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Atlantide ! Mot magique qui résonne
comme un appel au rêve. Histoire de continent englouti née
dans la nuit des temps, mythe de Paradis perdu, de Déluge,
l'Atlantide après une immense trajectoire littéraire
(on compte par milliers les ouvrages écrits sur ce thème)
arrive pour la première fois sur les écrans de cinéma
en 1921 avec le film de Jacques Feyder puis Pabst nous offre sa
version en 1932.
1 - L'Atlantide de Platon
L'histoire de l'Atlantide est racontée
dans deux ouvrages : le Timée et le Critias.[i] Critias évoque
l'époque où Athènes avait les plus belles institutions
politiques au point que celles-ci avaient servi de modèles
à celles des Egyptiens. Il y a neuf mille ans de cela précise
Critias, Athènes produisit des hommes héroïques,
qui défendirent l'Europe et l'Asie contre les rois de l'Atlantide.
Ces rois entreprirent de soumettre à leur domination tous
les peuples riverains de la Méditerranée. Ils furent
battus par les seuls Athéniens, et leur défaite fut
suivie d'un cataclysme qui engloutit subitement leur île,
et avec elle l'armée des Athéniens.
L'Atlantide, avant que ses rois ne fussent pris
par la folie des grandeurs, était un véritable paradis,
une cité idéale. « Mais le dieu des dieux, Zeus,
qui règne suivant les lois et qui peut discerner ces sortes
de choses, s' apercevant du malheureux état d'une race qui
avait été vertueuse, résolut de les châtier
pour les rendre plus modérés et plus sages »
[ii] . L'île explose et sombre dans l'océan auquel
elle a donné son nom. Engloutie par les eaux purificatrices,
une île disparaît. Un mythe vient de naître.
2 - La notion de "Justice" chez
Platon
Platon, dans son Atlantide, utilise un récit
pour inviter ses concitoyens à un peu plus de sagesse. Le
philosophe qui évoque le passé pour nous éclairer
sur l'avenir se situe avec l'Atlantide à mi-chemin entre
le poète et le devin. Du premier il conserve la notion de
révélation, du second, celle de projection. C'est
à ces deux mêmes notions que fait appel le cinéaste.
En révélant sur la pellicule et à notre regard
et en projetant sur l'écran et dans le futur. « Devin,
poète et sage ont en commun une faculté exceptionnelle
de voyance au-delà des apparences sensibles; ils possèdent
une sorte d'« extra-sens » qui leur ouvre l'accès
à un monde normalement interdit aux mortels ». [iii]
Platon, donc, poète et devin avait déjà
abordé dans «Phèdre» et dans «La
République» le thème de la tripartition de l'âme
et de son analogie avec la cité idéale. La notion
de «Justice» évoquée par le philosophe
se situe au «centre» de l'âme dont le siège
se trouve dans le cour (plus exactement au niveau du plexus solaire),
à mi-chemin entre la «Raison» (la tête)
et le «Désir» (le ventre). Trouver son centre,
c'est trouver son point d'équilibre, c'est être «
Juste » donc « Sage ».
3 - L'Atlantide de Pierre Benoit
En 1919, le mythe de l'Atlantide prend une tournure
à laquelle Platon n' aurait jamais pensé. L'écrivain
Pierre Benoit imagine que le Critias a été achevé
et que l'unique exemplaire de ce livre précieux est conservé,
avec un pieux respect, par un professeur un peu fou et parfaitement
surréaliste, dans le palais d'une déesse en plein
milieu du Sahara.
Associée jusque-là à l'eau,
l'Atlantide devient alors synonyme des feux du désert. Ce
n'est plus une île située au milieu de l'océan.
C'est une oasis perdue au milieu d'une mer de sable. Le friselis
des dunes a remplacé l' écume des vagues. A sa sortie,
l'Atlantide de Pierre Benoit a un tel impact que le mot désormais
n'évoque plus un continent, mais l'héroïne du
livre : ANTINEA. [iv]
Descendante de Poséidon, elle est une héroïne
au sens grec du terme. Dernière représentante des
Atlantes, elle est comme l'Atlantide de Platon : une île paradisiaque
qui garde ses secrets. Le mythe devenant corps, chair féminine,
c'est elle qui devient terre mystérieuse à conquérir,
lieu de symboles les plus troublants et des rêves les plus
fous. Riche de délices mais aussi de tourments, ceux qui
s'en approchent risquent l'envoûtement. On n'aborde pas une
déesse impunément. Ceux qui osent, à l'image
des amants d' Antinéa, se laissent submerger par les flots
de l'amour. Incapables de retrouver leur souffle, ils perdent pied.
Certains avec angoisse, d'autres se laissent couler avec félicité.
Mais Antinéa, comme l'Atlantide, est insaisissable. Jeune,
belle, cultivée, elle est diablement intelligente et surtout,
c'est elle qui décide.
Ce qui relève du politique chez Platon relève
des sentiments chez Pierre Benoit. Tout au long de son roman, l'écrivain
raconte les affrontements des émotions incarnées par
les différents personnages mais un seul chapitre condense
à lui seul les trois fondements de l'âme et aboutit
à la notion de Justice si chère à Platon. Il
s'agit du chapitre XVI : « Le marteau d' argent » [v]
.
