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La circularité
infernale de la puissance
Retour critique sur Apocalypse Now (1979) de Francis F.
COPPOLA
par Saad Chakali
La nouvelle de Joseph Conrad intitulée Heart of Darkness
(1) indexait la représentation de l’horreur intrinsèque
à l’occupation coloniale menée au Congo à
la fin du 19ème siècle sur le point de vue ethnocentriste
– ce point de vue considérait l’Africain comme
la victime absurde, inconsciente, lointaine et « naturelle
» de la folie tropicalisée des Occidentaux dont elle
révélait à son corps défendant la potentielle
fureur barbare. L’adaptation cinématographique qu’en
a tirée Francis F. Coppola à la fin des années
1970 effectue cette translation certes subtile, entre, d’une
part, guerre coloniale passée et d’autre part, guerre
impériale contemporaine, mais selon les critères d’une
opération de représentation (qui est une opération
de réduction sensible, voire d’escamotage comme on
va le voir) du Vietnamien comme matière première,
lointaine et impersonnelle destinée à l’alimentation
anonyme de la puissance occidentale. Une matière tout juste
bonne à être assimilée et subordonnée
à un nouveau tour de manivelle de la folie tropicalisée
des Occidentaux dont la cyclicité même, semble alors
fournir le gage formel de sa pérennité assurée.
La translation entre le colonialisme belge d’hier
et l’impérialisme étasunien d’aujourd’hui
induit très logiquement l’idée platonicienne
d’une circularité structurelle, propre à la
vision ethnocentrée de Joseph Conrad et que conserve la vision
tout aussi ethnocentrée de Francis F. Coppola (2). Une vision
selon laquelle l’horreur coloniale et la terreur impériale
(qui la répète en farce comme le dirait de façon
hégélienne Karl Marx) produisent le cercle infernal
dantesque, la scène circulaire et shakespearienne pleine
de bruit et de fureur où l’Occident continue sans interruption
de régler avec lui-même les comptes compliqués
de sa propre puissance. Cette dernière trouve à recharger
ses batteries à partir de cette énergie vitale première
que lui fournit la masse indifférenciée (et indifféremment
brûlée) des corps africains dans Heart of Darkness
et de ceux des Vietnamiens dans Apocalypse Now.
Cette circularité est très précisément
ce qui gêne dans la nouvelle de Joseph Conrad. Elle ne cesse
pas de gêner dans le film de Francis F. Coppola qui hérite
de la vision ethnocentrée que cette circularité logiquement
induit. La gêne est plus grande puisque l’héritage
d’une telle vision survient après au moins sept décennies
de luttes d’émancipation naguère dénommées
tiers-mondistes et presque autant de « Postcolonial Studies
» qui les ont interprétées, très souvent
accompagnées et poursuivies dans le cadre du champ universitaire
et de la recherche historique et politique (Edward W. Saïd
en fut d’ailleurs l’une des figures maîtresses,
et ce jusqu’à la mort). Cela va même très
loin puisque cette circularité, dans sa raison foncièrement
anti-dialectique (3), par son inscription immédiate au frontispice
formel du film lui-même, est d’emblée ce qui
ne sera donc jamais problématisée. Ceci nous permettra
de vérifier ce qu’a montré solidement le philosophe
Jacques Rancière, à savoir que les affaires de l’esthétique
ont toujours été les affaires de la politique, et
la réciproque est également vraie : « La politique
consiste à reconfigurer le partage du sensible qui définit
le commun de la communauté, à y introduire des sujets
et des objets nouveaux, à rendre visible ce qui ne l’était
pas et à faire entendre comme parleurs ceux qui n’étaient
perçus que comme animaux bruyants (…) Le rapport entre
esthétique et politique, c’est alors, plus précisément
(…) la manière dont les pratiques et les formes de
visibilité de l’art interviennent elles-mêmes
dans le partage du sensible et dans sa reconfiguration, dont elles
découpent des espaces et des temps, des sujets et des objets,
du commun et du singulier (…) Cela veut dire qu’art
et politique ne sont pas deux réalités permanentes
et séparées dont il s’agirait de se demander
si elles doivent être mises en rapport. Ce sont deux formes
de partage du sensible suspendues, l’une comme l’autre,
à un régime spécifique d’identification
» (4)
En effet, que vaut la situation du hit The End
du groupe rock psychédélique The Doors placé
justement en ouverture du film ? Et que vaut cette localisation
en rapport avec un récit qui tout à la fois peut très
bien valoir comme un immense flash-back de plus de deux heures (de
