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L’ANGUILLE
OU LE DESIR INTERDIT ?
par Marc-Jean Filaire, professeur
agrégé en Lettres Modernes
INTRODUCTION
Il est étrange de constater que la toute première
image diégétique d’un film, qui ne peut pas
être sans importance, soit rarement une image dont se souvienne
le public. Il suffit d’entendre parler d’un film pour
remarquer que bien souvent on évoque une scène d’action
– c’est le cas le plus courant –, ou un bon mot,
ou encore une longueur déplaisante, ou bien même un
silence. Il est vrai que dans une majorité de cas, l’entrée
dans un contexte filmique et narratif exige une mise en place de
circonstances – les présentations du lieu, du temps
et des personnages –, laquelle s’effectue lentement,
dans la majeure partie des cas, ou, parfois, par une scène
vive jetant le spectateur in medias res ; il lui est généralement
laissé du temps pour s’investir dans le devenir de
ceux auxquels il pourra s’assimiler*. Pour ce qui est de L’Anguille
de Shohei Imamura, qui se rappelle la première image ? Il
est vrai qu’elle frôle l’insipidité la
plus totale. En apparence. Une vue urbaine, en plongée et
en plan large, montre les bases d’immeubles monumentaux et
de rues qui se croisent, ainsi que la présence d’immeubles
bas et ronds, dont un se reflète dans un immeuble de verre,
et un carrefour circulaire dont la rotondité est souligné
par une structure métallique. Reconnaissons qu’il n’y
a pas là de quoi rester stupéfait. Malgré tout,
la présence des lignes verticales et des cercles pourrait
laisser entendre une interprétation symbolique : les formes
sont masculines ou féminines. Cela semblerait une interprétation
hâtive, si la deuxième image du film ne venait étayer
l’hypothèse. Cette fois-ci, la vue est une prise en
contre-plongée d’un sommet d’immeuble –
ce qui donne au spectateur l’impression de sa petitesse –
et d’une branche d’arbre qui cache le soleil. L’interprétation
sexualisée serait ici encore abusive, s’il n’y
avait devant l’immeuble un lampadaire dont la ligne ascendante
puis penchée tranche avec l’indéfectible verticalité
de l’immeuble. Comparé à tous les bâtiments
entrevus sur seulement deux images, le lampadaire a une érection
molle, et le soleil qui diffuse la lumière à sa place,
c’est-à-dire le feu (comprenons de façon métaphorique
: la flamme amoureuse et sexuelle), est voilé. Symboliquement,
le résumé du film est fait : l’histoire racontée
est celle d’un homme entouré de femmes, qui ne parvient
pas à assumer son désir et vit dans la crainte de
l’impuissance. Tout est dit.
Mais je n’ai encore rien dit ; il reste à prouver cette
affirmation et ses implications.
I. LE RECIT D’UNE PEUR : LE FANTOME
DE L’IMPUISSANCE
Si les premières images ont un sens transparent pour le spectateur
averti, il faut néanmoins repartir d’un point de vue
plus naïf pour comprendre comment s’élabore le
récit et ses deux niveaux d’interprétations.
En effet, la narration explicite révèle une seconde
narration, implicite, dont la signification est quelque peu différente.
A. L’histoire du meurtrier qui avait
peur des femmes
Un résumé rapide du film rapporterait l’histoire
d’un mari jaloux meurtrier de son épouse, dénoncée
par des lettres anonymes et surprise avec son amant, et qui à
sa sortie de prison, devenu coiffeur, refuse les avances de sa nouvelle
assistante. Si ce résumé peut paraître hâtif,
contentons-nous-en pour le moment. La majeure partie du film constitue
la période postérieure à l’incarcération
et s’attarde sur les rapports du personnage, Yamashita, avec
les femmes. Si jusqu’à la bagarre finale, il refuse
tout engagement amoureux, c’est parce que notre héros
est effrayé par son propre souvenir, comme il le dit à
son assistante, Keiko : ses mains se souviennent des coup de couteau
dans la chair. Il se refuse à une nouvelle relation amoureuse
pour ne pas reproduire les circonstances du crime. De plus, il sait
que Keiko est aimée par un certain Dojima, aux allures d’arriviste,
et rien serait moins tentant que de retrouver le schéma ternaire
du cocuage qui l’a mené en prison. Cette crainte permet
de comprendre que Yamashita se place dans une position d’affrontement
à l’égard des femmes, auxquelles ils ne parvient
plus à accorder sa confiance : “ Je n’ai plus
rien à voir avec les femmes ”. Il commence sa période
probatoire en refusant même qu’une femme (l’épouse
de son agent de probation) lui lave son linge. La rupture semble
consommée, avant que les sentiments ne viennent troubler
les certitudes apparentes.
En effet, c’est toute une batterie de questions
qui se met en place et assourdit le personnage pourtant bien silencieux
– dont la seule amie est son anguille silencieuse –
: après le meurtre (expié) de sa femme, peut-on encore
aimer ? peut-on faire encore confiance à une femme ? à
une femme désirable ? à une femme désirée
? pis encore, à une femme désirante ? Toutes ces questions
ne font qu’un problème, celui du droit au désir
ou de la reconnaissance du désir pour soi et pour les autres.
Ontologiquement, l’homme et la femme sont liés au désir
et Yamashita fait l’épreuve de l’impossible négation
de la réalité. Il fait front, mais est rattrapé
par le désir des autres ; le voilà père avant
même de s’être avoué amoureux à
lui-même.
Cependant, l’issue de l’histoire demeure
équivoque : le problème du désir du protagoniste
est résolu grâce à une rixe et à un mensonge,
lorsqu’il défend Keiko et s’en prend directement
à Eiji Dojima, tout en acceptant à la face de tous
la paternité de l’enfant – de Dojima –
que cette dernière porte. Il apparaît donc étrange
que la seule échappatoire soit la violence physique et morale.
Si l’on admet cette hypothèse, il faut alors accepter
que le film s’achève sans véritable résolution,
que Yamashita ne résout aucun de ses conflits intérieurs
et que l’incarcération et la probation n’ont
abouti qu’au fantôme d’une intégration
sociale. Psychologiquement, l’évolution du personnage
manque de crédibilité, car intuitivement nul ne peut
penser que les derniers regards échangés avec Keiko,
avant de repartir en prison, ne soient pas l’annonce d’un
avenir apaisé.
B. Histoire apparente et narration métaphorique
En repartant de cette incertitude, il nous est
désormais possible d’envisager une nouvelle interprétation
du film, qui ferait intervenir un second niveau narratif : sous
les apparences de la narration explicite apparaît une seconde
narration, implicite, qui n’invalide pas, mais précise
la première hypothèse, dans laquelle Yamashita n’est
pas simplement en conflit avec le désir de la femme mais
avec son propre désir. Toute son histoire repose sur le meurtre
de son épouse dénoncée par des lettres anonymes,
mais les prises de conscience successives (notamment grâce
aux nuits où il parle à son anguille), lui permettent
d’arriver à une conclusion nouvelle, déstabilisante
et difficile à formuler : “ Peut-être bien…
que cette lettre… elle n’a jamais existé ”.