Entre l'incarnation de la raison, Morhange et celle
du désir, St-Avit, Antinéa va dans ce passage parler
avec la voix du cour. Pour la première fois elle va au centre
de son labyrinthe et seule, elle réussit à combattre
son Minotaure. Elle avait joué de son corps, de la puissance
provocatrice de ses désirs, sur l'extériorité
de ses sentiments et voilà que face au mur infranchissable
de la raison de Morhange elle découvre l'intériorité.
Une
phrase suffit à nous faire comprendre que la jeune femme
possède une vraie grandeur d'âme. Il n'est pas inutile
de la rappeler, car, curieusement, cette phrase va disparaître
dans l'évolution du mythe à travers le cinéma.
Sauf dans le film de Jean Kerchbron en 1972 et celui de Bob Swaim
en 1992 ! Il faut rappeler que 1968 a été la date
où les femmes se sont battues pour leur droit à la
parole et qu'il était temps que celle-là soit rendue
à Antinéa : «(...)Tu me mépriseras peut-être
davantage en constatant qu'il t'a suffi de me tenir tête pour
m'amener à subir ta volonté, moi qui jusqu'ici ai
plié tous les autres à la mienne. Quoi qu'il en soit,
c'est décidé : à tous les deux, je vous rends
votre liberté. Demain, Cegheïr-ben-Cheïkh vous
reconduira en dehors de la quintuple enceinte. Es-tu satisfait ?»
Antinéa en rendant la liberté aux
deux hommes réussit le difficile équilibre entre reconnaître
le désir de l'autre (qui est aussi un non-désir) et
le sien propre. En renonçant, elle s'élève
et connaît ainsi la Rédemption. La réaction
de Morhange vient tout gâcher. La conscience morale, qui se
confond avec la raison s'exprime alors sous la forme d'un impératif,
d'un ordre brutal : «Cela me permettra d'organiser un peu
mieux la prochaine excursion que je compte faire par ici. Car vous
ne doutez pas que je ne tienne à revenir vous témoigner
ma reconnaissance. Seulement, cette fois, pour rendre à une
aussi grande reine les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon
gouvernement de me confier deux ou trois cents soldats européens
ainsi que quelques canons.»
Le capitaine, incapable «d'entendre»
la jeune femme, menace de la détruire. C'est que l'homme
n'est pas seulement un être raisonnable. Il est aussi un être
de chair. Et si la raison, d'un seul coup le fait parler sous la
forme sévère du devoir c'est parce qu'il faut imposer
silence à la nature charnelle, c'est-à-dire plier
la loi de l'homme à la loi du devoir. Soumis à la
loi militaire et à celle de l'Eglise, Morhange se plie doublement,
dans sa raison et dans son corps. C'est de cette manière
qu'il tente de détruire doublement Antinéa : dans
son pouvoir de reine et dans son corps de femme.
Celui qui se revendique en tant que chrétien
aurait dû, à ce moment-là, tenir compte du message
du Christ. Il aurait dû pardonner. En descendant au plus profond
de lui, Morhange aurait dû découvrir la compassion.
Ce sentiment lui aurait rendu enfin son humanité et lui aurait
permis de comprendre toute la portée de la proposition d'Antinéa.
En renonçant à se venger, Morhange sauvait son âme
et la vie de son ami. Mais le goût du pouvoir annihile chez
cet homme, habitué à dominer et à se dominer,
toute possibilité de Justice. En obéissant à
ce qu'il croit être son devoir, Morhange s'aliène,
il perd la raison.
Toute sanction est une violence faite à
la personne humaine. Plus qu'au repentir, la punition pousse à
la révolte. La réponse d'Antinéa à la
menace de Morhange ne se fait pas attendre : «Je te ferai
mourir dans les plus atroces supplices». Après cela,
le capitaine a beau jeu de jouer les offusqués. Quand bien
même sa menace aurait intimidé Antinéa, elle
n'est pas pour autant moralement justifiée. Englouti par
le poids de la raison, Morhange s'enfonce inexorablement dans ses
certitudes. Comme les Atlantes de Platon et «tout infecté
qu'il est de l'orgueil de dominer», le capitaine signe par
son aveuglement son arrêt de mort.
C'est à la fin du chapitre qu'intervient
le troisième élément : le désir. St-Avit,
trop longtemps rejeté, se précipite. Sa passion lui
fait perdre tout contrôle. Incapable de contenir le flot de
ses émotions, il abdique de tout et se soumet corps et âme
à l'objet de ses désirs. C'est que la passion, arrivée
à ce stade de contrainte, est douloureuse. On ne reproche
pas à un affamé de se jeter sur un morceau de pain.
Affamé d'amour, le
lieutenant explose. Disloqué, incapable de rejoindre son
centre, le naufragé de l'âme aborde Antinéa
comme un naufragé de la mer aborde une île : il la
prend dans ses bras et dépose sur la terre salvatrice un
baiser reconnaissant.
Le message platonicien est, dans tout ce chapitre
XVI, parfaitement illustré. En l'absence de maîtrise
de nos émotions ou de notre goût du pouvoir nous allons
à la défaite. Incapables de nous réunir à
nous-mêmes nous provoquons la dislocation, nous nous perdons.
Sans fil conducteur pour nous ramener dans le «bon sens»
nous sommes condamnés à errer dans les méandres
de notre ignorance. Antinéa, un bref instant atteint cet
équilibre si précaire pour le perdre aussitôt.
Néanmoins elle aura quand même essayé. C'est
ce qui fait d'elle un personnage attachant. Les deux hommes, eux,
se perdent définitivement.