plus de trois pour la version longue appelée Redux et sortie
en 2001) narrant à rebours ce qui a déjà eu
lieu ou bien valoir comme une projection hallucinée au devant
d’une réalité peut-être fabulée
dont la fin reste imprévisible en plus d’être
soumise à l’indétermination subjective de son
statut narratologique ? Le fleuve joue d’ailleurs cette fonction
esthétique de miroitement (4) de ces deux ou trois modalités
narratives possibles et indistinctement entremêlées
(passé remémoré, présent au devenir
imprévisible, pure fabulation hallucinée), ce qui
aide d’ailleurs Francis F. Coppola à brouiller les
ressorts classiques de la mimésis aristotélicienne
avec laquelle en tant que cinéaste hollywoodien il n’a
jamais entièrement rompue, et encore moins avec Apocalypse
Now. Est alors induit ceci : le commencement et la fin échangent
leurs valeurs respectives comme leurs relations d’antécédence
et de conséquence, et ce continûment et sans fin, noyant
ainsi toute possibilité de dialectique ou de compositions
originales entre le dedans et le dehors comme aimait à les
pratiquer dans ses films Stanley Kubrick. Il faut comprendre que
l’histoire que nous conte alors Apocalypse Now a (toujours)
(déjà) eu lieu comme elle ne cesse (et ne cessera
donc ?) jamais d’avoir lieu, révélée
dans son effectivité objective convulsive et dévoilée
dans ses implications subjectives tourmentées (6) comme les
deux faces d’une seule et même réalité
tournoyante sur son axe telle une toupie.
Ce temps circulaire est un voyage immobile comme
en a décrit Charles Baudelaire, le poète de la modernité
formulant ainsi comme une prémonition poétique possible
de ce que pourra offrir l’expérience cinématographique,
et Francis F. Coppola n’a rien ignoré des homologies
structurales existant entre cette expérience et l’expérience
narcoleptique, lui qui était lors du tournage de son film
constamment défoncé au haschisch (n’a-t-on d’ailleurs
pas décrit Apocalypse Now comme justement étant un
« film trip » ?). Ce temps devenu esthétiquement
circulaire ou immobile, c’est-à-dire politiquement
déshistoricisé, est selon la vision métaphysicienne
du cinéaste celui de la violence technicisée et massivement
utilisée que la puissance (coloniale ou impériale,
belge ou étasunienne, d’hier et d’aujourd’hui,
toujours instrumentale, toujours occidentale, toujours sacrificatrice
et, partant, toujours d’essence chrétienne) (7) véhicule
en son sein et dont la guerre étasunienne contre le Sud Vietnam
n’offrait qu’un exemple signifiant, qu’une manifestation
sensible parmi d’autres. Ce que nous confirment les propos
suivants : « Certes Coppola ne réalise pas un film
politique au sens où l’on entend généralement
ce mot. Surtout, il ne propose ni même suggère aucune
issue. A vrai dire, Apocalypse Now exprime un pessimisme si total
qu’on peut raisonnablement supposer que le réalisateur
et le scénariste n’ont pas attendu la guerre du Vietnam
pour le fonder et l’argumenter [souligné par nous].
Pour eux, cette guerre ne vient sans doute que vérifier l’idée
suivante : il y a dans l’homme une part irréductible
de sauvagerie originelle (biblique, si j’ose dire –
mais le titre me pousse à oser) qui, quand elle refait surface,
est susceptible de ramener d’un coup et n’importe quand
l’humanité à son point de départ, le
seul « progrès » consistant dans le perfectionnement
des instruments de la barbarie. Voilà pour l’idée
ou, si l’on veut, l’idéologie qui semble sous-tendre
le film » (8)
La particularité de la puissance occidentale selon Francis
F. Coppola, prouvant par là sa réelle lucidité
quant aux nouveaux régimes d’images qui se mirent en
place notamment avec la couverture médiatique de la guerre
du Vietnam, vient qu’elle aime particulièrement à
mirer les effets spectaculaires et réellement dévastateurs
de son propre déploiement .(9) Les critiques d’alors,
tant celles de Jean Baudrillard (« Coppola ne fait rien d’autre
: tester la puissance d’intervention du cinéma, tester
l’impact d’un cinéma devenu machinerie démesurée
d’effets spéciaux. Dans ce sens, son film est bien
quand même la prolongation de la guerre par d’autres
moyens, l’achèvement de cette guerre inachevée,
et son apothéose. La guerre s’est faite film, le film
se fait guerre, les deux se rejoignent par leur effusion commune
dans la technique ») (10) que celles de Serge Daney («
Coppola remonte le fleuve de la civilisation à la barbarie,
pas la barbarie des autres, mais celle dont on provient, dont toute
civilisation provient, du côté de la horde paternelle.
