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ON
NAÎT. ON MEURT. RIDEAU.
par
Alexandre Tylski
Alors qu’en Grande-Bretagne, le terme de « famille explosée
» semble selon certains arrivé à son paroxysme,
Mike Leigh poursuit son exploration, avec calme et sobriété,
de la famille (britannique?) dans tous ses états.
Le début d’All for Nothing décrit un monde déraisonnablement
gris et présente ses principaux protagonistes à leur
travail (et non chez eux). Ils sont d’abord identifiés,
associés, à leur travail – unique port d’attache,
vrai foyer de leurs attentions, a priori. Peu à peu, le cinéaste
nous fait entrer dans les lieux d’habitation de ses personnages
; la grisaille et la routine, alors, s’accentuent au lieu
de s’adoucir. Rien, strictement rien, ne semble pouvoir y
communiquer ou s’y illuminer. Ardent penseur et défenseur
de la famille, Mike Leigh perdrait-il espoir ?
All or Nothing semble faire un constat désespéré
de la famille, à l’infime limite parfois du misérabilisme
et du mélodrame. Le père, chauffeur de taxi, dit dès
les premières minutes du film, à son collègue
: « On naît. On meurt. Rideau. » Quelques plans
sur un cimetière, puis retour « à la maison
», dans les cages à lapin d’immeubles de banlieue.
Un lieu d’emprisonnement et de noirceur pour un autre.
Mais dans l’entre-deux, dans l’antre
de la famille, haines et amours s’entremêlent progressivement.
Bref, la vie à son plus haut degré refait profondeur.
Et les femmes d’être les vraies héroïnes,
tour à tour autoritaires et victimes, perdues et lucides,
dans un monde où les hommes refusent de travailler sans être
aimé en retour par elles, qu’il s‘agisse du père
taxi ou du fils obèse dont la crise cardiaque réveillera
les consciences et rappellera la famille à la vie.
Pour en arriver à ce film, il aura fallu
six mois d'improvisations et de recherches avant de passer au tournage.
« Nous donnons naissance à des personnages, raconte
Leigh, au monde dans lequel ils vivent ainsi qu'aux relations qu'ils
entretiennent entre eux en essayant de donner le maximum d'épaisseur
à tous ces éléments. Ce que nous créons
est bien sûr beaucoup plus complexe que ce qu'on peut voir
à l'écran. Si le film touche autant, c'est grâce
à toutes ces choses. L'iceberg est là même si
on en voit que le bout. »
On aurait sans doute tort de voir en Mike Leigh
un réalisateur dénué d’idéologies.
Son cinéma est à bien y regarder tout aussi politique
et engagé qu’un Ken Loach pour ne citer que lui. Etudiant
en art dramatique, le jeune Leigh a vite trouvé son inspiration
chez Peter Brook, dans la Nouvelle Vague française, et Stanislavski,
méprisant les films anglais « qui ne filmaient jamais
les gens qu'[il] croisait dans la rue. » Leigh, enfin, devient
le cinéaste que l’on connaît, au plus près
des êtres, dans la compréhension d’une époque,
de ses racines à ses éventuelles extensions à
venir.
« Les événements dramatiques
arrivent à leur conclusion mais j'ai toujours estimé
important que le public, en sortant de la salle, ait quelque chose
à penser, qu'il se pose des questions sur ce qui pourrait
arriver aux personnages par la suite. Pour moi, un film dont on
sort heureux sans jamais y repenser n'est pas aussi bon qu'un film
que l'on emporte avec soi et que l'on savoure encore longtemps après.»
Et la vie continue.
Dernière minute : Mike Leigh vient tout
juste de recevoir une nomination comme meilleur réalisateur
de l’année pour All or Nothing aux European Awards.
Son interprète principal, Timothy Spall, a lui aussi été
plébiscité. On leur souhaite bonne route.
Alexandre Tylski est rédacteur en chef de la revue Cadrage
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