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L’Auberge
Espagnole. Qui Raconte le Film?
par Serge Abiaad, Université
de Montréal
Auberge Espagnole : Situation où l’on
ne trouve que Ce qu’on a soi-même apporté
(« L’Auberge Espagnole » 30 :19)
La relation entre le Grand Imagier qui, a priori,
est le réalisateur Cédric Klapisch, et le narrateur
second qui est le personnage de Xavier est à la fois étroite
et distancée, mais tout le long du film, cette relation est
tellement liée qu’on a l’impression que le personnage
devient le Grand Imagier, surtout qu’en tant que spectateur,
on s’identifie et sympathise plus avec le personnage qu’avec
les événements auxquels il est assujetti.
Si le Grand Imagier, défini par Albert
Laffey est : « Le personnage fictif et invisible qui derrière
notre dos tourne pour nous les pages de l’album et dirige
notre attention d’un index discret (1) », alors
il y a dans ce cas dichotomie entre le personnage fictif et Xavier,
car le réalisateur s’efface pour donner place à
son acteur qui devient le Grand Imagier racontant l’histoire
du film, son histoire. Le spectateur est conscientisé de
prime du fait que l’histoire dont il est témoin sera
guidée par le narrateur qui n’est autre que le personnage
principal. Ce narrateur, en voix-over nous raconte sa propre histoire
homo-diégétiquement, parfois il est présent
dans l’image d’où une voix intro-diégétique.
D’autre fois il ne l’est pas et sa voix est extra diégétique.
Un autre thème qui se rapporte comme la
voix over à cette relation thématique de mon étude
entre le personnage, le Grand Imagier et le spectateur, est le mode
qui est une perspective narrative, et donc un positionnement, ou
point de vue que le récit adopte. Je trouve intéressant
pour ce film de mentionner la focalisation externe et interne. «
L’auberge Espagnole » est intéressant dans la
mesure où l’action, ou le déroulement du récit
sont multidimensionnelles. En effet, nous découvrons simultanément
avec le personnage de Xavier les événements qui agenceront
sa vie durant deux heures réelles et une année diégétique.
Mais d’un autre côté, ou plutôt à
un autre niveau dimensionnel, Xavier en sait plus que nous car c’est
lui qui narre sa propre histoire en rétrospection. Ceci nous
mène intrinsèquement à parler de l’énonciation.
Le film, ou disons les séquences qui constituent ce film
sont des énoncés en soit et ce sont différents
personnages qui les énoncent sous le grand œil de xavier
le narrateur (On distinguera dès lors entre Xavier le personnage
et Xavier le narrateur). La subjectivité dans « L’Auberge
Espagnole » est paradoxale puisqu’elle est non pas en
simultanéité, mais dans une temporalité métaphysique
à la fois explicite et implicite. Effectivement, c’est
le déplacement de la camera qui est le regard extérieur
et rétrospectif de Xavier le narrateur qui crée l’énonciation,
mais aussi c’est le regard de Xavier le personnage qui a son
mot dire sur l’énonciation, et son comportement vis-à-vis
les évènements.
Ce qui est d’ailleurs très intéressant
c’est que les deux Xavier ne sont pas ou, du moins ne sont
plus, les mêmes. Au début du film et pour la grande
partie, Xavier est un personnage insécurisé qui n’a
pas main mise sur sa destinée. Il fait des études
pas très convaincantes en économie et aspire à
d’autres horizons. Il a des problèmes de communicabilité
avec sa mère, sa copine, des incertitudes concernant son
futur et surtout un conflit existentialiste. Ce n’est qu’à
la toute fin du film qu’il arrivera à se délivrer
de ce chaînon accablant, en découvrant sa vraie vocation
d’écrivain. Xavier le personnage, se transforme en
Xavier narrateur par l’énonciation si je puis dire.
Xavier le narrateur est présent tout au long du film, sa
présence crée comme un double récit dont l’un
est le contenant de l’autre qui à son tour est le contenant
de l’histoire.
Un exemple sur cette subjectivité implicite
serait le début du film au décollage de l’avion.
Les premières minutes du film jouent comme un documentaire
qui sert uniquement le récit et le positionnement du spectateur
par rapport à l’histoire et au personnage. «
Tout a commencé là. Quand mon avion a décollé…Non
oh la la…. Ce n’est pas une histoire de décollage,
comment dire, oui, en fait le début c’est plutôt
ça […]. Ca commence là ou ça doit se
terminer, là. (2) » Jusque ici, la voix over est
extra diégétique, on ne saura que plus tard que c’est
Xavier qui narre, mais on sait tout de suite que le narrateur a
un pouvoir total sur son récit et qu’il pourra être
associé au Grand Imagier. D’ailleurs ce film est un
exemple ou l’écart entre le Grand Imagier et le personnage
principal se converge au lieu de se creuser. Effectivement, si l’on
devait attribuer le titre de Grand Imagier à quelqu’un,
ce serait sans doute le scénariste qui en serait titulaire.