Si cette remontée-là aussi tourne court, c’est
parce que Coppola n’a pas vraiment choisi entre délire
surréaliste et cruauté ethnographique ») (11),
sont parfaitement justifiées. Surtout lorsqu’elles
insistent chacune d’entre elles avec pertinence sur le caractère
symboliquement contre-offensif ou politiquement amnésique
du film mais surtout sur celui de la surexposition spectaculaire
d’un spectacle cinématographique dont la logistique
même épouse dans ses rapports de production la logistique
militaire étasunienne .(12) D’ailleurs, Apocalypse
Now n’a-t-il pas joui – chose insuffisamment sue et
rappelée – des ressources matérielles que lui
offrait le gouvernement des Philippines d’alors, c’est-à-dire
la tyrannie sanglante et anti-communiste exercée sous la
protection militaire des Etats-Unis par le dictateur Ferdinand Marcos
dont l’existence même s’inscrit historiquement
dans la continuité géostratégique de la politique
impériale étasunienne depuis plus d’un siècle
maintenant ? (13)
Mais revenons à cette circularité
dont l’idéologie structurelle constitue aussi le dispositif
esthétique d’un film dont le récit semble comme
monté en boucle pour n’avoir jamais affaire au camp
d’en face .(14) En une suite de fondus enchaînés
entremêlant au début de Apocalypse Now, dans les mêmes
eaux filmiques et soniques, le tournoiement visuel des pals d’un
ventilateur, le tourniquet sonore des pals d’un hélicoptère
de guerre et le cercle dilaté de la pupille de Willard, Francis
F. Coppola trace les contours logiquement circulatoires à
partir desquels une commune unité formelle juxtapose et relie
ensemble la forêt vietnamienne napalmée, la peau blessée
et ensanglantée et le corps brûlé par l’alcool
du narrateur. C’est un même feu qui court de part et
d’autre de ces images fondues en un seul enchaînement
liquide : celui du cercle de la puissance technique occidentale
dont l’opposition vietnamienne se trouve aussitôt réduite
à assurer une pure et simple fonction rotatoire. Cet incendie
est celui du corps possédé par la fureur christique
de la puissance à laquelle il participe quoi qu’il
lui en coûte psychiquement. Et s’il est celui-là,
il n’est symboliquement alors plus du tout l’incendie
produit par le riche dispositif militaire à seule fin de
soumettre un peuple et un territoire à la juridiction économique
et politique du gouvernement d’un autre, quels que soient
pour ce dernier les coûts humains et écologiques à
supporter. On rappellera quand même l’évidence,
à savoir que : « Si de tels épandages massifs
de défoliants ont de lourdes conséquences sur l’écologie,
leurs effets néfastes ne sont pas moindres sur les animaux
et les hommes. D’après des statistiques encore incomplètes,
plus de 1.293.000 personnes ont été intoxiqués
de 1961 à 1969. La plupart des victimes souffrent de maladies
chroniques, affections ophtalmiques, maladies gastro-intestinales,
paralysies, etc. Dans les neuf premiers mois de 1970, 185.000 personnes
ont été atteintes et plus de trois cents sont mortes
» .(15) Esthétisée au sens le plus dégradé
du terme, c’est-à-dire délestée de son
poids réel de destruction, la forêt napalmée
qui introduit le film de Francis F. Coppola figure l’oubli
sensiblement volontaire de l’horreur qui lui est historiquement
liée. Pour prendre un exemple artistique et politique complètement
opposé, le dispositif pictural fragmentaire mis en place
par Pablo Picasso dans Guernica rendait justement aux spectateurs
l’épouvante de la dislocation fasciste des civils espagnols
dont la presse d’opinion dominante d’alors s’était
bien gardée de rendre compte. Les vapeurs d’alcool
dans lesquelles baigne Willard et qui rejoignent les bouffées
haschischines du cinéaste possèdent aussi cette valeur
dissolvante qui sait confondre en un seul tout homogène et
flou les vertus conjuguées de l’analgésie avec
celles de l’amnésie.
