ANALYSE
2002

ALL OR NOTHING (2002)

Réalisateur: Mike Leigh
Scénario : Lesley Walker
Son : Malcolm Hirst
Musique : Andrew Dickson

 

ON NAÎT. ON MEURT. RIDEAU.
par Alexandre Tylski

Alors qu’en Grande-Bretagne, le terme de « famille explosée » semble selon certains arrivé à son paroxysme, Mike Leigh poursuit son exploration, avec calme et sobriété, de la famille (britannique?) dans tous ses états.

Le début d’All for Nothing décrit un monde déraisonnablement gris et présente ses principaux protagonistes à leur travail (et non chez eux). Ils sont d’abord identifiés, associés, à leur travail – unique port d’attache, vrai foyer de leurs attentions, a priori. Peu à peu, le cinéaste nous fait entrer dans les lieux d’habitation de ses personnages ; la grisaille et la routine, alors, s’accentuent au lieu de s’adoucir. Rien, strictement rien, ne semble pouvoir y communiquer ou s’y illuminer. Ardent penseur et défenseur de la famille, Mike Leigh perdrait-il espoir ?

All or Nothing semble faire un constat désespéré de la famille, à l’infime limite parfois du misérabilisme et du mélodrame. Le père, chauffeur de taxi, dit dès les premières minutes du film, à son collègue : « On naît. On meurt. Rideau. » Quelques plans sur un cimetière, puis retour « à la maison », dans les cages à lapin d’immeubles de banlieue. Un lieu d’emprisonnement et de noirceur pour un autre.

Mais dans l’entre-deux, dans l’antre de la famille, haines et amours s’entremêlent progressivement. Bref, la vie à son plus haut degré refait profondeur. Et les femmes d’être les vraies héroïnes, tour à tour autoritaires et victimes, perdues et lucides, dans un monde où les hommes refusent de travailler sans être aimé en retour par elles, qu’il s‘agisse du père taxi ou du fils obèse dont la crise cardiaque réveillera les consciences et rappellera la famille à la vie.

Pour en arriver à ce film, il aura fallu six mois d'improvisations et de recherches avant de passer au tournage. « Nous donnons naissance à des personnages, raconte Leigh, au monde dans lequel ils vivent ainsi qu'aux relations qu'ils entretiennent entre eux en essayant de donner le maximum d'épaisseur à tous ces éléments. Ce que nous créons est bien sûr beaucoup plus complexe que ce qu'on peut voir à l'écran. Si le film touche autant, c'est grâce à toutes ces choses. L'iceberg est là même si on en voit que le bout. »

On aurait sans doute tort de voir en Mike Leigh un réalisateur dénué d’idéologies. Son cinéma est à bien y regarder tout aussi politique et engagé qu’un Ken Loach pour ne citer que lui. Etudiant en art dramatique, le jeune Leigh a vite trouvé son inspiration chez Peter Brook, dans la Nouvelle Vague française, et Stanislavski, méprisant les films anglais « qui ne filmaient jamais les gens qu'[il] croisait dans la rue. » Leigh, enfin, devient le cinéaste que l’on connaît, au plus près des êtres, dans la compréhension d’une époque, de ses racines à ses éventuelles extensions à venir.

« Les événements dramatiques arrivent à leur conclusion mais j'ai toujours estimé important que le public, en sortant de la salle, ait quelque chose à penser, qu'il se pose des questions sur ce qui pourrait arriver aux personnages par la suite. Pour moi, un film dont on sort heureux sans jamais y repenser n'est pas aussi bon qu'un film que l'on emporte avec soi et que l'on savoure encore longtemps après.» Et la vie continue.

Dernière minute : Mike Leigh vient tout juste de recevoir une nomination comme meilleur réalisateur de l’année pour All or Nothing aux European Awards. Son interprète principal, Timothy Spall, a lui aussi été plébiscité. On leur souhaite bonne route.

Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage

 

Alexandre Tylski, Cadrage novembre 2002

 

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