Autant admettre que le crime n’a plus de cause, où
que la cause revendiquée n’est pas la bonne, ce qui
ébranle aussi le sentiment d’avoir expié sa
faute. Ainsi, l’épouse n’a pas connu la vengeance
mortelle d’un mari qu’elle aurait trompé, mais
d’un mari qui se serait trompé. D’ailleurs, si
la lettre dénonciatrice d’adultère n’a
jamais existé, l’amant existe-t-il ? N’est-il
pas tout aussi fantasmé que la lettre ? Il est étrange
que, lors du crime, dès les premiers coups de poignard, le
spectateur n’entende que les cris de l’amant et ne le
voit plus, même au moment où Yamashita se tourne vers
lui et où la caméra suit son regard. Où est-il
? Pourquoi ne défend-il pas sa maîtresse ? A-t-il porté
plainte ? On ne saura rien de plus sur lui et jamais il ne sera
évoqué ultérieurement : pour le film il n’existe
plus, pour le protagoniste il n’a peut-être jamais existé.
L’amant n’a pas d’autre existence pour le spectateur
et pour Yamashita que celle du donneur de plaisir, du “ possesseur
” de la femme.
La vision du couple faisant l’amour horrifie,
mais aussi étonne l’époux : disons plutôt
que si l’adultère étonne, l’abandon et
la jouissance de la femme horrifient. En un regard, c’est
toute son impuissance de mâle qu’il constate : il est
l’homme qui ne fait pas jouir sa femme, et donc les femmes.
Takazaki, l’ancien détenu, le formule clairement et
crûment : “ J’ai compris ! Tu es nul côté
sexe ! Parce que tu baises comme un gosse. T’as pas confiance
en toi. Quand t’as vu cet expert d’un certain âge
faire de ta femme ce qu’il voulait, t’es devenu fou
de jalousie et tu l’as tuée. Tu n’avais jamais
connu d’autre femme, espèce de brave gamin du jardin
d’enfant ! ”. Le meurtre devient le moyen pulsionnel
de nier cette évidence, de rendre justice en rendant coupable
: la femme, au désir toujours débridé, mérite
la mort. Morte, elle ne peut pas renvoyer l’image de l’insuffisance
sexuelle. L’ordre est rétabli.
Cependant, en profondeur, le désordre n’est
pas aboli, et l’apparition de Keiko, qui donne à voir
son désir, vient rompre les certitudes premières.
Le meurtre n’a donc rien résolu, la femme est revenue
du royaume des morts, ressuscitée par son assassin : Keiko,
qu ressemble à l’épouse tuée, est sauvée
de sa tentative de suicide par Yamashita. Le désir féminin
est de retour, il faut cette fois-ci éviter de le nier et
l’affronter réellement.
C. Le récit féminin : l’autre
versant du désir
Pour le moment, parler du récit déroulé
par le film a consisté à comprendre l’histoire
de Yamashita et ses motivations, mais il serait réducteur
(pour ne pas dire misogyne) de ne repérer qu’une narration
au masculin, car la place des femmes dans L’Anguille est fondamentale.
C’est d’abord le désir féminin (et son
incompréhension par les hommes) qui est mis en scène.
Toutes les figures féminines du film sont désirables.
Misako Nakajima, l’épouse du moine, est épanouie
autant en kimono que dans une tenue occidentale ; quant à
la mère de Keiko, dans sa douce folie, elle ne rêve
que d’être la Carmen nippone, attitude que lui reprendra
d’ailleurs Keiko lors de la fête nocturne à la
fin du film. Voici donc deux figures maternelles antithétiques
qui se retrouvent dans ce qui semble le plus fondamentalement féminin,
le désir. Celui-ci peut-être contenu et sobrement manifesté
(c’est la danse de Misako et son moine de mari lors de la
fête) ou extravagant et exacerbé (c’est la danse
solitaire de la mère de Keiko essayant de séduire
Eiji Dojima), mais quelle que soit la situation, le désir
intervient dans les relations entre les femmes et les hommes et
fausse la simplicité des rapports : même Misako se
fait discrètement séductrice pour obtenir l’engagement
de Keiko au salon de coiffure. Retranchées trop longtemps
dans les replis de l’arrogance masculine et de l’intolérance
sociale, les femmes prennent leur revanche en utilisant la seule
arme qui leur est restée, ce désir que les hommes
ne conçoivent pas autrement que comme leur propre désir
projeté et inversé.
Si récit féminin il y a, c’est
celui d’un désir autonome, pris en charge et montré
dans sa réalité non transfigurée par le désir
masculin. Pour parvenir à cette affirmation, il faut cependant
quelques compromis et les méthodes employées sont
semblables à celles des hommes. Ainsi, Keiko, de la même
manière que Yamashita, doit-elle s’engager dans la
double violence physique et morale pour parvenir à se faire
reconnaître comme une femme désirante et autonome par
tous : elle utilise donc le pouvoir qui lui est officiellement conféré
pour s’imposer, notamment quand elle récupère
le livret et le sceau de sa mère grâce à son
statut de vice-présidente. Comme le protagoniste, il lui
faut se battre et mentir : elle est la première à
utiliser un rasoir pour s’en prendre à Eiji Dojima
et affirme que l’enfant qu’elle porte n’est pas
de lui.
Chaque fois, Yamashita manifeste son appartenance
au même camp : il prend le rasoir, frappe à nouveau
Dojima et il confirme le mensonge en acceptant la paternité
de l’enfant. Celui qui avait désiré tuer et
celle qui revient du monde des morts voient leurs forces fusionner
et se renforcer ; homme et femme se retrouvent unis par le double
jeu de la violence, qui leur permet de sortir du carcan des apparences
sociales (la contrainte d’une fausse procuration pour elle
et le comportement désengagé d’une liberté
conditionnelle) en assumant enfin la réalité de leur
désir : Keiko est une femme désirée indépendamment
de toute sexualité ou de sa fortune et Takuro Yamashita est
reconnu comme amant et père sans avoir consommé. Être
une femme, sujet désirant, ne se réduit donc pas à
un être un objet de désir ; être un homme, sujet
tout aussi désirant, ce n’est pas uniquement posséder
sexuellement les femmes.
Ainsi, la narration de L’Anguille apparaît
dans toute sa complexité, celle que lui confère une
réflexion sur le désir humain. L’histoire, simple
au première abord, n’en possède pas moins une
subtilité discrète qui pose des questions primordiales
sur les rapports entre hommes et femmes. Néanmoins, à
ce stade de l’analyse, un paradoxe demeure : si Keiko et Takuro
Yamashita assument leur nouveau rapport à la réalité
(appréhendée principalement comme une donnée
sociale), pourquoi le font-ils à l’aide du mensonge
? Quel intérêt, en tant que cinéaste, Shohei
Imamura a-t-il à défendre cette contradiction ?
II. DES PERSONNAGES FANTASMATIQUES : LES
PROJECTIONS SYMBOLIQUES
Mensonge/vérité : ce binôme
d’antonymes n’est peut-être pas aussi irréconciliable
qu’il y paraît, quand on sort du lexique juridique pour
entrer dans le monde de l’art, où la part fictionnelle,
et donc mensongère, n’est jamais complètement
en rupture avec la réalité (faible manifestation de
la vérité). À travers l’étude
de trois personnages faussement “ secondaires ”, il
sera possible de montrer que L’Anguille trouve une part de
sa vérité dans le caractère symbolique d’êtres
constitués comme des reflets déformants du protagoniste.
A. Takazaki : le double importun et bavard
Bien qu’il apparaisse relativement tard
dans le film, le personnage de Takazaki y assume un rôle conséquent.