Ce n’est pas la guerre des gouvernements
enchaînant leur peuple respectif de gré ou de force
dans les rets de leurs ambitions antagoniques et de leurs intérêts
divergents qui intéresse Francis F. Coppola dans Apocalypse
Now (16), mais celle que se livrent au sein même de la puissance
de feu impériale et circulaire (de Willard à Kurtz
et retour à l’humanité de la base) ceux qui
l’utilisent à des fins strictement personnelles (comme
Kurtz) et ceux qui, en mettant un terme à l’activité
de tels individus, régularisent ainsi leur situation propre
en participant à l’autorégulation de la puissance
qu’ils servent anonymement. Mission accomplie pour Willard
qui a préféré, à l’occupation
du trône désormais vacant mais hier encore possédé
par un homme qui avait régressé au point d’être
possédé par la rêverie archaïque, maladive
et fatale de l’homme mortel devenu dieu vivant, revenir parmi
les humains et les simples vivants qui occupent militairement un
territoire souverain (17). Ces humains et ces simples vivants fournissent
les rangs ordonnés de la « raison instrumentale »
(Theodor W. Adorno) manipulée par l’autorité
« légale-rationnelle » (Max Weber) de la puissance
étasunienne ainsi rendue circulairement dans son bon droit.
Ce droit est celui de l’expression de sa modernité
technique impersonnelle (et donc collective) à laquelle appartient
le film de Francis F. Coppola dans sa production même, modernité
guérie de la nuisance archaïsante et sacrale de ceux
qui veulent l’accaparer à leurs propres fins en la
privatisant, en la personnalisant (18). Privée de visage,
désacralisée, la puissance impériale conséquemment
plus élargie en prive automatiquement tous ceux qu’elle
combat. Qu’ils aient été vietnamiens hier ou
bien qu’ils soient irakiens aujourd’hui.
« Un jour, un cinéaste américain
fera un film sur ce que les Vietnamiens – ceux du Sud, ceux
du Nord – en pensaient, de cette guerre ; et comment et pourquoi
ils l’ont faite. Un cinéaste américain ? Ne
serait-ce pas plutôt l’affaire d’un cinéaste
vietnamien ? Sans doute » (19).
Du même auteur:
Histoire
de Marie et Julien publié dans Cadrage en 2003
NOTES
(1) En français Au cœur des ténèbres,
ce récit fut initialement publié en 1902 (par exemple
éd. Mille et une nuits, 1999).
(2) Edward W. Said remarque justement que les œuvres hollywoodiennes
du genre de celle produite par Francis F. Coppola « s’appuient
toutes sur le même postulat : la source cruciale de l’action
et de la vie sur la planète est l’Occident, dont les
représentants paraissent libres d’infliger leurs fantasmes
et philanthropies à un tiers monde sous-doué. Dans
cette perspective, les régions « périphériques
» du monde n’ont pas de vie, d’histoire ou de
culture qui vaillent d’être mentionnées, pas
d’indépendance ni de cohérence propre qui méritent
d’être évoquées sans l’Occident.
Ou, s’il y a quelque chose à représenter, c’est,
dans le droit fil de Conrad, une réalité inimaginablement
corrompue, dégénérée, incurable »
(Culture et impérialisme, éd. Fayard/Le Monde diplomatique,
2000, p. 21-22). Quant à la nouvelle de Joseph Conrad elle-même,
Edward W. Said note plus loin : « Si Au cœur des ténèbres
est à ce point efficace, c’est que sa politique et
son esthétique sont impérialistes – ce qui,
à la fin du 19ème siècle, paraissait esthétiquement,
politiquement et même épistémologiquement inévitable,
inéluctable (…) La circularité, la parfaite
clôture de l’ensemble [souligné par nous] est
non seulement esthétiquement mais même mentalement
inattaquable. Conrad est si conscient de situer le récit
de Marlow au sein d’un moment narratif qu’il nous permet
en même temps de prendre conscience que l’impérialisme,
bien loin d’englober sa propre histoire, est circonscrit par
une histoire plus large (…) que Conrad a donc laissé
vide » (ibid., p. 63). Notre analyse se veut pour partie le
développement modeste du contenu de ces lignes adapté
au film de Francis F. Coppola dont le contenu critique envers l’impérialisme
étasunien dont il procède structurellement est tout
aussi problématique que le texte littéraire qui en
a inspiré le scénario.