4 - L'Atlantide de Pabst
Si les mythes de l'Antiquité renseignaient
sur la façon de vivre et sur l' état d'esprit des
humains de cette époque, le cinéma fait de même
pour notre civilisation. Les héros et les héroïnes
reflètent une époque et à l' intérieur
de celle-ci, la façon de voir d'un réalisateur.
Pierre Benoit donne de sa princesse la description
suivante : «Une sorte de jeune fille mince, au front bombé
et têtu, aux longs yeux verts, au petit profil d'épervier.
Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard,
un sourire, comme on n'en a jamais vu aux orientales. Un miracle
d'ironie et de désinvolture». Au delà des effets
de la mode, c'est aussi son regard sur les femmes qui se révèle
et ses fantasmes qui se dévoilent.
En 1932, Georg W. Pabst [vi], s'empare à
son tour de l'histoire. S'il fait de son Antinéa, interprétée
par Brigit Helm [vii] une statue quasi muette c' est parce que Brigit
lui en impose et lui fut imposée. Il avait tourné
Loulou en 1929 avec Louise Brooks, une Américaine ! Cela
lui fut beaucoup reproché. Pour l'Atlantide, il n'eut pas
le choix. Pabst avait pour «Brooksie» une vénération
amoureuse. Physiquement, elle le séduisait. Sa personnalité,
toute d'intelligence et de caprice, le fascinait. Quant à
son jeu d'actrice, plus en suggestions qu'en effets appuyés,
il avait pour résultat de clouer Pabst sur place par sa sensualité.
On comprend alors pourquoi, malgré son talent et sa beauté,
Brigit Helm ne fut pas une Antinéa chaleureuse et fascinante.
Elle glaçait Pabst, elle glacera le public. Avec cette version
entre feu et glace, entre ombres et lumières, Pabst nous
invite à un voyage dans les profondeurs de la terre, aux
tréfonds de l'âme de St-Avit. Antinéa n'est
plus ici une reine de légende mais une obsession dans un
esprit dérangé.
5 - Le vrai sujet du film
Fille d'un officier prussien, Gisèle Eve
Schittenhelm accède au rang de vedette internationale en
1926 à l'âge de 20 ans. Apprenant que Fritz Lang cherche
une débutante, la jeune Gisèle harcèle sa mère,
veuve, pour lui rédiger sa lettre de candidature. Convaincu
par ses essais, Fritz Lang fera d'elle la Maria de Metropolis sous
le nom de Brigit Helm. L'Atlantide est son 7e film, le 3e avec Pabst
[viii].
En 1931, Seymour Nebenzahl, patron de la Nerofilm,
propose à Pabst de tourner une adaptation de l'Atlantide.
Onze ans auparavant, Jacques Feyder avait déjà réalisé,
avec un des plus gros budgets de l'époque, sa version du
roman de Pierre Benoit. Avec à son actif des films comme
La rue sans joie (1925), Les mystères d'une âme (1926),
Loulou (1929) ou L'opéra de quat'sous (1931), Pabst n'a pas
besoin d'un remake pour sa notoriété. Contraint d'
accepter il avouera plus tard : «J'ai quitté la firme
pour le compte de laquelle j'avais eu la possibilité de réaliser
L'opéra de quat'sous, Quatre de l'infanterie et La tragédie
de la mine, parce qu'en retour elle m'avait imposé la réalisation
de l'Atlantide » [ix].
Ce qui pousse Nebenzahl, ce sont les rapports qu'il
entretient avec Romain Pinès [x], l'ex collaborateur de Feyder.
Celui-ci détient toujours les droits d'adaptation du roman
et c'est tout naturellement que le patron de la Nerofilm propose
au réalisateur français son propre remake en «cinéma
parlant». Feyder refuse. Nebenzahl se tourne alors vers Pabst.
L'univers de Pierre Benoit est loin de plaire au cinéaste
allemand mais finalement, il y voit une occasion de découvrir
le désert qu'il ne connaît pas.
Pour assurer un maximum de succès à
cette deuxième version de l'Atlantide, Romain Pinès
et Seymour Nebenzahl décident de tourner trois versions :
une allemande, une française et une anglaise. Les deux principaux
rôles masculins sont tenus, selon les versions par des comédiens
différents. Les deux rôles féminins (Antinéa
et sa servante Tanit-Zerga) ne changent pas. Le choix de Brigit
Helm pour interpréter «une jeune fille mince aux longs
yeux verts, au petit profil d'épervier. Un Adonis plus nerveux.
Une reine de Saba enfant...» n'est pas d'ordre esthétique,
il est purement politique.
Pabst avait tourné deux de ses derniers
films (Loulou et Le journal d'une fille perdue) avec Louise Brooks.
Même si le public était tombé sous le charme
de l'actrice, personne en Allemagne n'avait compris ce choix alors
que Pabst avait sous la main Marlène Dietrich. Mais le réalisateur
travaillait à l'instinct. Loulou avait peut-être été
créée par un Allemand, ce n'était pas forcément
une Allemande qui devait interpréter le rôle.
En 1931, il en va tout autrement. L'Europe se remet
mal de la première guerre mondiale. Ce conflit et la révolution
russe ont bouleversé l' équilibre culturel du 19e
siècle. Ils ont introduit le doute ou la révolte dans
la réflexion des intellectuels et la création des
artistes. Si l' après-guerre révèle l'angoisse
de la mort elle se caractérise aussi par une explosion de
vie et de vitalité.