Il est lui aussi un ancien détenu, il a connu Yamashita en
prison et risque d’être trop bavard sur son passé.
Lui-même est un meurtrier de sa femme et de sa belle-mère
; il se dit contrit, pénitent et porte ostensiblement un
collier à prières. Cependant, lors d’une altercation
nocturne, ses sentiments véritables apparaissent au grand
jour et permettent de comprendre que toutes ces manifestations extérieures
de bonne conscience ne sont que d’illusoires paravents, afin
de dissimuler ses motivations profondes et perverses. En effet,
Takazaki se caractérise rapidement par sa vulgarité
et sa grossièreté – il lève la jupe de
Keiko la première fois qu’il la rencontre – et
par des actes violents – il se bat avec Yamashita dans la
boutique et tente plus tard de violer Keiko. Il incarne ainsi, dans
le monde de Yamashita, la brutalité d’un désir
primal, tant par son agressivité à l’égard
de l’homme que par sa bestialité envers la femme. Il
met en lumière la part d’animalité tapie à
l’ombre de l’humanité contrôlée,
mais susceptible de jaillir à tout instant et de rompre le
pacte social des convenances et des conventions. On est donc tenté
de le rapprocher de Yamashita lui-même, qui, par le meurtre
de son épouse, a outrepassé les frontières
de la violence tolérée, car il existe bien une violence
tolérable, comme le montre la grande scène de rixe
à la fin du film : le policier présent lors des premières
altercations n’intervient pas immédiatement, il ne
s’interpose qu’à partir du moment où la
violence a atteint un seuil inacceptable.
Pour en revenir à Takazaki, sa présence
est insupportable à Yamashita puisqu’elle le renvoie
à son crime. L’ancien codétenu rappelle au coiffeur
sa vie antérieure, celle qu’il veut oublier ou, du
moins, effacer des mémoires en se rachetant par une attitude
honnête. De plus, la présence de Takazaki est paradoxale
: rapidement après son entrée en scène, on
apprend du moine bouddhiste qu’il est retourné vivre
au pays natal, alors que Yamashita et Keiko le croisent encore à
proximité du salon de coiffure. À cette présence
inexplicable, il faut ajouter la disparition surnaturelle du personnage
à la fin du film, juste à la suite d’une apparition
tout aussi exceptionnelle au milieu du lac. L’intrusion du
fantastique amène à repenser la valeur du personnage
tout au long du film et à ce qu’elle implique pour
l’ensemble de la narration : si Takazaki est imaginaire, alors
qu’il semblait tout aussi réel que les autres personnages,
rien n’empêche de penser que ceux-ci ont plus d’existence
que lui. C’est alors tout le film qui est ébranlé
et avec lui tous les actants de l’histoire. Takazaki peut
ainsi être appréhendé moins comme un simple
personnage que comme l’incarnation allégorique du désir
violent de Yamashita.
Par peur de la violence meurtrière, celui-ci
se refuse le droit au désir. Pour ne pas revivre l’horreur
destructrice de la femme désirée, Yamashita nie son
droit d’aimer Keiko. Cependant, ce refoulement ne va pas sans
retour du désir sous une forme pernicieuse, laquelle permet
d’expliquer l’apparente ubiquité de Takazaki
: comme il a été dit plus haut, le codétenu
devenu éboueur n’apparaît plus qu’à
Yamashita et Keiko, mais hors de toute fonction sociale et principalement
la nuit ; ces indices permettent d’interpréter sa présence
paradoxale comme l’incarnation hallucinatoire des désirs
de Yamashita, qui, parce qu’ils sont refoulés, n’en
sont que plus brutaux. La scène de tentative de viol suit
exactement la révélation de Yamashita sur son passé
: l’aveu induit apparemment le rejet de l’objet du désir
– Keiko est chassée de la boutique –, mais la
violence exacerbe ce désir qui tente de se réaliser
par le viol, peut-être rêvé, de la femme aimée
par un double répugnant. Takazaki se révèle
donc être la part cachée de Yamashita, la pulsion érotique,
la pulsion de vie déformée par la violence intériorisée.
Il est celui qui oblige à la prise de conscience, celui qui
met en mots toutes les peurs et les incertitudes, qui parle trop
et contraint, sur le mode psychanalytique, à faire face à
la réalité profonde de soi. Ce n’est pas avant
d’avoir accepté son désir pour Keiko que Yamashita
peut faire disparaître ce double bavard, et c’est en
acceptant ses pulsions qu’il les rend recevables, dénuées
de toute brutalité. Son désir n’en est que mieux
accepté par la jeune femme qui a déjà repoussé
les outrances physiques de Takazaki et verbales de Dojima. En reconnaissant
son désir, Yamashita le voit reconnu par l’objet de
son désir.
B. L’anguille : le double opportun
et silencieux
Faire de l’anguille un “ personnage
” peut sembler étrange, mais sa place dans le film
– d’ailleurs éponyme – est primordiale,
et, malgré le silence dans lequel l’animal est muré,
sa présence constante suffit à intriguer le spectateur.
Dès la sortie de prison, Yamashita la présente comme
un être amical, comme un parfait confident (“ Elle écoute
ce que je lui raconte ”), d’autant plus parfait qu’il
est silencieux (“ Et puis, elle ne dit rien de trop ”).
Pour un homme qui a tué son épouse, il y a dans cette
nouvelle relation une harmonie nouvelle, une entente certaine d’où
le désaccord est exclu. Lorsque Yamashita s’adresse
à l’anguille, par des mots ou des pensées prononcées
en voix off, le silence de l’anguille devient une réponse
attendue et réconfortante pour lui : à deux reprises,
on constate son soulagement en présence de cette amie originale.
Cependant, l’altérité de l’anguille est
mise à mal par son propriétaire, puisqu’il fait
progressivement de cet animal un alter ego. Ainsi, il projette aisément
sa perception personnelle du monde sur l’anguille, à
qui il attribue ces sentiments ; après avoir quitté
la prison, il la remet dans l’eau et dit : “ Elle ne
se sentait pas bien… ”. Assurément, il faut comprendre
ici que Yamashita transfère l’angoisse qui l’étreint
dans les premiers moments où il recouvre sa liberté
après plusieurs années d’incarcération.
Un autre indice de l’assimilation entre l’homme et l’animal
est à relever : à la fin du film, lorsque Yamashita
remet l’anguille en liberté, il lui tient ces propos
: “ Je suis, finalement, devenu comme toi. Je vais élever
un enfant de père inconnu ”. En énonçant
cette vérité nouvelle, il peut se séparer de
l’amie qui l’a aidé à assumer ses années
d’emprisonnement et sa remise en liberté conditionnelle,
parce qu’il a enfin trouvé qui il pouvait être
dans ses relations sociales et amoureuses, il n’a donc plus
besoin d’un support de transfert affectif ni d’un alter
ego susceptible de l’aider à porter sa charge psychologique.
On comprend d’ailleurs que la comparaison (“ Je suis
[…] comme toi ”) rétablit l’altérité
entre les deux êtres, chacun retrouvant sa place dans son
milieu. Cependant, pour en arriver à ce dénouement,
il a fallu bien des étapes, lesquelles sont marquées
par la présence de l’anguille.