Or le scénariste du film n’est autre que Xavier métaphysiquement
et littéralement, puisque ce récit est basé
sur le livre qu’il rédigera à la fin et qui
porte le titre du film. Effectivement Avrom Fleishman, dans son
livre « Narrated Films » explique que : « le
double statut d’un caractère qui narre sa propre histoire
est comparable à une autobiographie littéraire.
(3) » Xavier existe dans deux temporalités, celle de
l’histoire qu’il raconte et celle de son activité
narrative. Cette narration est similaire aux films noirs américains
où les détectives narraient leur rapport sans recours
à leurs circonstances présentes. Xavier en voice-over
donne peu de détails concernant son état d’esprit
narratif probablement pour nous centrer sur son personnage diégétique.
A la question « Qui raconte le film ? »
je répondrais que c’est Xavier, le narrateur, avec
la complicité du réalisateur Cédric Klapisch
puisque le film est narré qu’intra diégétiquement.
Ce n’est que lorsque Xavier est dans l’image, ou en
hors champ dans une scène que l’on entend la voix "over".
Je voudrais m’attarder sur la scène
de décollage dont l’aspect narratif est substantiel
à l’étude du triptyque entre le narrateur, le
Grand Imagier et le spectateur. Au décollage l’image
est arrêtée (freeze frame) pour quelques secondes,
et rembobinée par la suite pour mentionner une erreur de
narration. Xavier fait preuve de Grand Imagier en brisant une réalité,
il est capable de son propre gré de nous conter son histoire
sans intervention secondaire. Si Nietzsche a tué Dieu, Xavier
a tué le réalisateur.
La suprématie du narrateur me vient à
l’esprit dans le terrorisant film de Micheal Haneke «
Funny Games ». Deux jeunes hommes prennent en otage la maison
d’une famille en campagne. Dans une scène où
la mère s’empare du fusil et abat l’un des assaillants,
le second se prend de la manette du magnétoscope et rembobine
la scène jusqu’avant le meurtre, ramenant son complice
à la vie. Dans ce film, comme dans « L’auberge
Espagnole », le personnage principal domine la narratologie,
à la seule différence que dans « Funny Games
», cette domination se fait métaphysiquement puisqu’elle
remplace le présent par un autre présent, et que dans
« L’auberge Espagnole » elle n’est que la
rectification d’une erreur narrative dans le passé.
J’ose et je m’efforce dans mon étude
de remanier le sens donné au Grand Imagier par Laffey, Genette
et Gaudreault. Si « L’Auberge Espagnole » en sa
totalité est un film que je trouve moyen, il est, cependant,
grandement intéressant et même unique au niveau de
sa narratologie. Il n’ y pas de doute que le Grand Imagier,
le mega-narrateur ; puisqu’il existe plus d’une couche
narrative, est un referant aux personnes responsables de la production
filmique, ceci dit, ça pourrait être le producteur,
le scénariste, le directeur de la photo, mais généralement
et à priori, c’est le réalisateur qui est conteur
de l’histoire. Mais le Grand Imagier peut, et c’est
le cas de « L’Auberge Espagnole, s’effacer, ou
plutôt déléguer son rôle à son
personnage principal, surtout quand celui-ci est chargé de
la narration et que le film, cinématographiquement parlant,
ne refoule pas la subjectivité implicite.
J’aimerais élaborer un exemple ou
le Grand Imagier, supposément le réalisateur, puisqu’il
s’agit dans ce cas d’un cinéaste d’auteur,
délègue son rôle de main mise sur le déroulement
l’histoire. « Ten », le dernier film de Abbas
Kiarostami se déroule en dix épisodes de champ contre
champ dans une voiture où la camera est posée sur
le capot avant. Le but de Kiarostami était de faire un film
quasi expérimental ou l’auteur s’effacerait complètement,
une tentative de totale objectivité de l’auteur sur
son œuvre. « Ten » se rapproche de « L’Auberge
Espagnole » dans le sens où les deux films se fondent
sur le champ contre champ pour donner la réplique. Kiarostami,
à mon avis, en tentant de laisser place à l’objectivité,
s’est pris dans les filets de son propre jeu, puisque le mega-narrateur
est présent par le propre style du récit, par le positionnement
de la camera et par l’intermédiaire du montage de faire
apparaître, ou disparaître l’un des deux personnages
présents dans chacune des séquences. L’effacement
de Klapisch bien que non intentionnel, du moins pour ce qu’il
en est du style, est bien plus réussi, simplement par la
création d’un récit multidimensionnel, laissant
place à son personnage principal de nous guider.