(3) Le meilleur cinéaste étasunien à avoir
soutenu, rigoureusement et dans toutes ses conséquences culturelles,
politiques et philosophiques, la question de l’épistémè
– le concept est de Michel Foucault et traite de tous les
phénomènes de rapports liant différents types
de discours et correspondant à une époque historique
donnée – que le cercle propre à l’expression
de la puissance occidentale conceptualise, est Stanley Kubrick.
Et si Francis F. Coppola tente visiblement et laborieusement ici
de l’égaler, il n’ose jamais s’aventurer
au-delà de la délimitation que trace épistémologiquement
ce cercle. Pourtant, le dehors du cercle existe bel et bien : c’est
par exemple le monolithe de 2001 : A Space Odyssey (1968) fonctionnant
à chaque apparition comme quatre césures et quatre
sauts quantiques corrélatifs, c’est la Vietnamienne
de Full Metal Jacket (1986) qui vaut d’ailleurs comme réponse
à la détestation éprouvée par le cinéaste
pour Apocalypse Now, c’est encore la possibilité d’une
aventure sexuelle extraconjugale dans Eyes Wide Shut (1999) qui
ouvre à la petitesse bourgeoise new-yorkaise (et «
androcentrique » ajouterons-nous pour parler comme le sociologue
Pierre Bourdieu) l’incommensurable d’un cosmos qu’elle
était jusqu’alors incapable de s’imaginer.
(4) In Malaise dans l’esthétique, éd. Galilée,
2004, p. 39-40. Les procédures cinématographiques
de mise en visibilité et en audibilité dont dépend
esthétiquement Apocalypse Now, parce qu’elles sont
l’expression du choix, dans le cadre de la représentation
cinématographique, de valoriser ou d’exclure, de diminuer
ou d’exagérer, de souligner ou bien d’ignorer
des pans entiers du réel de la guerre étasunienne
menée contre le Nord Vietnam, sont conséquemment des
procédures politiques qui reconfigurent dans le cadre des
représentations collectives générales l’image
de la réalité de cette guerre. Et c’est bien
comme cela qu’elles seront examinées ici, sans complaisance
aucune avec le caractère simplificateur de « film culte
» attribué depuis à Apocalypse Now, et qui sert
trop souvent de filtre protecteur contre l’usage objectivant
de la raison critique.
(5) Cf. Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves. Essai
sur l’imagination de la matière, éd. José
Corti/Le Livre de poche, 1942.
(6) C’est d’ailleurs le sens du mot « apocalypse
», dont l’origine étymologique « apokalupsis
» (mot grec signifiant « dévoilement »
ou « révélation ») réappropriée
par le discours chrétien induit téléologiquement
l’idée d’une fin que le commencement portait
toujours déjà en son sein et qui – titre du
film oblige – commencerait donc « maintenant ».
Comme on le sait, le christianisme est « la religion de la
sortie de la religion » (Marcel Gauchet, Le Désenchantement
du monde, éd. Gallimard, 1983, t. I et II), c’est-à-dire
la religion dont circulairement ni l’Occident ni le film qui
est ici censé en représenter la phénoménologie
apocalyptique ne sont jamais sortis. Sortir des cercles concentriques
de l’Occident (toujours) chrétien dont les processus
d’expansion mondiale ont été qualifiés
justement par Jacques Derrida de « mondialatinisation »
(in Foi et Savoir suivi de Le Siècle et le Pardon, éd.