Support du transfert de personnalité, l’animal
porte également différentes valeurs symboliques liées
aux notions de désir et de sexualité, lesquelles se
compliquent par une ambiguïté générique
dans la mesure où féminité et masculinité
se mélangent dans la représentation érotisée
que se fait Yamashita de sa silencieuse amie. Si le célibat
forcé de l’ancien détenu tend à faire
de l’anguille une présence féminine, on ne peut
nier cependant la dimension phallique de ce serpent aquatique :
l’une et l’autre valeur sont significatives et refuser
une interprétation au profit de la seconde réduirait
la richesse globale du film. Observons tout d’abord la face
masculine de l’anguille et donc son rapprochement possible
avec Yamashita. La première apparition de l’animal
est symboliquement marquée, puisqu’il est enfermé
dans un sac avec une espérance de survie d’une journée
dans de telles conditions. On ne peut alors s’empêcher
de faire le lien avec l’homme qui vient de passer plusieurs
années en prison et qui ne parvient pas à vivre encore
normalement : sa démarche est encore mécanique comme
elle l’était pour les promenades carcérales
et la vue d’un groupe de sportifs en train de courir suscite
en lui des réactions mimétiques et conditionnées
de prisonnier. Un autre élément du film, plus discret,
prend le relais de l’anguille de manière presque comique
: les lattes calligraphiées du moine. Le caractère
filiforme et phallique de l’objet est exploité lors
de la scène où Yamashita marche sur l’une d’elles
et la casse. Est-ce une manière de rompre avec l’érotisme,
comme cela sera confirmé au cours de la second pêche
: “ Je n’ai plus rien à voir avec les femmes
” ? Ou est-ce la manifestation d’un phallus incapable
de s’assumer, d’une impuissance manifeste devant les
femmes ? À cet incident, l’épouse du moine,
dubitative, ne peut que conclure par ces mots : “ Il va avoir
du mal… ”. Pour en revenir à l’anguille,
ses mouvements dans l’aquarium sont aussi porteurs de sens.
Filmée à plusieurs reprises, elle apparaît tour
à tour aphasique et prostrée au fond de son bac ou
agile et dressée – ne nions pas le caractère
érectile de la posture – comme si elle manifestait
l’envie de sortir de sa cellule de verre. Encore une fois,
l’analogie avec Yamashita est permise, puisque lui aussi vit
et travaille dans un magasin aux nombreuses fenêtres : le
salon de coiffure, cet aquarium pour humain, permet à plusieurs
reprises de voir ce qui se passe à l’extérieur,
mais donne aussi souvent l’occasion de jeter un œil curieux
à l’intérieur. Il reste à briser la vitre
qui sépare l’intérieur secret et l’extérieur
social. À la fin du film, l’anguille retrouve sa liberté
en quittant son aquarium – qui a d’ailleurs été
brisé par Keiko, celle par qui se manifeste le désir
– en même temps que Yamashita retrouve la sienne : comprenons
la liberté de désirer, même s’il retourne
en prison momentanément. Finalement, tout le film n’a
été qu’une sortie du sac pour l’anguille-Yamashita
: la scène à l’écluse, peut-être
rêvée, de Takazaki jetant l’anguille, illustre
le désir constant du personnage principal, celui de laisser
le désir exister.
Venons-en désormais à la face féminine
de l’anguille. C’est à travers l’expérience
de la pêche que Yamashita accepte progressivement d’admettre
son désir refoulé pour les femmes. Son nouvel ami,
le charpentier, lui propose de lui faire découvrir la pêche
à l’anguille au moyen d’une méthode dont
il se dit le dernier pratiquant : la pêche au harpon. Néanmoins,
la première tentative n’a rien de concluant : Yamashita
semble bouleversé par la violence que comporte cette technique
et le cri aigu de l’anguille blessée ne parvient qu’à
l’horrifier (la nuit suivante, dans un cauchemar, le poisson
empalé sur le harpon réapparaît). Au cours de
la scène, le dialogue des deux hommes, bizarrement, bifurque
un instant vers la “ femme aux somnifères ”,
ce qui fait que la suite de l’échange prend un double
sens ; en effet, après que Yamashita eut rejeté à
l’eau la première anguille pêchée, puis
retenu le second lancer de harpon, le charpentier demande : “
Pourquoi l’as-tu laissé filer ? ” et Yamashita
répond : “ Celle-là, je n’aurais pas pu
l’aimer ”. Même si la question porte sur l’anguille,
l’enchaînement des propos fait dévier la discussion
vers Keiko et sa tentative de suicide. En outre, le dégoût
du harpon manifesté par Yamashita peut être imputé
au fait que l’objet rappelle le souvenir du couteau meurtrier,
assimilant ainsi la pêche à un meurtre, mais aussi,
sur le plan érotique, à un viol sanglant de l’être
féminin. Le harpon n’est qu’un symbole phallique
de plus dans un film qui n’en manque pas, mais cette fois-ci
il est perçu comme une arme destructrice, un moyen d’abuser
de la femme désirée. Ainsi, pour les pêcheurs,
la seule issue pour continuer à pratiquer leur loisir est
de changer de technique et d’adopter la méthode du
piège de bambou. Celui-ci est posé au fond de l’eau
et offre en apparence un refuge pour les anguilles qui viennent
s’y lover. Le film ne dit pas comment les anguilles attrapées
vivantes sont tuées, là n’est pas la question.
Ce qui importe c’est la dimension érotique de la pêche,
qui oppose au viol symbolique du harpon la pénétration
acceptée de l’anguille phallique dans le bambou féminisée
par le fait d’être ici la cavité réceptrice.
La seconde nuit de pêche est donc une étape dans la
réconciliation de Yamashita avec son propre désir.
Avant d’en venir à la troisième nuit en barque,
il faut remarquer comment la deuxième a pu influencer le
comportement du coiffeur à l’égard de son assistante.
Quand celle-ci se blesse à la main, sincèrement angoissé,
il se charge de panser sa plaie – ce qu’il n’avait
pas tenté de faire lorsqu’il avait poignardé
sa femme –, avant de se précipiter à vélo
chez un médecin de la ville, où on le prend pour le
mari de Keiko, ce à quoi il n’oppose aucun démenti.
La troisième pêche semble être le résultat
de la scène précédente, car l’on retrouve
deux anguilles dans le même piège, ce qui peut être
considéré comme le signe d’une réconciliation,
d’une harmonie possible entre deux êtres partageant
le même espace. Par conséquent, l’anguille, qui
pouvait sembler secondaire au préalable, révèle
au fil de la narration sa nécessité : elle assume
tour à tour les sentiments humains qu’on lui attribue,
mais fournit également les clefs pour résoudre les
conflits liés au désir.
C. Le charpentier : le double masculin
et la parole retrouvée
Dans sa solitude de nouveau célibataire,
Yamashita se fait rapidement un ami de son voisin charpentier, lui
aussi apparemment célibataire. Ce dernier a un point commun
avec l’anguille, qui ne peut que plaire au protagoniste :
il n’exige pas de réponse à ses questions, il
accepte le silence du coiffeur. Ainsi les deux hommes vont à
la pêche, le charpentier parle ou explique les techniques
pour attraper les poissons, pendant que Yamashita écoute
sans un mot. Pourtant, il serait faux de croire qu’il ne parle
jamais, il lui échappe parfois une phrase, et celle-ci est
toujours lourde de sens. Le personnage du charpentier se construit
donc parallèlement à Yamashita sur le plan social
et amoureux : en réalité, tous deux vivent seuls à
la suite d’un veuvage, mais rien ne laisse penser que les
conditions du veuvage sont les mêmes. Néanmoins, le
voisin n’est pas un double exact du coiffeur en ce qui concerne
les relations amoureuses, car si on ne lui connaît aucune
conquête, il semble ne pas endurer les affres du désir.
