ANALYSE
2005

L'AUBERGE ESPAGNOLE

Réalisation : Céric Klapisch
France 2001, Bac Films

 

L’Auberge Espagnole. Qui Raconte le Film?
par Serge Abiaad, Université de Montréal

Auberge Espagnole : Situation où l’on ne trouve que Ce qu’on a soi-même apporté
(« L’Auberge Espagnole » 30 :19)

La relation entre le Grand Imagier qui, a priori, est le réalisateur Cédric Klapisch, et le narrateur second qui est le personnage de Xavier est à la fois étroite et distancée, mais tout le long du film, cette relation est tellement liée qu’on a l’impression que le personnage devient le Grand Imagier, surtout qu’en tant que spectateur, on s’identifie et sympathise plus avec le personnage qu’avec les événements auxquels il est assujetti.

Si le Grand Imagier, défini par Albert Laffey est : « Le personnage fictif et invisible qui derrière notre dos tourne pour nous les pages de l’album et dirige notre attention d’un index discret (1) », alors il y a dans ce cas dichotomie entre le personnage fictif et Xavier, car le réalisateur s’efface pour donner place à son acteur qui devient le Grand Imagier racontant l’histoire du film, son histoire. Le spectateur est conscientisé de prime du fait que l’histoire dont il est témoin sera guidée par le narrateur qui n’est autre que le personnage principal. Ce narrateur, en voix-over nous raconte sa propre histoire homo-diégétiquement, parfois il est présent dans l’image d’où une voix intro-diégétique. D’autre fois il ne l’est pas et sa voix est extra diégétique.

Un autre thème qui se rapporte comme la voix over à cette relation thématique de mon étude entre le personnage, le Grand Imagier et le spectateur, est le mode qui est une perspective narrative, et donc un positionnement, ou point de vue que le récit adopte. Je trouve intéressant pour ce film de mentionner la focalisation externe et interne. « L’auberge Espagnole » est intéressant dans la mesure où l’action, ou le déroulement du récit sont multidimensionnelles. En effet, nous découvrons simultanément avec le personnage de Xavier les événements qui agenceront sa vie durant deux heures réelles et une année diégétique. Mais d’un autre côté, ou plutôt à un autre niveau dimensionnel, Xavier en sait plus que nous car c’est lui qui narre sa propre histoire en rétrospection. Ceci nous mène intrinsèquement à parler de l’énonciation. Le film, ou disons les séquences qui constituent ce film sont des énoncés en soit et ce sont différents personnages qui les énoncent sous le grand œil de xavier le narrateur (On distinguera dès lors entre Xavier le personnage et Xavier le narrateur). La subjectivité dans « L’Auberge Espagnole » est paradoxale puisqu’elle est non pas en simultanéité, mais dans une temporalité métaphysique à la fois explicite et implicite. Effectivement, c’est le déplacement de la camera qui est le regard extérieur et rétrospectif de Xavier le narrateur qui crée l’énonciation, mais aussi c’est le regard de Xavier le personnage qui a son mot dire sur l’énonciation, et son comportement vis-à-vis les évènements.

Ce qui est d’ailleurs très intéressant c’est que les deux Xavier ne sont pas ou, du moins ne sont plus, les mêmes. Au début du film et pour la grande partie, Xavier est un personnage insécurisé qui n’a pas main mise sur sa destinée. Il fait des études pas très convaincantes en économie et aspire à d’autres horizons. Il a des problèmes de communicabilité avec sa mère, sa copine, des incertitudes concernant son futur et surtout un conflit existentialiste. Ce n’est qu’à la toute fin du film qu’il arrivera à se délivrer de ce chaînon accablant, en découvrant sa vraie vocation d’écrivain. Xavier le personnage, se transforme en Xavier narrateur par l’énonciation si je puis dire. Xavier le narrateur est présent tout au long du film, sa présence crée comme un double récit dont l’un est le contenant de l’autre qui à son tour est le contenant de l’histoire.