Le Seuil, 2000), c’est déconstruire les sites métaphysiques
de son immuabilité, de son homogénéité,
et de sa pureté (ce que fit cette année magistralement
au cinéma L’Intrus de Claire Denis à partir
du texte homonyme du derridien Jean-Luc Nancy et d’une phénoménologie
du corps toute singulière) ; c’est montrer les processus
d’ « impurification » (comme dirait Alain Badiou)
et de transmutation ontologiques corrélatifs à cette
expansion impériale dans lesquels, ainsi excédé,
l’Occident est comme pris malgré lui et qu’il
ne maîtrise plus.
(7) Que l’on songe aux Orages d’acier d’Ernst
Jünger, ce récit autobiographique écrit en 1920
qui relate l’expérience vécue de soldat allemand
de l’auteur dans les tranchées boueuses de la Première
Guerre mondiale.
(8) Jean-Claude Pons, « Apocalypse Now et Platoon. La guerre
du Vietnam à travers deux films américains »
in Trafic n° 35, automne 2000, p. 92-98. S’il est juste
de distinguer les deux films, celui réalisé en 1986
par Oliver Stone misant lourdement sur le primat absolu et donc
solipsiste de l’expérience vécue par le réalisateur
et l’opposition binaire entre le bon soldat (joué par
Willem Dafoe) et le mauvais (joué par Tom Berenger) alors
que le film de Francis F. Coppola fait preuve de plus d’originalité
et d’intelligence cinématographiques, les deux œuvres
ont malgré tout ceci de commun qu’elles envisagent
cette guerre comme un problème strictement interne à
l’armée des Etats-Unis, faisant en conséquence
la double économie idéologique des intérêts
économiques et géostratégiques que cette armée
servait (relativement inconsciemment suivant les degrés de
la hiérarchie militaire) et des intérêts défendus
par l’armée du camp d’en face, ce dernier étant
pour le coup dénié dans sa volonté politique.
On y reviendra.
(9) Le miroir est cette fonction, narrativement suturante et esthétiquement
structurante, promue par le motif du fleuve (cf. Gaston Bachelard,
opus cité) qui explique d’ailleurs le recours à
la mise en abyme lorsque Francis F. Coppola lui-même intervient
dans le champ de son propre film pour, simulant la mise en scène
d’un reportage de guerre pour les actualités, œuvrer
au brouillage des frontières séparant le documentaire
de la fiction, la réalité du film de guerre et la
réalité de la guerre filmée. Quant au miroir
que brise au début du film le personnage du narrateur Willard
(dans une performance enregistrée « live » et
digne du Body Art par l’acteur Martin Sheen), il ne signifie
nullement qu’il faut en finir avec la puissance première
spectatrice de son excessive réalité spectaculaire,
mais bien plutôt que le personnage lui-même devra en
route rompre avec un narcissisme primaire dont le personnage mystérieux
de Kurtz (interprété par Marlon Brando) qu’il
doit justement retrouver est littéralement gros. C’est
qu’il faut pouvoir affronter derrière le miroir sans
tain de la puissance cet Autre fantasmé qui est une virtualité
de soi-même, en plus puissante et donc plus fascinante (un
idéal-du-moi dirait Sigmund Freud), ivre à la folie
de cette grasse et explosive concentration personnalisée
de puissance que le corps de Kurtz matérialise.
(10) In Simulacres et simulation, éd. Galilée, 1981,
p. 89. On citera également ceci : « (…) la guerre
du Viêt-nam et ce film-là sont taillés dans
le même matériau (…) – si les Américains
ont perdu l’autre (en apparence), ils ont à coup sûr
gagné celle-ci. Apocalypse Now est une victoire mondiale.
Puissance cinématographique égale et supérieure
à celle des machines industrielles et militaires, égale
ou supérieure à celle du Pentagone et des gouvernements
» (ibid., p. 91).
(11) In Cahiers du cinéma n° 304, octobre 1979 (repris
dans La Maison cinéma et le monde 1. Le Temps des Cahiers
1962-1981, éd. P. O. L. – Trafic, 2001, p. 237). Serge
Daney ajoute que : « Coppola n’est sans doute pas un
cinéaste aussi profond que Kubrick (pour rester chez les
géants). On a vu que son jeu de pistes ne mène nulle
part vraiment, déçoit. Pourtant, c’est un extraordinaire
entrepreneur de spectacles et le plus réussi dans Apocalypse
Now, c’est cette autre remontée du fleuve qui mène
Willard à Kurtz de spectacle en spectacle, presque de «
show » en « show ». C’est là où
Coppola est souvent un très grand cinéaste »
(idem).