Quand Yamashita dit : “ Je n’ai plus rien à voir
avec les femmes ”, son ami le regarde à travers un
bambou de pêche et laisse éclater son hilarité.
La différence entre les deux hommes permet au plus silencieux
de progresser dans sa réinsertion sociale et affective, parce
qu’il est devancé, dans la compréhension de
ses problèmes, par ce compagnon aux allures bourrues mais
qui l’entoure de sa rude affection.
Peu à peu, Yamashita se sent en confiance
et ose des confidences au cours des séances de pêche.
Lors de la dernière sortie nocturne en compagnie de son ami,
celui-ci évoque les placards outrageux collés sur
la porte du magasin par Takazaki, qu’il a arrachés
pour que quiconque ne puisse pas tomber dessus par hasard. Le coiffeur
ne cherche pas à nier les accusations de son ancien camarade
de prison et ce silence est éloquent, parce qu’il laisse
comprendre la sanglante vérité. Mais au-delà
du silence, c’est bien une phrase, hésitante certes,
mais prononcée, qui achève la scène de confidence
: “ je n’ai pas pu lui pardonner. Parce que cette femme…
je l’aimais ”. Ainsi, on peut comprendre que, contrairement
à ce que répète Takazaki, Yamashita ne se sent
pas exempt de toute faute : il n’a pas su pardonner et doit
donc vivre avec ce manque. Mais il faut aussi comprendre que le
pardon, c’est d’abord à lui-même qu’il
doit l’accorder : un tel refus justifie son incapacité
à s’octroyer un droit nouveau au bonheur. Tant que
l’illusion de la peine carcérale semble rembourser
la culpabilité du meurtre, Yamashita ne renoue aucun lien
avec son propre désir.
Le charpentier a donc pour rôle de faire
jaillir la vérité sous-jacente, subconsciente : il
rend possible un espace de parole libérée des contraintes
sociales, un espace où la première condition d’existence
de la parole est la possibilité de sa non-existence. C’est
parce qu’il permet à son nouvel ami de ne rien lui
rendre, autant sur le plan affectif que sur le plan langagier, que
celui-ci accepte d’offrir quelque chose de lui-même,
alors même qu’il ne tolère aucun don : il refuse
même qu’on lui lave son linge. Perpétuellement
dans la rétention, Yamashita ne s’ouvre qu’à
celui qui ne demande rien. Il faut remarquer que les seuls personnages
payés de mots sincères sont le charpentier et l’anguille,
autant dire le bavard et le muet. Keiko n’obtient aucun mot
gentil de son patron tant qu’elle s’obstine à
lui faire une offrande alimentaire qui a tout de l’engagement
marital. Ces cadeaux répétés sont des contraintes,
des exigences d’un désir que Yamashita veut refouler.
Ainsi, paroles et gestes se trouvent être sur le même
plan et chacun d’eux est l’indice d’un désir
manifesté ou retenu : Koji Yakusho, qui interprète
le protagoniste, est perpétuellement dans une gestuelle qui
manque de souplesse, une retenue qui laisse guère passer
les émotions ressenties ; cette mise en scène correspond
à l’expression retenue d’un personnage psychologiquement
traqué par les membres du groupe social, aussi sympathiques
soient-ils, et contraint de s’enfermer dans une bulle protectrice
d’indifférence. Seul le charpentier permet à
Yamashita d’échapper à son rôle d’asocial
en faisant du langage un lieu de rencontre et d’écho.
Enfin, le personnage du charpentier est intéressant,
parce qu’au milieu de son bavardage il est le personnage du
film qui tient le plus long discours sur un sujet unique et que
son discours engage une vision allégorique de la vie de son
ami à travers le comportement naturel des anguilles : “
Autrefois on pensait qu’il n’y avait pas d’anguille
femelle. Qu’il n’y avait que des mâles. Mais en
fait, les anguilles femelles… elles parcourent deux mille
kilomètres vers le sud en portant leurs œufs, et au
premier changement de salinité, elles pondent. Une distance
de deux mille kilomètres, ça va chercher l’équateur
! Les mâles répandent alors leur semence. De nombreux
mâles et femelles meurent sur place. Les civelles qui mesurent
cinq millimètres mettent six bons mois pour rentrer au Japon.
Des dizaines, des centaines de milliers meurent en route. L’océan
est rempli de civelles. ” En soit ce discours ne semble pas
interprétable comme un récit allégorique, il
lui faut l’appui d’autres paroles de Yamashita qui reprend
à son compte, plus tard dans le film, le discours du charpentier
pour en faire l’explication de son existence et de son comportement.
Ainsi, lorsque le coiffeur remet à l’eau son anguille,
il prononce ces mots adressés à son amie silencieuse
: “ Je suis, finalement, devenu comme toi. Je vais élever
un enfant de père inconnu. Il va falloir prendre grand soin
de l’enfant à naître ”. Ce sont, cependant,
les ultimes paroles de Yamashita qui assurent à ces propos
leur valeur symbolique et referment toute la métaphore de
l’homme-anguille : “ Saviez-vous que les anguilles partent
en voyage ? (…) Elles vont jusqu’à l’équateur
et reviennent… pour vivre ici dans les fonds boueux ”.
Mis en relation les uns avec les autres, ces trois discours mettent
en perspective la vie de Yamashita. Lui-même, avant son crime,
a été incapable de reconnaître la réalité
de la présence féminine, entendons-nous, de la réalité
de la jouissance féminine, d’où l’effroi
qui se lit sur son visage lorsqu’il aperçoit sa femme
gémir sous les caresses d’un autre homme. Le thème
de la mort est lui aussi présent dans le destin naturel des
anguilles (“ De nombreux mâles et femelles meurent sur
place ”) et semble être le pendant d’un désir
de vie, qui est également à comprendre comme un désir
de jouissance. Quant aux naissances consécutives aux mélanges
sexuels tant humains qu’animaux, elles font que les pères
ne sont jamais certains de leur paternité et donc font d’eux
d’éternels sceptiques, qui ne survivent à leur
doute qu’en acceptant “ l’enfant à naître
” comme leur propre enfant. Le monde n’est que “
fonds boueux ”, où le bonheur est incertain et toujours
à venir : espérer ce bonheur, c’est peut-être
déjà le détenir un peu. Et s’il faut
partir, comme les anguilles, il faut également revenir, car
il n’est pas ailleurs. Le bonheur de Yamashita est auprès
d’une femme : la tuer n’est qu’une fuite et la
quitter pour retourner en prison n’est qu’une promesse
de retour. Pourtant, le départ est nécessaire, il
assure la présence d’un lieu où l’on peut
revenir. À la fin du film, Yamashita accepte le repas que
lui a préparé Keiko, lui confirmant par là
même son désir de retour, mais aussi son désir
d’elle en tant que femme et mère. Son désir
est accepté et réalisé par la présence
de “ l’enfant à naître ” ; le désir
animal de procréation justifie le désir brut de l’autre
tout en l’épurant de sa seule valeur sexuelle : il
n’y a plus de repli, d’égoïsme à
désirer pour soi, mais don de vie à un autre, l’enfant,
et à l’autre, la femme aimée.