Les années 20 seront «les années
folles» jusqu'au jeudi 24 octobre 1929. Ce «jeudi noir»,
la bourse s'effondre à Wall Street. Ce krach boursier sera
le révélateur de la crise économique qui commençait
à apparaître [xi]. Il entraîne une crise bancaire
et une crise financière internationale. Pour faire face,
les gouvernements recourent au protectionnisme, la solidarité
mondiale éclate. En Allemagne, c'est la République
de Weimar qui s'effrite. La dépression entraîne la
montée du nationalisme. C'est un retour aux idées
d'avant 1914. Tous ceux qui ne se sont pas reconnus dans l'esprit
contestataire et corrosif des intellectuels weimariens prônent
un refus du monde moderne et se tournent vers le passé. L'âme,
le peuple allemand sont glorifiés à l'extrême.
En 1931, Brigit Helm est l'une des stars les plus
cotées en Allemagne. Une égale de Greta Garbo ou de
Marlène Dietrich. Plus question, par les temps qui courent,
de se tourner vers l'extérieur. Brigit Helm sera Antinéa.
Pabst qui trouvait le roman de Pierre Benoit peu
plausible fait de St-Avit un névrosé, victime d'hallucinations
sous l'influence du désert et de l' isolement. Il explique
dans l'Intransigeant du 9-12-1931: «Les particularités
de son caractère, ses inquiétudes, ses aspirations
(...) vont permettre de comprendre le rêve étrange
qu'il fera par la suite, car du point de vue psychanalytique, ce
rêve est exact, ces divagations, dans leur incohérence
sont le résultat d'une psychose dont souffre le jeune officier.
Quant à Antinéa, elle ne sera plus une femme fatale,
une descendante de Cléopâtre, elle sera tout simplement
LA FEMME, l'être de chair dont l'image tourmente sa libido.
Nous la situerons, non sur les sommets du Hoggar mais, symboliquement,
dans les profondeurs de la terre, aux tréfonds de l'âme
de St-Avit.» [xii] Ainsi, la lente descente de St-Avit dans
les profondeurs du royaume d'Antinéa n'est que l'expression
d'un esprit dérangé et obsédé. Ce que
confirme la lettre que Ferrières écrit à la
fin du film.
Le désert est fatal aux esprits faibles
et le jeu exacerbé, proche du ridicule, de Pierre Blanchar,
ajoute à notre malaise. Car c'est bien d'un malaise permanent
dont il s'agit dans ce film. Non par le choix de Brigit Helm mais
par la façon dont Pabst lui a fait interpréter le
rôle d'Antinéa.
Celle-ci n'a rien d'une «reine de Saba enfant».
Elle est une citadelle. Grande, froide, aussi coincée sous
ses voiles atlantéens que dans son armure de robot dans Metropolis,
elle incarne à merveille l'idéologie allemande de
l'époque : la raideur. Rien ne doit dépasser, pas
un mot, pas un cheveu [xiii], pas une émotion. Ce n'est plus
une femme, c'est un menhir. Elle incarne à merveille ce que
les Grecs de l'Antiquité nommaient le «colossos».
A la fois statue et pilier, incarnation de la mort dans son palais
souterrain si proche d'un tombeau. La sensuelle Antinéa devient
ainsi dans la peau de Brigit Helm, une maîtresse femme devant
laquelle St-Avit se recoiffe fébrilement, petit garçon
fautif d'on ne sait quel fantasme inavouable.
Rien dans la scène de rencontre n'évoque
la volupté. Elle est pourtant d'une importance capitale.
Car c'est de cet instant de séduction dont dépend
toute l'histoire. Mais Brigit Helm n'est pas Louise Brooks. Le rire
et la sensualité qui éclataient dans le roman de Pierre
Benoit et qu'aurait si bien mis en valeur l'Américaine, deviennent
ici, angoisse et affront. St-Avit n'est plus qu'une petite chose
qui a honte de lui-même et se fait battre sévèrement
aux échecs. Dix fois Antinéa répète
le mot fatidique. Le onzième coup, c'est le coup de grâce
: mat. Antinéa se lève et sans un sourire, déçue
par cette proie trop facile, disparaît derrière une
tenture. Anéanti, St-Avit contemple les pièces du
jeu. La reine vient de le manipuler comme un vulgaire pion. Quel
homme tomberait amoureux d'une femme dans les mêmes circonstances
? Aucun. Car dès le début de leur rencontre, Antinéa
considère St-Avit comme quantité négligeable.
Ainsi, dès le début, Pabst s'arrange
pour nous donner une image négative de cette femme. «Pabst
dirigeait les acteurs avec une grande habileté, mais il était
surtout miraculeusement doué pour la direction d'actrice.
La raison en était sexuelle : il était fasciné
par la psychologie féminine» [xiv]. Pabst aime les
femmes c'est certain. Mais pas n'importe quelle femme. Il avait
fait de Louise Brooks une Loulou à la fois candide et érotique.
Il a fait de Brigit Helm une déesse teutonne. Ce n'est plus
le regard d'un réalisateur sur un rôle mais celui d'un
homme sur une femme. C'est à se demander si, en lui refusant
à ce point la moindre humanité, il ne se vengeait
pas inconsciemment de ce travail de commande.
