois au Japon
au cours de ces vingt dernières années, je n’y
habite pas. J’y suis un étranger. C’est donc
instinctivement que je remarque les particularités du pays
et de ses habitants.
Dans mon observation de la vie japonaise, j’allais prendre
un risque considérable : celui de passer à côté
de la réalité. Or, je suis persuadé que la
vérité du quotidien constitue la véritable
base du film… Je craignais donc que ma perception du pays
ne paraisse quelque peu superficielle. Mais finalement, c’est
en termes très simples que je me suis interrogé :
pourquoi tourner, moi, un film japonais ? Dans une langue que je
ne comprends pas… Ma réponse fut plus simple encore
: parce que j’en avais le désir. Et de tout mon cœur.
» (Extrait du dossier de presse)
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Critique écrite pour l’ACREAMP par Alexandre Tylski,
directeur de publication de la revue CADRAGE et chercheur au LARA
de l’ESAV, Université Toulouse Le Mirail. Contact:
administration@cadrage.net
* Propos de Hou Hsiao-Sien recueillis à Taipeh en août
2004 par Harold Manning et Lee Show-Chun pendant le tournage du
documentaire « Hou Hsiao-Hsien à la lumière
de Yasujirô Ozu », produit par Nothern Line Films, Ciné
Cinéma et Diaphana. Contact: NothernLine@noos.fr
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