Tour à tour, les personnages “ secondaires
” ont montré leur relation étroite au personnage
principal : Takazaki, l’anguille et le charpentier tendent
à Yamashita un miroir, dans lequel il voit ses pulsions,
ses refoulements, ses peurs, et l’obligent à prendre
son existence en main. Perpétuellement face à des
reflets de lui-même, il n’a pas d’autre choix
que de se regarder enfin et de voir ce désir qu’il
refuse d’être sien. Au-delà de Yamashita, Shohei
Imamura donne à voir le désir masculin et l’effroi
suscité par la femme désirante. Dans un film qui se
fait apologue, c’est l’éternel affrontement des
sexes que le réalisateur met en scène. Cependant,
il reste à se demander en quoi la forme cinématographique
fournit un support idoine pour traiter d’un tel sujet.
III. LE FANTASME CINEMATOGRAPHIQUE : LE
DESIR DU VOYEUR
Si personne n’échappe à sa
nature désirante – la psychanalyse depuis un siècle
a assez montré qu’elle définissait l’être
humain –, la toile de cinéma est un des lieux possibles
pour étudier les manifestations de cette caractéristique
propre à tout un chacun. Elle est la surface où se
projettent des images et en même temps celle où des
regards se portent pour saisir ces images. La toile est donc le
lieu d’une rencontre entre un réalisateur et des spectateurs,
ou, pour le dire autrement, d’un voyeur premier et de voyeurs
seconds. Celui-là projette son désir et ceux-ci viennent
pour le regarder. Tout cela ne serait qu’indécence,
si le filtre de l’art ne sublimait pas cette rencontre. Demandons-nous
alors comment L’Anguille met en scène, à travers
le désir des personnages, le désir voyeur de l’art
cinématographique.
A. Le voyeur déçu
Revenons au premier voyeur. Le metteur en scène
donne à voir une histoire et ne la donne à voir que
du point de vue de la caméra. Aussi varié soit-il,
il n’y a jamais qu’un seul regard porté sur la
scène filmée : Shohei Imamura n’utilise pas
l’image de manière morcelée. Ce point, absent
de l’image, où se fixe la caméra, et par obligation
le spectateur, impose le type de regard que l’on porte sur
ce qui est filmé. Réussir à le déterminer
permet de statuer sur le regard que le réalisateur propose
au spectateur d’avoir sur les faits de la diégèse.
Dans L’Anguille, le point de vue est difficile à cerner,
car il ne se manifeste que rarement au moyen d’une “
caméra subjective ”. Au cours du film, le spectateur
n’a pas à s’assimiler à un personnage
avec précision, même s’il peut le faire de manière
affective bien évidemment ; néanmoins, à aucun
moment il n’est demandé de ressentir comme tel ou tel
personnage, chacun d’eux demeurant étranger au spectateur.
Pourtant, l’absence de “ caméra subjective ”
n’empêche pas une certaine subjectivité de la
caméra. Sans utiliser le médium qu’est le personnage,
l’observateur est mis face à des événements
qu’il doit considérer comme intervenant dans la vie
des personnages, même s’il s’avère ultérieurement
qu’ils n’ont pas véritablement eu lieu ou qu’ils
ont été rêvés ou encore qu’ils
appartiennent au passé des faits principaux. Tout est donné
comme ayant lieu au présent.
L’exemple de la plongée de Yamashita
dans l’aquarium de l’anguille est éclairant.
Le spectateur a déjà assisté à une scène
nocturne analogue : le coiffeur parle à son animal de compagnie,
seul au cours de la nuit. Pourtant, cette fois-ci, les lettres dénonciatrices
qui l’ont amené à tuer son épouse flottent
au fond de l’aquarium ; Yamashita tente vainement de les attraper
dans un aquarium de plus en plus large et profond, si bien qu’il
plonge complètement et nage vers les lettres qui s’éloignent
inexorablement. Même s’il est impossible de croire que
l’aquarium a changé de taille, l’enchaînement
des images convoque l’illusion et il faut attendre le plan
suivant pour avoir la confirmation que Yamashita n’est jamais
entré dans l’eau, qu’il est resté à
côté de l’aquarium ; cependant, l’enchaînement
entre la réalité du coiffeur et le fantasme oppressant
de la noyade n’a laissé aucun indice susceptible de
prévenir l’intrusion onirique. Ce n’est qu’après
coup que le spectateur doit réinterpréter ce qu’il
a vu et délimiter le moment qui a entretenu l’illusion.
L’image donnée à voir est donc trompeuse et
peut à tout moment rejouer un mauvais tour identique au spectateur.
Rien n’apparaît donc certain, puisqu’à
tout moment il peut y avoir une image nouvelle qui se présente
comme un démenti de la précédente.
Revenons à un exemple déjà
abordé dans la première partie : l’existence
de l’amant. Sa disparition de l’écran, lorsque
Yamashita apparaît armé de son couteau, ne fait pas
seulement de lui un pleutre incapable de défendre sa maîtresse,
elle semble plutôt, à l’instar des lettres aux
fond de l’aquarium, étayer l’idée qu’il
n’est qu’un fantasme, un mirage dans l’œil
du mari jaloux et impuissant. Ce qui nous importe ici, c’est
moins de débattre de sa réalité que de sa présence
à l’écran : le spectateur a vu les lettres,
il a vu l’amant, n’est-il donc sujet qu’à
l’illusion, ainsi que Yamashita ? Il y a que le spectateur
n’a pas d’autonomie et que Shohei Imamura en joue, il
en fait son sujet cinématographique. Il impose l’idée
que l’observateur passif ne peut être que la victime
consentante d’un jeu d’illusions : l’image montrée
doit être acceptée, le refus équivaudrait à
refuser de voir le film dans son entier. Elle impose donc une vérité
qui n’est pas discutable pendant son déroulement :
que ce soit une image, un plan ou tout le film, la compréhension
et l’analyse ne se font qu’a posteriori. Shohei Imamura
met le spectateur face à son désir de voyeur, désir
qui se satisfait toujours au présent, dans l’acte de
voir. Néanmoins, dans L’Anguille, l’observateur
est frustré dans son voyeurisme, puisque ce qu’il voit
est démenti comme une vérité falsifiée.
Il est renvoyé à la conscience de son voyeurisme par
le fait qu’on lui montre que ce qu’il a vu et cru n’est
en réalité qu’un fantasme ou un rêve.
Si l’on réfléchit à
la nuit agitée que passe Keiko après sa visite chez
le gynécologue, on a une nouvelle fois affaire à une
incertitude : le rêve de Keiko semble être le souvenir
de la nuit partagée avec Dojima qui est à l’origine
de sa grossesse ; mais s’agit-il d’un rêve ou
d’un souvenir exact ? Un rêve ne reprend jamais avec
exactitude la réalité, il est plutôt la déformation
symbolique de celle-ci et oblige à un travail d’interprétation.
Le rêve de Keiko offre une possibilité de mieux comprendre
le personnage : la présence de la mère s’entaillant
les veines du bras révèle, à l’aide de
la projection sur la personne maternelle, le désir de mort
qui animait Keiko avant de rencontrer Yamashita, ainsi que sa volonté
de retrouver une situation apaisée loin d’une mère
folle et d’un amant uniquement intéressé par
sa fortune. Rêver le suicide de la mère permet de dissimuler
le désir de sa mort : en disparaissant, elle fait disparaître
le désir féminin qu’elle incarne en tant que
Carmen orientale et qui paraît effrayer Keiko. Une fois encore,
ce que le spectateur a cru voir n’était pas la réalité,
mais un rêve, un fantasme. La toile de cinéma n’est
rien d’autre qu’une toile, un support de projection
sur lequel apparaissent des illusions de réalité.
