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Le cinéma
saignée
par Alexandre
Tylski, Toulouse II
Il est hélas bien trop rare de lire dans
la presse internationale des textes abordant l'art des courts-métrages,
même ceux réalisés par des cinéastes
aussi célèbres et intéressants que Martin Scorsese.
Ce dernier réalisait à la fin des années 60,
une des oeuvres les plus poétiques et sanglantes de la longue
histoire des films courts: THE BIG SHAVE. Film de cinq petites minutes
en couleur. Huis clos dans une salle de bain. Un seul acteur (Peter
Bernuth), pas de dialogue, juste en fond sonore une chanson jazzy
(par Bunny Berigan). Scorsese derrière la caméra et
la table de montage. Déjà le style Scorsese coup de
poing mais toujours fluide et élégant était
là, sur la pellicule. Agé à peine de 25 ans
lorsqu'il conçoit ce film, tout juste diplômé
de la New York University, Scorsese fait bien plus que signer un
film personnel, il sait déjà «saigner»
un film. En regardant THE BIG SHAVE, c'est cela qui saute au visage,
un sens incisif du découpage, du cadrage et du montage. Avec
Scorsese, le tournage est un peu comme un champ de bataille et la
table de montage comme une table d'opération où il
extirpe du corps du film l'essence même de son esprit bouillonnant.
THE BIG SHAVE nous lance dans une propreté
à toute épreuve, stérile, nette, chirurgicale,
d'un blanc polaire et immaculé. Gros plans sur la robinetterie
impeccable et réfléchissante. Ces robinets ont l'éclat
et la silhouette de la trompette que l'on entend en fond sonore.
La musique se noue inextricablement avec la jungle d'objets sanitaires.
Le décor ressemble soit au décor d'une publicité
pour détergeant soit à une exposition de Man Ray ou
de Marcel Duchamp. Il y a incontestablement de l'ironie et du surréalisme
dans ce début de film sans pour autant qu'on puisse le verbaliser
clairement. Le quotidien banal d'une salle de bain prend une dimension
lyrique et rythmique. Nous sommes en tout cas plongés dans
des sentiments de légèreté, d'humour et de
sérénité. Ces plans de coupe, tous bien organisés,
sont juxtaposés de manière syncrétique avec
la musique. Une goutte d'eau tombe dans le lavabo, et c'est un effet
de percussion qui vient l'appuyer et lui donner une réalité.
Scorsese s'amuse avec ses outils de cinéaste et les conventions
audiovisuelles, il nous rassure gaiement.
Un jeune homme blanc en T-shirt blanc pénètre
dans la salle en baillant, les cheveux en bataille, indiquant un
réveil. Pas de fenêtres aux murs mais on devine l'aube.
Le monde extérieur est évoqué à travers
le chanteur qui aborde le thème du voyage, comme la voix
intérieure du protagoniste du film. On suppose que la musique
vient d'un petit poste radio (qu'on ne verra pourtant jamais). Le
jeune homme se positionne devant le miroir et retire lentement son
T-shirt. Scorsese opère alors pendant ce geste trois coupes
de montage, chacune en retard l'une de l'autre, en mini flash back,
prises d'angles différents. Il confère ainsi au film
un maniérisme unique et une élégance racée.
Il nous fait surtout soupçonner l'expérience de laboratoire,
où chaque chose est observée, réitérée
puis disséquée sous tous les points de vue. Dans THE
BIG SHAVE, la caméra se fait microscope, le montage, lui,
démontre. Une expérience semble être réalisée
sur ce jeune homme, on pourrait presque deviner alors qu'il est
le cobaye d'une mise à mort.
Sur le générique de fin de THE BIG
SHAVE est écrit: «Viet 67». Le film de Scorsese
se pose en fait comme une réaction contre la guerre du Vietnam
qui sévissait à l'époque du tournage. Les jeunes
américains y étaient envoyés souvent bien malgré
eux comme des jouets télécommandés. On comprend
dès lors mieux le sens de la mise en scène de Scorsese
ici, fascisante dans son organisation propre, nette et compartimentée.