(12) Cf. Paul Virilio, Logistique de la perception – Guerre
et cinéma 1, éd. L’Etoile/Cahiers du cinéma,
1984.
(13) La loi martiale et dictatoriale a été instaurée
entre 1972 et 1981 dans un archipel sous domination impériale
étasunienne depuis 1898. Lire, entre autres tant la littérature
(surtout celle produite par exemple par Noam Chomsky) sur le sujet
est certes pléthorique mais bien peu relayée médiatiquement,
les excellentes et terrifiantes études de l’ancien
fonctionnaire du département d’Etat William Blum :
L’Etat voyou, éd. Parangon, 2002 ; Les Guerres scélérates,
éd. Parangon, 2004.
(14) En effet, l’opération symbolique de réduction
du cinéaste est également une opération d’escamotage
puisqu’il ne se trouve dans le champ visuel du film, hormis
la séquence « wagnérienne » suffisamment
confuse pour que l’on n’y voit rien, aucun combattant
vietminh (ou bien alors une seule fois, mais très loin hors
champ et donc uniquement perceptible sur la plan sonore) ! Etonnant,
mais pourtant la chose est vraie. Les seuls Vietnamiens que le cinéaste
daigne un peu plus filmer sont des civils, muets, incompréhensibles,
tirés comme des lapins par des attaques aériennes
ou bien assassinés à la suite d’un mauvais réflexe
paranoïaque de survie, et les légions barbarisées
de Kurtz. En s’aventurant un peu dans la forêt, l’équipe
de Willard tombe nez à nez ou bien avec un tigre ou bien
(dans la version Redux) avec des colons français qui sont
pétrifiés dans la nostalgie indochinoise ! C’est
qu’il est ici bien moins question de politique ou d’histoire
que de métaphysique, d’essence platonicienne des choses
(ce qui est d’ailleurs logique chez Francis F. Coppola quand
on se rappelle que The Conversation en 1974 est comme une illustration
– plutôt bonne par ailleurs – actualisée
du mythe de la Caverne que Platon expose dans sa République).
(15) In Etudes vietnamiennes, n° 29, 1971, p. 40. Et comme il
est dit plus loin dans la même revue, le Vietnam a été
un véritable « champ d’expérience pour
le guerre chimique » en préparation des combats futurs
(l’Irak par exemple) pour la puissance impériale étasunienne
(ibid., p. 194). Ce champ d’expérience demeure pour
Francis F. Coppola définitivement… hors champ. Cette
trop grande concrétude aurait gâté le paysage
d’un film qui vise par delà les bassesses de la vie
physique les hauteurs plus légitimantes des essences de la
métaphysique.
(16) Michael Cimino ne l’a pas davantage filmé dans
son film célèbre sur le sujet et tout aussi problématique
Deer Hunter (1978), lui substituant l’administration de la
preuve cinématographique du prix à payer pour tout
aspirant (le héros que joue sobrement – une fois n’est
pas coutume – Robert de Niro compte des origines ukrainiennes)
à l’intégration dans la grande communauté
étasunienne bigarrée. C’est la guerre du Vietnam
qui sert ici de cadre de légitimation au droit d’entonner
l’hymne patriotique des Etats-Unis. Il est peut-être
anormal d’exiger une guerre pour justifier de son «
américanité », voilà ce que dit seulement
Michael Cimino. C’est trop peu, surtout si ce constat signifie
également de pouvoir se sentir autoriser à caricaturer
à ce point la représentation de l’autre vietnamien
que la puissante réalité politique qu’il incarne
se trouve être aussitôt dissoute dans le bain acide
(car raciste) de l’image fonctionnelle du « Jaune »
éternellement pervers et sadique, facile figure repoussoir
dont la déshumanisation a pour tâche idéologique
de réarmer, de recharger bien sûr en retour l’humanité
étasunienne. Sur ce dernier point, lire de Serge Daney son
article cinglant sur le film de Michael Cimino lors de sa présentation
houleuse au Festival de Berlin en 1978 in Cahiers du cinéma,
n° 299, avril 1978 (repris dans La Maison cinéma et le
monde 1. Le Temps des Cahiers 1962-1981, op. cit., p. 434-435).