Comme le voyeur qu’est Takazaki, le spectateur voudrait soulever
des jupes, voir le désir des femmes, mais il n’en voit
qu’une image esthétisée, une réalisation
artistique qui fait semblant de montrer la réalité
; comme Yamashita qui ne voit jamais celle qui écrit les
lettres de dénonciation, le spectateur ne voit pas le réalisateur
qui lui fait croire qu’il y a quelque chose à voir.
L’Anguille n’est qu’une histoire de mensonges,
en paroles et en images.
B. Image et voix off : où est la
vérité ?
Le paradoxe cinématographique fait que
ce qui est mensonge visuel est pourtant la seule vérité
offerte au spectateur. Nier cette vérité fictionnelle
serait nier le film lui-même ; accepter de le voir, c’est
accepter le paradoxe. Mais le film n’est pas exclusivement
de l’image, depuis que le cinéma est “ parlant
” : l’image fonctionne en parallèle d’une
bande sonore qui participe à l’illusion de vérité.
Cependant, il peut arriver qu’il y ait une distorsion entre
les supports visuel et sonore. Alors que le plus souvent les voix
sont en adéquation avec le mouvement des lèvres des
acteurs, la présence d’une voix off fournit l’occasion
d’en prendre conscience. Au tout début de L’Anguille,
en dehors des voix indistinctes du bureau ou du métro, la
première voix qui est donnée à entendre avec
clarté est une voix off, celle de la dénonciatrice.
Ainsi, la première impression donnée au spectateur
est celle d’un décrochage entre l’image et le
son, d’une rupture entre la présence visuelle du personnage
principal, bien souvent silencieux dans le film, et la voix qui
exprime son désir. La voix féminine est donc première,
alors que l’image suit les déplacements d’un
homme : on sera sensible à cette dichotomie qui place l’homme
et la femme dans deux mondes radicalement différents ; à
elle la parole du désir, à lui le désir voyeur.
La scène de l’adultère vient doubler et étayer
celle du métro : l’épouse laisse entendre ces
gémissements de plaisir sans regarder celui qui lui donne
du plaisir, le mari et l’amant regardent en silence la femme
qui manifeste de manière sonore sa jouissance. Réduit
au silence, Yamashita est obligé d’écouter les
femmes parler et jouir. La voix de la dénonciatrice le conduit
donc à agir de manière violente, faute de pouvoir
lui laisser mettre en mots son impuissance.
Pourtant, quel crédit accorder à
cette voix off – voix intérieure – qui suscite
la destruction ? Pas plus qu’à l’image il ne
faut lui faire confiance, car elle est toute aussi apte à
induire le spectateur en erreur. Lorsque Yamashita rentre plus tôt
de la pêche, il découvre une voiture blanche garée
à proximité de sa maison ; à ce moment, la
voix dénonciatrice se fait entendre : “ Il vient dans
une voiture blanche ”. Cette phrase, qui ne répète
pas une phrase déjà entendue pendant la lecture de
la lettre dans le métro, semble s’ajouter uniquement
pour confirmer l’angoisse du personnage et justifier son désir.
Interpréter une telle manifestation sonore conduit à
douter de toute parole au cours du film, mais également de
toute image. Si la voix entendue garantit l’existence du désir
préexistant, l’image peut aussi participer d’un
même processus. C’est alors la scène d’adultère
elle-même qui peut bien être un fantasme de Yamashita.
Si la voix dénonciatrice assure l’existence d’un
amant se déplaçant dans une voiture blanche, l’image
de l’épouse couchant avec l’amant établit
comme vrai l’adultère. Le meurtre devient ainsi un
acte justifié, alors qu’il n’est que la trace,
dans la réalité, du refus d’admettre ses fantasmes
d’impuissant.
La voix off qui ne se fait entendre qu’au
début du film est ensuite relayée par celle de Takazaki
: de la seule présence sur papier de la dénonciatrice
on passe à la corporéité de la voix du désir.
Cette métamorphose n’est pas sans rappeler la création
même d’un personnage cinématographique, qui est
d’abord un fantasme de scénariste, une simple parole
écrite dans un scénario, avant de devenir un personnage
dont l’existence est assurée par la présence
physique de l’acteur. Pour le spectateur, il est d’autant
plus difficile de garder ses distances avec la fiction que les personnages
semblent réels. Pourtant, L’Anguille rappelle à
la fin du film qu’il n’y a là qu’un artifice
et qu’aucune réalité n’est advenue par
la magie du cinéma : quand Takazaki apparaît en jaillissant
de l’eau, puis qu’il disparaît en se fondant au
décor, le spectateur se trouve face à l’hypothèse
que l’être appelé Takazaki n’a pas plus
de réalité que la voix de la dénonciatrice,
et, au-delà, que tous les personnages sont aussi des illusions
susceptibles de disparaître avec le générique
de fin. La réalité de l’acteur n’a rien
en commun avec celle du personnage ; ce dernier n’“
existe ” que dans l’espace-temps du film diffusé.
Voix ou corps, un personnage cinématographique est tout aussi
inexistant. Yamashita, qui est alors la représentation symbolique
du spectateur, fait l’expérience de l’irréalité
cinématographique en affrontant des corps aussi incertains
que des voix désincarnées. Tout en les réduisant
au silence, il doit accepter les manifestations de son fantasme
pour accéder à sa propre parole et à la mise
en mots de son désir. Lors de la grande rixe finale et à
la sortie du commissariat, il avoue son désir pour Keiko
et son désir de paternité. De même, le spectateur
doit admettre que sa relation au film est motivée par son
désir et que son adhésion à l’illusion
nécessite un grande part d’assimilation : un film qui
plaît est un film où l’on se retrouve.
Enfin, la voix off et l’image doivent-elles
être considérées comme supports d’illusion
ou de vérité ? La réponse ne peut qu’intégrer
les deux aspects de la question, car si l’illusion doit exister,
elle induit une réflexion sur la vérité. Néanmoins,
la réalité du film demeure pure fiction et la vérité
n’est que l’au-delà du film, c’est-à-dire
le hors-lieu que génère le spectateur par sa réflexion.
Ainsi, mieux vaut remplacer le terme de vérité par
celui d’interprétation, qui ouvre à chacun un
espace de pensée, où le film est alors “ vivant
”.
C. Le mensonge assumé
Tout film assume son existence fictionnelle, mais
peu de films en font leur sujet. L’Anguille intègre
cet aspect dans son scénario à différents niveaux
et tout d’abord dans sa narration, où le personnage
principal est amené à prendre conscience du mensonge
qu’est sa vie : Yamashita, lorsqu’il entame une seconde
vie après ses années en prison, tient à sauvegarder
les apparences qui dissimulent son passé. Pourtant, ce mensonge
n’est pas le plus important et il est rapidement mis à
mal pour laisser place à la vérité. Le mensonge
qui retient notre attention est surtout celui que Yamashita lance
à la face du groupe social pour sauver l’honneur de
Keiko, d’une part, mais aussi pour s’affirmer comme
homme désirant, d’autre part. Lors de l’échauffourée
finale, il se fait passer pour l’amant de son employée
et le père de l’enfant qu’elle porte. Comme nous
l’avons montré dans la première partie, il faut
ce mensonge pour que le personnage principal accède à
sa reconnaissance sociale d’homme complet, mais la raison
d’un tel mensonge demeure incertaine. Seule la dimension symbolique
rend au mensonge sa valeur positive : le mensonge est l’acte
cinématographique par excellence, il donne à voir
un monde fictif ou un monde reconstitué, un autre temps ou
un espace recomposé, et surtout il donne à voir un
point de vue unique qui fige le sujet et en fait définitivement
un objet, un phénomène artistique. Le cinéma
d’auteur assume son caractère mensonger dans le but
d’énoncer des vérités. Paradoxe certes,
mais uniquement en apparence.