Durant toute cette scène de rencontre, pas
un mot ne sera échangé. Le premier, c'est Antinéa
qui le prononce : échec. D'avance, on sait que le capitaine
ne s'en sortira pas. Pabst non plus d'ailleurs. Pourtant le réalisateur
joue des tourments de l'âme, des profondeurs de l'inconscient,
de la passion avec un grand talent. Mais l'époque n'admet
plus les choses obscures. Elle a besoin de transparence, de maintien
des corps et des esprits, de rigueur, de refoulement des émotions.
Les voluptés morbides d' une Loulou seraient une fois de
plus mal venues. Brigit Helm, aussi chaleureuse que sa statue de
granit, devient une idole devant laquelle on se prosterne. Chargée
de pouvoirs occultes, elle soumet St-Avit dans un jeu de séduction
non plus d'ordre physique mais psychique.Cependant, Pabst ne se
respecterait pas s'il ne pouvait, à un moment, s' intéresser
à ce qui le fascine : les petites gens, les endroits canailles,
les filles éphémères et les voyous. C'est pour
cela qu'il donne une telle importance à l'Hetman de Jitomir,
Comte de Bielowsky et à la scène de cabaret parisien.
Cette scène arrive en contrepoint de la
précédente et autant la rencontre avec Antinéa
dans les profondeurs souterraines de son palais et sa rigueur évoque
la mort, autant la scène dans le cabaret évoque la
vie. French Cancan endiablé, froufrous, rires, et par dessus
tout, le sourire heureux de Clémentine, interprétée
par une Florelle resplendissante. Ici, on entend les talons des
danseuses claquer sur le parquet, les mains applaudir, les femmes
chanter. Là, les émotions sont fulgurantes et exprimées,
les corps explosent. Et Clémentine est enceinte !
Le Comte de Bielowsky est une fripouille. Lorsque
le prince targui lui confie sa bague en gage d'amour pour Clémentine,
il la met dans sa poche, bien décidé certainement
à la garder pour lui. Mais Clémentine lui annonce
qu'il va être papa et là, dans sa tête, une idée
sordide germe. Il va se débarrasser de la jeune femme et
de sa future progéniture en lui donnant la bague du prince.
Naïve Clémentine ! En la voyant, soudain si fière
de ce qui lui arrive, on pense au poème de Prévert
: «Je suis comme je suis, je suis faite comme ça, j'aime
celui qui m'aime, est-ce ma faute à moi, si ce n'est pas
le même que j'aime chaque fois...».
Pauvre Clémentine que l'on aime pour la
dentelle de ses jupons, pour le don qu'elle fait de son corps aux
hommes qu'elle rencontre. Son cour est si vaste, et son regard si
lumineux ! Brusquement, on a pitié de Clémentine car
un autre malaise s'installe malgré l'apparent bonheur de
la scène. On devine que ce prince targui ajoute une femme
à son harem au moment même où le Comte en raye
une de sa vie. Donnée, échangée, manipulée,
Clémentine disparaît lorsqu'elle se met à genoux
devant le prince.
Antinéa, la déesse, serait donc la
fille de Clémentine et de ce triste personnage qui avoue
complètement ivre : « Le père, c'est pas lui...»
Quelle erreur ! Ce qui rendait Antinéa si mystérieuse
dans le roman de Pierre Benoit, c'était justement l'incertitude
de ses origines. Les égarements du professeur Le Mesge faisant
de la princesse la dernière descendante des Atlantes ou les
divagations d'un vieux séducteur s'imaginant en être
le père ? Pabst tranche. Il ôte à l'histoire
son aspect mythique pour nous faire toucher du doigt sa sombre vérité
: Antinéa, malgré ses grands airs, n'est qu'une fille
ordinaire. Même le palais, réplique de l'Atlantide
de Platon est réduit ici à un village exotique écrasé
de soleil dans les souterrains duquel une armée de serviteurs
veille à la bonne marche des choses dans un silence inquiétant.
Chez Platon, comme chez Pierre Benoit, l'Atlantide
était un merveilleux jardin, un paradis où l'eau ruisselait
de toutes parts, où les oiseaux chantaient. Et si le palais
était protégé par de hautes montagnes, invisible
aux yeux du profane, il s'ouvrait sur le ciel par d'immenses baies.
Pour Pabst, l'Atlantide, c'est la dure réalité d'un
village targui, le passage d' un enfer à un autre. Car le
dessus des choses ne vaut guère mieux que le dessous. Dans
des ruelles poussiéreuses, des êtres vêtus de
noir et dont on ne voit jamais le visage prient, se dérobent,
glissent de zone d'ombre en zone d'ombre. Le dessous ressemble à
une lente descente aux enfers très concrètement évoquée
dans une scène.
Lorsque St-Avit part à la recherche de Morhange
dans les ruelles du village, il est pris d'un malaise. Il est transporté
dans le palais souterrain. On ne voit que les pieds des serviteurs
qui descendent de manière rythmée les marches d'un
escalier qui n'en finit pas. Ce rythme, cette démarche lente
et saccadée sera reprise plus tard lors des funérailles
du Norvégien. C'est donc à «l'enterrement»
par anticipation de St-Avit que nous assistons. Tout comme nous
assistons à son «exhumation» à la fin
du film. Lorsque Tanit-Zerga vient le chercher pour s'enfuir, il
est enfermé dans une cave dont la seule issue est un rond
de lumière au plafond. Comme du fond d'un puits ou d'une
tombe St-Avit gravit la fragile échelle qui le mène
à la surface où l'attend un autre enfer : le désert.