(17) La question de la place à occuper intéressait
à cette époque au plus haut point Francis F. Coppola.
Dans sa trilogie The Godfather (1972-1974-1989), la ligne généalogique
et dramaturgique qui court entre les personnages de Marlon Brando,
Al Pacino et Andy Garcia, et qui les relie « religieusement
», est celle de la reproduction du modèle familial
élargi à la communauté politico-économique
pour laquelle il est toujours loisible de sacrifier les traîtres,
même s’ils sont de la famille (le personnage de John
Cazale). Dans The Conversation, Harry Caul (Gene Hackman) remplit
la mission pour laquelle on le paie, jusqu’à ce qu’il
découvre qu’il a été manipulé
par ses commanditaires (Robert Duvall) contre lesquels il se retournera
circulairement. Entre la boucle de la reproduction qui sacrifie
les individus à la conservation de la machine mafieuse, et
celle relative à la peur paranoïaque et autodestructrice
du manipulateur manipulé, il y a place avec Apocalypse Now
pour la mission si bien remplie par Willard qu’elle aide à
surmonter la tentation narcissique de devenir soi-même un
maître, c’est-à-dire un tyran, c’est-à-dire
un père susceptible d’être supprimé par
n’importe lequel de ses fils qui voudrait prendre sa place.
D’où que les pères manquent dans le doublet
juvénile Outsiders (1983) et Rumble Fish (1985).
(18) C’est ainsi que Francis F. Coppola purge symboliquement
son surmoi de génie (auto)-proclamé de cinéma
dont l’essence individualiste et totalisante, tyrannique et
ubiquitaire, se donne à lire tout le long de son film, de
l’usage (pas seulement ironique et carnavalesque) de La Chevauchée
des Walkyries de Richard Wagner aux saillies grotesques du personnage
du colonel Kilgore (Robert Duvall) préfigurant de façon
clownesque Kurtz en passant par le royaume isolé dans lequel
règne en « parrain » ce dernier (comme l’a
écrit Serge Daney dans l’article cité plus haut).
Avec Kurtz sacrifié, Francis F. Coppola sacrifie symboliquement
la tentation éprouvée par lui de la sacralisation
par l’onction du génie. La plupart des films suivants
du cinéaste se feront logiquement un peu plus modestes et
moins pachydermiques formellement (hormis l’emphatique Dracula
en 1992), dégraissés qu’ils seront du modèle
fellinien tutélaire et pétrifiant en somme, jusqu’à
la disparition (sera-t-elle définitive ?) du cinéaste
des écrans (depuis The Rainmaker en 1997). Cette purge n’aurait
en revanche jamais concerné la conscience du dictateur Marcos
(Kurtz, c’est aussi lui : le liquider, c’était
pour le cinéaste liquider symboliquement le représentant
réel de sa mauvaise conscience, mais le symbolique n’est
pas le réel comme l’a montré Jacques Lacan)
grâce aux bons soins logistiques de qui Apocalypse Now avait
pourtant pu être tourné.
(19) Pascal Bonitzer, Cahiers du cinéma n° 304, octobre
1979 (repris dans Le Goût de l’Amérique. 50 ans
de cinéma américain dans les Cahiers du cinéma,
éd. Cahiers du cinéma/Petite anthologie des Cahiers
du cinéma, 2001, p. 125). On se souvient alors de la diatribe
de Jean-Luc Godard contre Full Metal Jacket de Stanley Kubrick auquel
l’auteur des Carabiniers opposait dialectiquement les petits
films documentaires que le cinéaste cubain, guévariste
et révolutionnaire Santiago Alvarez avait tournés
à l’époque de l’internationalisation des
luttes tiers-mondistes, au cœur même des ténèbres
de la forêt napalmée (qui loin de l’esthétisation
psychédélique coppolienne est rendue à sa concrétude
incandescente première) et aux côtés des combattants
vietminh (qui loin de l’escamotage coppolien sont rendus à
leurs positions politiques primordiales). Si ces films ont témoigné,
esthétiquement et donc politiquement, contre le film de Stanley
Kubrick, ils peuvent encore le faire en témoignant alors
aisément contre le film de Francis F. Coppola qui est moins
bon que Full Metal Jacket.
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