Un exemple sur cette subjectivité implicite serait le début du film au décollage de l’avion. Les premières minutes du film jouent comme un documentaire qui sert uniquement le récit et le positionnement du spectateur par rapport à l’histoire et au personnage. « Tout a commencé là. Quand mon avion a décollé…Non oh la la…. Ce n’est pas une histoire de décollage, comment dire, oui, en fait le début c’est plutôt ça […]. Ca commence là ou ça doit se terminer, là. (2) » Jusque ici, la voix over est extra diégétique, on ne saura que plus tard que c’est Xavier qui narre, mais on sait tout de suite que le narrateur a un pouvoir total sur son récit et qu’il pourra être associé au Grand Imagier. D’ailleurs ce film est un exemple ou l’écart entre le Grand Imagier et le personnage principal se converge au lieu de se creuser. Effectivement, si l’on devait attribuer le titre de Grand Imagier à quelqu’un, ce serait sans doute le scénariste qui en serait titulaire. Or le scénariste du film n’est autre que Xavier métaphysiquement et littéralement, puisque ce récit est basé sur le livre qu’il rédigera à la fin et qui porte le titre du film. Effectivement Avrom Fleishman, dans son livre « Narrated Films » explique que : « le double statut d’un caractère qui narre sa propre histoire est comparable à une autobiographie littéraire. (3) » Xavier existe dans deux temporalités, celle de l’histoire qu’il raconte et celle de son activité narrative. Cette narration est similaire aux films noirs américains où les détectives narraient leur rapport sans recours à leurs circonstances présentes. Xavier en voice-over donne peu de détails concernant son état d’esprit narratif probablement pour nous centrer sur son personnage diégétique.

A la question « Qui raconte le film ? » je répondrais que c’est Xavier, le narrateur, avec la complicité du réalisateur Cédric Klapisch puisque le film est narré qu’intra diégétiquement. Ce n’est que lorsque Xavier est dans l’image, ou en hors champ dans une scène que l’on entend la voix "over".

Je voudrais m’attarder sur la scène de décollage dont l’aspect narratif est substantiel à l’étude du triptyque entre le narrateur, le Grand Imagier et le spectateur. Au décollage l’image est arrêtée (freeze frame) pour quelques secondes, et rembobinée par la suite pour mentionner une erreur de narration. Xavier fait preuve de Grand Imagier en brisant une réalité, il est capable de son propre gré de nous conter son histoire sans intervention secondaire. Si Nietzsche a tué Dieu, Xavier a tué le réalisateur.

La suprématie du narrateur me vient à l’esprit dans le terrorisant film de Micheal Haneke « Funny Games ». Deux jeunes hommes prennent en otage la maison d’une famille en campagne. Dans une scène où la mère s’empare du fusil et abat l’un des assaillants, le second se prend de la manette du magnétoscope et rembobine la scène jusqu’avant le meurtre, ramenant son complice à la vie. Dans ce film, comme dans « L’auberge Espagnole », le personnage principal domine la narratologie, à la seule différence que dans « Funny Games », cette domination se fait métaphysiquement puisqu’elle remplace le présent par un autre présent, et que dans « L’auberge Espagnole » elle n’est que la rectification d’une erreur narrative dans le passé.

J’ose et je m’efforce dans mon étude de remanier le sens donné au Grand Imagier par Laffey, Genette et Gaudreault. Si « L’Auberge Espagnole » en sa totalité est un film que je trouve moyen, il est, cependant, grandement intéressant et même unique au niveau de sa narratologie. Il n’ y pas de doute que le Grand Imagier, le mega-narrateur ; puisqu’il existe plus d’une couche narrative, est un referant aux personnes responsables de la production filmique, ceci dit, ça pourrait être le producteur, le scénariste, le directeur de la photo, mais généralement et à priori, c’est le réalisateur qui est conteur de l’histoire. Mais le Grand Imagier peut, et c’est le cas de « L’Auberge Espagnole, s’effacer, ou plutôt déléguer son rôle à son personnage principal, surtout quand celui-ci est chargé de la narration et que le film, cinématographiquement parlant, ne refoule pas la subjectivité implicite.

J’aimerais élaborer un exemple ou le Grand Imagier, supposément le réalisateur, puisqu’il s’agit dans ce cas d’un cinéaste d’auteur, délègue son rôle de main mise sur le déroulement l’histoire. « Ten », le dernier film de Abbas Kiarostami se déroule en dix épisodes de champ contre champ dans une voiture où la camera est posée sur le capot avant. Le but de Kiarostami était de faire un film quasi expérimental ou l’auteur s’effacerait complètement, une tentative de totale objectivité de l’auteur sur son œuvre. « Ten » se rapproche de « L’Auberge Espagnole » dans le sens où les deux films se fondent sur le champ contre champ pour donner la réplique. Kiarostami, à mon avis, en tentant de laisser place à l’objectivité, s’est pris dans les filets de son propre jeu, puisque le mega-narrateur est présent par le propre style du récit, par le positionnement de la camera et par l’intermédiaire du montage de faire apparaître, ou disparaître l’un des deux personnages présents dans chacune des séquences. L’effacement de Klapisch bien que non intentionnel, du moins pour ce qu’il en est du style, est bien plus réussi, simplement par la création d’un récit multidimensionnel, laissant place à son personnage principal de nous guider.