Le cinéaste dirige aussi son acteur de telle façon
que ce dernier semble d'une fadeur et d'une froideur inconsolables.
Ce jeune homme semble en effet dénué d'expression,
d'émotion et de vie. Tel un robot raide, Scorsese l'associe
aux ustensiles de verre et d'acier qui l'entourent dans cette pièce.
Et la musique divertissante et entraînante de s'opposer radieusement
à cette esthétique visuelle. Cette contradiction rude
et secrète dévisage ainsi les intentions ironiques
et anti-militaires de Scorsese. Le cinéaste affirmera plus
tard dans sa carrière que ses films ne peuvent se comprendre
qu'à travers les musiques qu'il utilise. THE BIG SHAVE en
est peut-être un des exemples les plus frappants.
Alors que le jeune homme commence à se couper
la peau de plus en plus violemment en se rasant, la musique poursuit
dans la même tonalité enjouée. Elle met debout
et au pas en réalité. Tolstoï disait: «Là
où on veut avoir des esclaves, il faut le plus de musique,
possible.» La voix du chanteur, omnipotente et invisible (comme
venue du ciel), semblerait presque pousser le jeune homme à
se raser dans le rythme - rappelant un peu la scène dans
THE GREAT DICTATOR, dans laquelle Chaplin rase un client en suivant
au maximum le rythme imposé par la musique à la radio.
Sauf qu'ici, l'absence de dispositif pleinement révélé
(un poste radio visible) et l'absence d'expression du protagoniste
rendent la scène plus ambiguë. L'obéissance au
son est moins évidente que dans le film de Chaplin. On ne
fait en fait que deviner l'obéissance aveugle du jeune homme
à ce solo de trompette (jazzy mais rappelant la trompette
militaire), tiré d'un enregistrement musical datant du début
de la seconde guerre mondiale ironiquement.
Toujours est-il que le jeune homme ne réagit
pas alors qu'il se voit saigner désormais partout sur le
visage. Dévasté par les coupures et les larges coulées
de sang. Le lavabo, dans le rythme, se tache progressivement de
giclées sanglantes. Le son aiguisé de la trompette
se fait aussi coupant que le rasoir lui-même. La progression
vers l'horreur s'effectue lentement, en crescendo. Pourtant, Scorsese
choisit adroitement une absence de synchronisme et de climax lors
du «dénouement» de THE BIG SHAVE. Le jeune homme
finit par se trancher froidement la gorge avec son rasoir et la
musique est presque silencieuse à ce moment-là alors
qu'on aurait pu s'attendre à une explosion musicale. L'effroi
du spectateur en est d'autant plus saisissant. La musique, comme
au creux d'une vague, se cache presque et nous abandonne bouche
bée, immobile, et choqué. On hésite alors entre
rire et être réellement pétrifié. Rares
ont été les cinéastes capables de provoquer
chez un spectateur le sentiment d'une aussi intense et violente
hésitation.
Finalement, la couleur rouge aura fini par envahir
tout cet espace blanc. Le film s'achève sur un gros plan
du torse du jeune homme sur lequel coulent à plusieurs endroits
des lignes de sang fonçant vers le bas, avec en fond sonore
la trompette emphatique et ascendante. Fameuse chute du court-métrage
ici poussée à son paroxysme! Fondu au rouge. L'écran
devient entièrement rouge, la pellicule finit noyée
dans le liquide. Et lorsque l'on connaît la haine du rouge
à cette époque chez beaucoup d'américains,
on ne peut qu'être amusé par l'ironie délicieuse
de Scorsese qui se livre ici avec une rare délectation à
une critique de la paranoïa Rouge, de l'ordre maniaque du Blanc
et du sadisme sensationnaliste qui prédominaient alors. Mais
THE BIG SHAVE, au-delà d'un film politique et sardonique
reste surtout un moment de très grand cinéma, profondément
dynamique et original. Une oeuvre essentielle.
Alexandre Tylski est directeur de la revue Cadrage, chercheur
ESAV/LARA (Toulouse II), membre du Syndicat Français de la
Critique de Cinéma et auteur de plusieurs articles et dossiers
consacrés au cinéma de Martin Scorsese.
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