Comme la littérature romanesque, le cinéma
narratif fait le choix d’une anecdote qui occupe tout le champ
du visible, mais qui n’en demeure pas moins un simple exemplum
propre à illustrer une réflexion plus large sur l’homme
dans le monde. L’art est nécessairement un détournement,
il semble nous divertir de la réalité – comprenons
divertir au sens pascalien –, alors qu’il nous y ramène,
voire nous y conduit de manière “ plus directe ”.
Telle est l’idée proposée par Bergson dans Le
Rire : “ l’art n’a d’autre objet que d’écarter
les symboles pratiquement utiles, les généralités
conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout
ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face
à face avec la réalité même. […]
L’art n’est sûrement qu’une vision plus
directe de la réalité ” (souligné par
Bergson). Si Yamashita et Keiko sont des personnages intéressants
dans la diégèse, ils le sont encore plus s’ils
sont perçus comme les représentants de la condition
humaine : ils incarnent l’éternel affrontement des
hommes et des femmes, minés par les schémas d’une
société incapable de dépasser la différence
sexuelle. D’ailleurs, il vaut mieux concevoir ces deux êtres
ainsi, sinon il ne reste plus au spectateur qu’à admettre
son voyeurisme, car comment justifier sa présence devant
l’histoire intime de personnes inconnues ? Si l’art
ne transmue pas l’anecdote en exemplum, le spectateur n’est
qu’un voyeur qui satisfait son désir de regarder et
d’écouter la vie des autres. Heureusement, Yamashita
et Keiko ne sont pas des voisins de chambre d’hôtel,
mais des personnages, c’est-à-dire des non-êtres
qui ont la chance de trouver des acteurs pour leur donner une corporéité
et l’apparence de la vie.
Si le cinéma, pour exister, doit assumer
son mensonge intrinsèque, il faut aussi que le spectateur
ne nie pas cette réalité, ce qui reviendrait à
nier son désir, qui est de se complaire dans le voyeurisme
sublimé. En effet, que ce soit dans un complexe ultramoderne,
une salle d’art et d’essais ou devant sa télévision,
l’amateur de films est toujours un être de désir,
et de désir d’illusions. Le cinéma n’a
rien d’autre à offrir que du fantasme, du sentiment
sollicité par une préparation minutieuse. Qu’on
aime se faire peur ou inonder des mouchoirs, c’est toujours
à de l’illusion qu’on demande de ressentir, de
manière exacerbée, les aspérités de
la réalité. Cependant, Shohei Imamura, dans L’Anguille,
refuse de laisser le spectateur se complaire totalement dans un
monde factice. C’est ainsi que, sans rompre tous les liens
avec l’illusion, par petites touches il rappelle au spectateur
qu’il est devant une fiction. À plusieurs reprises,
nous l’avons déjà noté, l’illusion
se craquèle et laisse apparaître des indices qui oblige
le spectateur à prendre conscience qu’il est dans une
fiction. Si l’irréalité de Takazaki n’est
plus à prouver, il faut cependant revenir sur la plongée
dans l’aquarium : la métamorphose onirique du récipient
de verre en fond maritime rappelle à l’ordre le spectateur
dès l’instant où l’image revient à
Yamashita appuyé sur son aquarium, et l’oblige à
reconnaître l’illusion dans laquelle on l’a forcé
à entrer, aussi brève soit elle. De même, Takazaki
est vu en train de jeter dans l’écluse une anguille,
peut-être celle de Yamashita, mais il n’en est rien
en réalité, l’anguille n’a pas quitté
le salon de coiffure. Ainsi, à plusieurs reprises le film
oblige à se souvenir du statut fictionnel et artistique de
ce qui est regardé, ou du moins à ne pas oublier que
l’image et le son peuvent nous faire croire à l’illusion.
Le spectateur n’a pas d’autre désir que celui
d’être trompé, mais Shohei Imamura refuse de
le satisfaire pleinement, il préfère jouer d’une
légère frustration du désir, afin de le solliciter
continuellement. Il crée un manque pour entretenir le désir.
On peut donc finalement considérer que
le désir voyeur du spectateur, qui trouve son écho
dans la diégèse à deux reprises grâce
à la mère de Keiko et à Takazaki, est totalement
pris en compte dans l’élaboration du scénario
de L’Anguille, mais aussi dans son élaboration iconographique,
afin de donner à voir au spectateur l’acte qu’il
est en train d’accomplir en regardant le film. De plus, le
jeu du metteur en scène est d’empêcher le spectateur
de se laisser porter par l’illusion filmique sans pour autant
le priver de tout plaisir de cinéphile. Il exige de son spectateur
conscience et abandon raisonné, il veut qu’il quitte
l’illusion de son désir pour y retourner de manière
délibérée, ou, pour le dire autrement, que
l’on sorte de l’eau comme le fantomatique Takazaki et
qu’on y replonge libéré comme l’anguille.
CONCLUSION
L’Anguille, un film sur le désir
interdit ? Certes, mais pas complètement. S’il y a
bien pour les personnages comme pour le spectateur un désir
jugulé par des contraintes psychologiques et sociales d’une
part et par une composition scénaristique d’autre part,
ce désir n’en est pas moins reconnu comme une réalité
fondamentale de l’être humain et tout particulièrement
du cinéphile. Néanmoins, le film de Shohei Imamura
prend aussi pour objet la contrainte qui empêche le désir
d’atteindre son expansion maximale, non pas qu’il s’agisse
de refuser son déploiement, mais le désir a la particularité
de s’autodétruire dans son accomplissement. Il n’est
pas un phénix qui renaîtrait de ses cendres, il n’est
attisé que par ce qui lui est promis et jamais complètement
cédé, le manque le définit et le rend dynamique.
Ainsi, le plaisir du public ne doit se réaliser qu’au-delà
du film et non pas pendant son déroulement, puisque le regardant
doit finir lui-même un film dont l’issue définitive
ne lui est pas donnée. La jouissance n’est pas acquise,
seuls ses ingrédients sont préparés et distillés.
Encore une fois, le spectateur a toutes les raisons de s’assimiler
aux personnages principaux – et donc se laisser séduire
encore une fois par l’illusion –, car pour Yamashita
et Keiko le bonheur est au-delà de la fin et possible après
la séparation, mais il n’est pas donné : comme
l’enfant, il est à naître. Quant au désir
du cinéphile, il s’accomplit dans son inaccomplissement
; le propre du désir est de se faire désirer.
Marc-Jean Filaire est professeur agrégé
de Lettres modernes au lycée Jean-Moulin de Béziers
(France)
Notes:
* On remarquera le bel exemple inverse qu’est le film The
Hunger de Tony Scott, avec Susan Sarandon, Catherine Deneuve et
David Bowie.
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