Aucune rémission, car St-Avit est placé sous le signe
du feu. Au début du film il semble «brûler»
de fièvre, ensuite il «brûle» de passion,
puis il «brûle» sous le soleil du désert.
Enfin il «brûle» de folie. St-Avit est un être
qui se consume. L' expression «se consumer d'amour»
lui colle à la peau. Ce qui l'anéantit c' est le désir.
Habituellement, la manifestation corporelle qui
trahit la fièvre est la transpiration. Dans ce film, le seul
qui transpire c'est le Norvégien, et seulement à un
moment précis : celui où il va se donner la mort.
Dans tous les autres cas, pas une peau ne brille. Pas la moindre
manifestation extérieure d'un intérieur en ébullition.
En 1932, lorsqu'on a des désirs, on reste net. Pas question
de voir couler la moindre goutte. Il était pourtant important
de traduire les désordres de St-Avit par un élément
intime. Pabst a choisi les cheveux. Selon le désordre de
la chevelure de St-Avit on sait tout de suite dans quel état
il se trouve.
Au début du film, les mèches gominées
résistent à tout. Après avoir revécu
toute son histoire, St-Avit est décoiffé. Il remet
en place une mèche puis pose son képi sur sa tête.
Mais lorsqu'il se retourne pour regarder Cegheïr-ben-Cheïkh,
à la dernière scène, il est de nouveau tête
nue et décoiffé. Entre les deux, les états
qu'il traverse se traduisent par un négligé plus ou
moins accentué de sa coiffure. Le fait que lors de sa première
rencontre avec Antinéa il se passe instinctivement une main
dans les cheveux prouve que chez lui tout passe par ceux-ci ou le
poil. Certes durant sa lutte avec le Norvégien une mèche
s'est légèrement déplacée, mais pas
au point de faire négligé ! Et la barbe qui pousse
va de paire avec les moments d'égarement ou d'inconscience
du lieutenant.
Symboliquement, les cheveux, comme les ongles,
sont en rapport étroit avec notre intimité. Ce n'est
donc pas un hasard si, juste avant de rencontrer Antinéa,
St-Avit est recoiffé, rasé et manucuré. Le
fait qu'il apparaisse ensuite systématiquement avec des mèches
rebelles à chaque fois qu'il chavire nous fait entrer dans
sa folie. C'est le signe qu'il est sous l' emprise d'un pouvoir
qu'il ne contrôle pas. Tout comme le Norvégien qui
lui, est en permanence décoiffé, signe qu'il a définitivement
perdu la raison. Idem chez Bielowsky. A jeun il est impeccable.
Ivre, la coiffure dégouline. Les seuls qui n'ont jamais un
cheveu qui dépasse sont Antinéa et Morhange. La première
parce qu'elle ne trahit ses émotions que par son regard.
Le deuxième parce qu'il n'éprouve jamais rien. Le
seul moment où Morhange perd un peu le contrôle de
lui-même, c'est lorsqu'il supplie la déesse de lui
dire où est son ami. L'expression de la rage chez Morhange
se situe dans la main. Juste le poing droit qui se serre. En dehors
de cela, rien.
Ainsi, chaque personnage pour manifester ses émotions
utilise un code précis. Et ces codes n'ont jamais aucun rapport
avec l'humide. St-Avit le feu, Antinéa, le minéral,
quelle place reste-t-il à Morhange? L'air. Le vide. Le non-dit.
Car il ne s'agit pas d'indifférence chez cet homme mais bien
de refoulement. Un chapelet autour du cou en guise de grigri protecteur,
il affronte le désert comme il affronte Antinéa. En
être supérieur.
Dès les premières images, on comprend
que rien ne peut atteindre cet homme. Le menton toujours levé,
le regard lointain, la présence d'un squelette dans le sable
ne l'émeut pas. A la jeune journaliste qui voudrait l'enterrer
il répond : «Cela ne servirait à rien, d'ici
ce soir le vent aurait balayé le sable. C'est le Sahara,
Mademoiselle.» Et elle fait demi-tour, convaincue. Convaincue
de quoi ? Telle Antigone, voulant creuser une tombe pour son frère,
la jeune femme pensait rendre un dernier hommage à ce squelette
inconnu. Morhange, lui, n'en voit pas l'intérêt. De
quoi est donc convaincue la jeune femme ? Tout simplement de l'autorité
de Morhange. Il a parlé. Il a raison. Elle tombe amoureuse.
Elle ne cherche même pas à défendre son point
de vue.
Pauvre St-Avit qui s'empêtre dans ses émotions
et ses mots lorsqu'il vient lui dire au revoir. Il est trop humain
cet homme-là, avec ses hésitations et son regard brillant.
Morhange, ses airs distants et son chapelet en sautoir est certainement
aux yeux de la jeune femme beaucoup plus digne d'intérêt.
D'ailleurs l'air est connu. Les femmes aiment les hommes autoritaires
qui ont réponse à tout.
Après la folie des années 20 et de
toutes ces femmes qui prétendaient à la liberté,
il était temps de les rappeler à leurs devoirs. De
les ramener à la place qui est censée être la
leur : la journaliste sous l'autorité de son journal, Clémentine
dans un harem et Antinéa, inexistante, dans les rêves
troubles d'un névrosé ou bel et bien de chair mais
dans les souterrains d'un village targui au fin fond du désert.