Le Grand Imagier dans « L’Auberge Espagnole » n’est plus ce personnage fictif que Laffey nous propose, mais ce regard préenregistré dans la mémoire d’un personnage doublement réel dans la fiction, Xavier le personnage et Xavier le narrateur.

David Bordwell, dans « Narration in the Fiction Film » distingue entre le Grand Imagier comme défini par Laffey et l’Auteur Supposé (Implied Author) défini par Wayne Booth comme étant : « Un marionnettiste invisible, non pas un parleur, ni une présence visible, mais une figure artistique toute puissante, omnipotente derrière l’œuvre (4) ». Le réalisateur dans ce cas jouerait dans « L’auberge Espagnole » le rôle que lui délègue Booth, celui d’Auteur Supposé. En tant que spectateur ; puisqu’il s’agit toujours d’une relation triptyque avec le narrateur et le Grand Imagier, Nous voyons Klapisch comme la figure prépondérante derrière son œuvre, le marionnettiste de l’agencement des images, et Xavier, lui, le personnage semi fictif et invisible qui choisi et organise ce que l’on doit percevoir, puisque finalement, il conte sa propre histoire, son propre vécu, et nous dévoile ses propres joies, douleurs et craintes, enfin, sa mémoire visuelle. Non seulement il nous conte son récit par son personnage, mais nous le reconte par sa narrativité.

La focalisation, dont j’ai fais allusion dans l’introduction de mon étude, est un paramètre intéressant du récit de « L’auberge Espagnole » puisqu’elle est paradoxale et qu’elle mène a fissurer directement le savoir absolu, et perspectives narratives d’un même personnage à deux instances distinctes, soit Xavier le personnage et Xavier le narrateur. Edward Branigan dans son livre « Narrative Comprehension and Film (5) » indique que l’acte même de rapporter l’histoire suggère que le narrateur en sait déjà davantage que le spectateur et se place donc a un niveau différent des hiérarchies du savoir relatif. » Le narrateur étant à la fois le personnage principal, ceci renforce l’idée que Xavier joue le rôle implicite de Grand Imagier car nous nous positionnons en tant que spectateur d’un point de vue de la focalisation interne ou nous sommes réduit à être témoin des actes de Xavier tout en se trouvant dans une situation de focalisation externe où la voix over de Xavier nous guide, nous entraînant dans les méandres de sa vie éstudiante.

Finalement cette étude porte à monter que dans « L’auberge Espagnole », il n’existe pas pour le spectateur un Grand Imagier qui le guide en dehors de la diégèse, mais l’idée d’un Grand Imagier au cœur même de la diégèse qui n’est autre que la voix over du personnage en question. Je ne nie pas la présence et directives invisibles de l’auteur, je lui accorde plutôt le titre de Booth d’Auteur Supposé, comme développé tout à l’heure, car finalement qu’est ce que le Grand Imagier, s’il n’est autre qu’une impression qu’à le spectateur de l’existence d’un manipulateur.

On reconnaît le personnage invisible dans les films d’Ozu par ses bas plans à mainte le sol, ou celui de Welles par sa profondeur de champ ou celui de Tarkovski qui hante tel un fantôme ses personnages. Mais la double personnalité en champ et hors champ de Xavier qui raconte son histoire est trop palpable de sorte à effacer la relation entre les procédés cinématographiques à l’œuvre dans ce film et le regard du spectateur.

Serge Abiaad
M.A. Etudes Filmiques
Université de Montréal

Notes
(1) Gaudreault, André. Jost, François. Le Récit Cinématographique. Nathan, Paris, 1990, p.40
(2) L’Auberge Espagnole. Klapisch, Cedric. 2001
(3) Fleishman, Avrom. Narrated Films, Storytelling Situations in Cinema History. John Hopkins University Press, London, 1992, p. 77
(4) Bordwell, David. Narration in the Fiction Film. University of Wisconsin Press, 1985, p.62
(5) Branigan, Edward. Narrative Comprehension and Film. Routledge, Londres, 1992, p.107

 

Serge Abiaad, Cadrage Janvier 2005

 

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