Le Grand Imagier dans « L’Auberge
Espagnole » n’est plus ce personnage fictif que Laffey
nous propose, mais ce regard préenregistré dans la
mémoire d’un personnage doublement réel dans
la fiction, Xavier le personnage et Xavier le narrateur.
David Bordwell, dans « Narration in the
Fiction Film » distingue entre le Grand Imagier comme défini
par Laffey et l’Auteur Supposé (Implied Author) défini
par Wayne Booth comme étant : « Un marionnettiste
invisible, non pas un parleur, ni une présence visible, mais
une figure artistique toute puissante, omnipotente derrière
l’œuvre (4) ». Le réalisateur dans
ce cas jouerait dans « L’auberge Espagnole » le
rôle que lui délègue Booth, celui d’Auteur
Supposé. En tant que spectateur ; puisqu’il s’agit
toujours d’une relation triptyque avec le narrateur et le
Grand Imagier, Nous voyons Klapisch comme la figure prépondérante
derrière son œuvre, le marionnettiste de l’agencement
des images, et Xavier, lui, le personnage semi fictif et invisible
qui choisi et organise ce que l’on doit percevoir, puisque
finalement, il conte sa propre histoire, son propre vécu,
et nous dévoile ses propres joies, douleurs et craintes,
enfin, sa mémoire visuelle. Non seulement il nous conte son
récit par son personnage, mais nous le reconte par sa narrativité.
La focalisation, dont j’ai fais allusion
dans l’introduction de mon étude, est un paramètre
intéressant du récit de « L’auberge Espagnole
» puisqu’elle est paradoxale et qu’elle mène
a fissurer directement le savoir absolu, et perspectives narratives
d’un même personnage à deux instances distinctes,
soit Xavier le personnage et Xavier le narrateur. Edward Branigan
dans son livre « Narrative Comprehension and Film (5) »
indique que l’acte même de rapporter l’histoire
suggère que le narrateur en sait déjà davantage
que le spectateur et se place donc a un niveau différent
des hiérarchies du savoir relatif. » Le narrateur étant
à la fois le personnage principal, ceci renforce l’idée
que Xavier joue le rôle implicite de Grand Imagier car nous
nous positionnons en tant que spectateur d’un point de vue
de la focalisation interne ou nous sommes réduit à
être témoin des actes de Xavier tout en se trouvant
dans une situation de focalisation externe où la voix over
de Xavier nous guide, nous entraînant dans les méandres
de sa vie éstudiante.
Finalement cette étude porte à monter
que dans « L’auberge Espagnole », il n’existe
pas pour le spectateur un Grand Imagier qui le guide en dehors de
la diégèse, mais l’idée d’un Grand
Imagier au cœur même de la diégèse qui
n’est autre que la voix over du personnage en question. Je
ne nie pas la présence et directives invisibles de l’auteur,
je lui accorde plutôt le titre de Booth d’Auteur Supposé,
comme développé tout à l’heure, car finalement
qu’est ce que le Grand Imagier, s’il n’est autre
qu’une impression qu’à le spectateur de l’existence
d’un manipulateur.
On reconnaît le personnage invisible dans
les films d’Ozu par ses bas plans à mainte le sol,
ou celui de Welles par sa profondeur de champ ou celui de Tarkovski
qui hante tel un fantôme ses personnages. Mais la double personnalité
en champ et hors champ de Xavier qui raconte son histoire est trop
palpable de sorte à effacer la relation entre les procédés
cinématographiques à l’œuvre dans ce film
et le regard du spectateur.
Serge Abiaad
M.A. Etudes Filmiques
Université de Montréal
Notes
(1) Gaudreault, André. Jost, François. Le Récit
Cinématographique. Nathan, Paris, 1990, p.40
(2) L’Auberge Espagnole. Klapisch, Cedric. 2001
(3) Fleishman, Avrom. Narrated Films, Storytelling Situations in
Cinema History. John Hopkins University Press, London, 1992, p.
77
(4) Bordwell, David. Narration in the Fiction Film. University of
Wisconsin Press, 1985, p.62
(5) Branigan, Edward. Narrative Comprehension and Film. Routledge,
Londres, 1992, p.107
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