La petite fille, la prostituée, l' idole inaccessible ou
soumise, la place de la femme en 1932 se situe à un degré
inférieur. La scène de rencontre entre Antinéa
et Morhange est à ce titre un pur délice de caricature
[xv].
La prise de vue se fait en plongée. Sur
le lit, Antinéa et Tanit-Zerga. Entre elles deux, une ombre
immense. Un homme vu de profil. Et l'ombre parle. Fascinée,
Antinéa lève les yeux. «(off) Non, je n'ai pas
de parole à donner, donc pas d'engagement à prendre.
J'exige la liberté immédiate de mon compagnon André
de St-Avit et de moi-même Capitaine Morhange. C'est tout,
je n'ai rien à ajouter.»
L'ombre bouge et disparaît. La jeune femme,
le regard toujours vers les hauteurs (vers Dieu le Père,
qui êtes aux cieux !) a cette phrase grotesque : «Tanit,
Tanit... un homme !» Sous-entendu : un homme, un vrai. Car
c'est cela Morhange. Un homme qui exige, qui donne des ordres. Un
homme auquel on se soumet. Rien ne l'émeut. Rien ne bouge.
Pas un cheveu de travers. Sa deuxième rencontre avec Antinéa
accentue cette impression.
La jeune femme s'est parée d'une superbe
robe de mousseline aérienne et de ses plus beaux bijoux.
En face d'elle, Morhange, très digne, voix tenue et ferme
: « Mon camarade est-il toujours vivant? Je vous prie de me
répondre ! » Mais Antinéa ne répond pas.
Morhange hésite, il essaie une autre technique et là,
on comprend combien il lui en coûte, car les mots qui suivent
lui arrache une grande douleur : «Je vous en supplie...»
Morhange suppliant Antinéa, ce n'est pas digne d'un homme.
Alors il se ressaisit et de nouveau d'une voix autoritaire le capitaine
crie : «Où est mon ami !» Pour arracher une réponse
à la jeune femme, il la prend par les bras et la secoue :
« Vous allez répondre immédiatement, vous entendez
! »
Les femmes aiment être secouées (certainement
battues même !). Devant tant de qualités, Antinéa
essaie une dernière manouvre pour séduire l'homme
de sa vie. Elle lui offre ses lèvres. Dégoûté,
Morhange la lâche brusquement. Alors, lentement elle lève
les bras. Ses voiles glissent et découvrent ses épaules.
On devine le corps sous la finesse des tissus. Sans résistance,
elle s'offre à Morhange. On devine un sein, la peau est lumineuse
et pour la première fois depuis le début du film c'est
dans cet instant d'abandon qu' Antinéa devient belle. D'une
beauté à faire craquer n'importe quel homme car de
plus elle choisit, autonome dans ses désirs. Sa grande silhouette
devient
alors aérienne, les yeux rêveurs et la bouche sensuelle.
Le «colossos» cesse enfin d'être pierre pour se
faire chair et rejoindre par la même occasion le monde des
vivants. Malheureusement, Morhange est révulsé car
dans son univers, ce sont les hommes qui choisissent, pas les femmes.
Lorsqu'il le lui rappelle, Antinéa baisse les bras. Ou plutôt,
les bras lui en tombent.
Un peu plus tard, quand St-Avit se retrouve auprès
d'elle, elle se laisse étreindre mais sans participer. Elle
ne cède qu'en apparence, car pour prendre la décision
qui germe dans sa tête, il lui faut garder sa lucidité.
Pour cela St-Avit doit perdre la sienne. Lorsqu'elle lui demande
de tuer Morhange, le lieutenant ne réfléchit même
pas. D'avoir tenu la déesse entre ses bras lui a fait perdre
la raison. Hagard, il se lève et assassine son ami. La voix
de ce dernier murmurant son prénom fait reprendre conscience
à St-Avit. Les deux hommes se serrent fébrilement
entre leurs bras, d'une virile amitié retrouvée.
Antinéa assiste à la scène,
recouverte d'un voile noir. Figure de la mort, aussi froide et inexpressive
que la statue de granit contre laquelle elle s' appuie. En cet instant
on ne sait qui est le double de l'autre. Celle qui, un bref instant,
avait su nous émouvoir lors de sa rencontre avec Morhange,
retourne à ce qu'elle est : une statue vide de tout regard,
belle et froide comme une stèle de cimetière.
Tout ce que Pierre Benoit avait glissé de
faiblesse, de fragilité ultime, n' existent plus ici. Antinéa
«n'est plus une petite fille malheureuse et bafouée».
En opposant la chaude amitié de deux hommes à la froideur
d'un cour de pierre, Pabst ouvre grand la porte aux considérations
machistes les plus médiocres et permet à certain d'écrire
à propos d'Antinéa qu'elle est : «une petite
dame à la jambe légère qui demande aux voyageurs
la possibilité de satisfaire aux instincts d'une lourde hérédité
et aux plaisirs féminins
qui consistent à brouiller deux amis, à tromper un
amant et à salir ce qui est propre» [xvi].
Pabst avait un avantage sur Feyder. Le parlant
existait. Rien ne l'empêchait pour la dernière rencontre
Morhange/Antinéa d'utiliser le vrai dialogue du livre de
Pierre Benoit. En le mettant au conditionnel il fait d'Antinéa
un être diabolique pratiquant le chantage. L'Antinéa
de Pabst, c'est le Minotaure qui a besoin pour vivre de se repaître
d'âmes innocentes. Fruit d' un amour coupable, cette femme
ne peut avoir que des pensées coupables et entraîner
les hommes à leur perte.
Commencé le 7 janvier 1932, le film est
présenté pour la première fois le 8 juin. Cinq
mois, pour les trois versions. Un temps record. Le réalisateur
aurait pu remettre en cause le scénario et les dialogues.
Il ne le fit pas [xvii]. Alors, malgré les immenses qualités
de sa mise en scène on lui en veut un peu.
En voyant ce que Pabst a fait de l'Atlantide, la
déception est grande, infinie. Comme le désert dans
lequel se perd St-Avit dans la dernière scène du film.
Pierre Benoit avait imaginé une jeune femme libre, étrange,
fascinante, cultivée, belle mais aussi fragile. Pabst nous
renvoie l'image d 'une femme de granit dont seuls les yeux semblent
doués d'expression. Telles les ocelles sur les ailes d'un
papillon, le regard d'Antinéa effraie et
séduit à la fois. Immensément belle, donc attirante
et dangereuse, elle est une froide beauté qui puise sa puissance
dans les profondeurs de notre inconscient. Antinéa, et Brigit
Helm à travers elle, méritait mieux que ça.
Entièrement inspiré du livre de Pierre
Benoit, l'Atlantide de Pabst s'en éloigne pourtant sur un
grand nombre d'éléments qui dénaturent le point
de vue du romancier sans pour autant se rapprocher de celui de Platon.
En supprimant tout ce qui conférait à l'histoire son
aspect mythique, le cinéaste réduit l'Atlantide à
l'exploration de l'univers psychique d'un seul homme : St-Avit.
Il se laisse engloutir par ses propres fantasmes à travers
lesquels il erre comme dans un labyrinthe. Tout comme St-Avit fuira
l' Atlantide pour retourner s'y perdre quelques années plus
tard, Pabst reviendra en Allemagne, au centre même d'un dédale
infernal et morbide.
Platon et P. Benoit nous donnaient les clés
de la réflexion sur la notion d' équilibre. Pabst
ouvre grand les portes d'un monde tragique où nul espoir
n' est permis. Cette année-là, Hitler obtenait la
nationalité allemande, six mois plus tard, il était
élu chancelier et président du IIIe Reich.
Françoise Marchand est Maître
de Conférences « Arts et Cultures » à
l'IUT de Toulouse2-Figeac (France). Elle est également membre
du LARA (Laboratoire de Recherches Audiovisuelles de l'ESAV).
___________________________________________
[i] Des paragraphes 19a à 27c du Timée
et tout le Critias - Traduction Luc Brisson - GF Flammarion - Paris
- 1969 - Edition établie par Emile Chambry.
[ii] Le Critias 120a - 120c.
[iii] Mythe et pensées chez les Grecs
- Jean-Pierre Vernant - Editions La Découverte/Textes à
l'appui - Paris - 1990.
[iv] Rappelons brièvement l'histoire
: Au cours d'une exploration dans le Sahara, deux officiers français
(St-Avit et Morhange) sont capturés et se retrouvent dans
un palais merveilleux, un véritable paradis terrestre. Ils
apprennent alors qu'ils sont prisonniers d'une femme, celle qui
règne sur ce paradis : Antinéa, la dernière
descendante des Atlantes, et que, dès qu'ils l'auront vue,
ils renieront tout pour elle, famille, patrie, honneur.
[v] L'Atlantide - Pierre Benoit - Le Livre
de poche - Edition de 1962
[vi] Georg Wilhelm Pabst : cinéaste
allemand (1885 - 1967)
[vii] Brigit Helm : actrice allemande née
à Berlin en 1906.
[viii] Le premier est L'amour de Jeanne Ney
en 1927 puis Crise en 1928.
[ix] L'humanité du 20.01.1933 - article
signé Léon Moussinac.
[x] Administrateur délégué
de la Société Internationale Cinématographique
- Paris, qui finance habituellement les V. F. des films de la Nero.
(Hervé Dumont - L'écran fantastique - n° 58 -
juillet 85).
[xi] En 1927 il y avait déjà
2 millions de chômeurs en Allemagne. Ils seront près
de 6 millions en 1932. (Histoire - sous la direction de Robert Franck
-
Belin - 1988).
[xii] Cité par Hervé Dumont -
L'écran fantastique - n° 58 - juillet 85.
[xiii] C'est au coiffeur parisien Antoine que
l'on doit l'étonnante coiffure d'Antinéa. Bouclettes
amidonnées à la romaine.
[xiv] Louise Brooks par Barry Paris - PUF -
Perspectives critiques - 1993.
[xv] Il faut rappeler que ce sont trois hommes
qui ont «adapté» le roman et que l'on doit les
dialogues particulièrement ridicules à Jacques Deval,
auteur de pièces de théâtre de boulevard.
[xvi] Notes sur G. W. Pabst par Chamine - Pour
vous - 4 août 1932.
[xvii] En 1933, lorsqu'Hitler prend le pouvoir,
Pabst est en France. Ses films furent censurés et il fut
interdit de tournage. Lorsqu'il rentre en Allemagne en 1939, il
ne put reprendre ses activités que grâce à l'
intervention de Leni Riefen-stahl auprès de Goebbels. Est-ce
pour cette raison que, même sans l'approuver, il ne prit jamais
position non plus contre le nazisme ?
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