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Godard, Fellini et Greenaway
Les images qui se succèdent dans une continuelle
redivision de l'écran sont généralement des
sous-cadres carrés ou rectangulaires, ce qui restructure
à la surface du plan une forte opposition horizontale-verticale.
Donc malgré l'apparente surcharge de l'image, celle-ci gagne
une unité plastique qui se transforme constamment (1)».
Oui, exactement. Des compositions géométriques.
8½ WOMEN nous présente un sexagénaire,
riche et homme d'affaire. Un jour, sa femme meurt soudainement dans
une luxueuse baraque. Il pleurera et demandera son fils qui le supportera
avec force et complicité. Les deux hommes, séparés
par une génération et quelques valeurs se retrouveront
dans le lit paternel, nus, vulnérables l'un envers l'autre.
Ce sera une scène formidable: Froide, distante, non subtile.
Un dévoilement à l'état brut.
Ils passeront quelques jours ensemble. Ils parleront
sexe, uniquement sexe. Puisqu'il s'agit de la thématique
du film. Chaque dialogue renvoie à l'hormone, au plaisir
de la chair, à l'expression de l'organe: «The film
presents eight, or in some sense eight and a half, male fantasies.
We live in a civilized society, where we are supposed to keep our
fantasies underneath a table. Many males fantasize about fucking
a nun, about fucking a woman who loves horses, about fucking a pregnant
woman, about fucking... what we might call a «madame Butterfly
syndrome» (2)».
Un homme dans la fleur de l'âge réalisera
donc les fantasmes de Peter Greenaway. «Est-ce que les réalisateurs
font des films pour assouvir leurs fantasmes?» demandera le
personnage. Hé hé, spectateur, vous regardez un film
et j'en suis le maître. C'est moi qui ai placé ces
mots dans la bouche de mon acteur. Je peux lui faire dire n'importe
quoi, semble nous dire Greenaway. Je peux même l'amener à
reproduire dans son lit ma propre débauche intellectuelle,
mes propres petites pensées débridées. J'y
reviendrai.
Alors donc le sexagénaire et son fils déploieront
leurs ressources financières afin de s'acheter des concubines,
des putains, qu'ils logeront dans leur luxueuse et conviviale maison.
Une débile qui se promène nue sur un cheval (c'est
beau comme image cependant), une soeur accroc à la religion
(en peut-il être autrement), une chinoise qui veut être
plus femme que femme, une machine à bébé, une
nymphette avec du caractère et de la puissance. Des personnages
extrêmement stéréotypés (la chinoise
qui se veut femme n'est rien d'autre que le personnage féminin
de ADIEU MA CONCUBINE de Chen Kaige, même maquillage, même
voix...), faux, artificiels et non définis. Ils ont comme
unique caractère ce comportement sexuel d'une certaine bizarrerie
(Not «quite» artificial, very artificial). L'on peut
donc percevoir deux hommes entrer en contact physique et copulatif
avec des personnages que l'on ne peut cerner ni comprendre, qui
ne servent que d'objets, de faire-valoir à deux hommes en
pleine crise de perversité. Des femmes que l'on a achetées
et qui ne sont rien d'autres que des produits à consommer.
Du jeu à la limite de la figuration.
Le faux chez Greenaway se répercute donc
dans la caractérisation extrême des personnages mais
aussi dans ce foutu son ambiant. Des oiseaux semblant vivre dans
une jungle agrémentent la chose par de petits coups de sifflet
très envahissants. Très envahissants, et surtout hors
contexte. La maison est plongée dans une certaine nature
il faut l'admettre, mais une jungle c'est autre chose. Le générique
même défile sous ces chants hasardeux. Greenaway semble
encore vouloir nous montrer qu'il a le pouvoir et qu'il lui suffit
de cliquer sur une petite souris lorsque venu le temps du montage
pour modifier en tout l'atmosphère du film.
And then I very much enjoy the self-consciousness
of Godard. When you watch Godard film, you are always aware that
you are watching a film. It deals with illusion, but it always says:
«it's only a film», unlike it is with another English
filmmaker, Mike Leigh (3)». Afin de nous prouver à
nous, simples spectateurs, que derrière tout ce brouhaha
d'images et de sons, se cache un réalisateur avec des ordres
biens précis et un pouvoir illimité sur ce qui se
présente à nos yeux, Greenaway insère de petites
phrases mordantes qui nous renvoient à notre état
de spectateur. Par exemple. Le fils du veuf père lui proposera
un jour de faire un film sur leurs aventures majestueuses. Celui-ci
lui répondra que les films ne servent seulement qu'à
faire rêver, qu'ils ne sont pas réels, qu'il vaut mieux
vivre soi-même les expériences, de les goûter,
de les palper. Ou encore le père, pour se convaincre de ne
pas aller au cinéma (voir 8½ de Fellini) dira haut
et fort que de se retrouver dans une salle avec une centaine d'autres
personnes, regardant le même écran, éprouvant
les mêmes émotions, découle d'un voyeurisme
qui l'irrite au plus haut point. Ou toutes ces allusions au film
de Fellini, 8½ autant par le titre que par des plans de l'affiche:
«The title 8 ½ WOMEN obviously refers to Fellini. I
think it's the most intelligent movie about the cinema, ever made.
Later there were many films like that, but this one is about the
very conception, it's about where the ideas come from. It's a very
important film for every filmmaker, and it also celebrates Italian
Fellini women, in the famous fantasy sequence (4)».
Ce petit jeu de la référence gratuite
habille le film du foulard de la légèreté.
On perçoit l'oeuvre comme en étant une de non-prétention,
qui ne cherche qu'à exister et à démontrer
qu'elle n'est justement qu'une oeuvre. Magnifique. Malheureusement,
je ne crois pas que l'objectif de Greenaway ait été
atteint, c'est-à-dire de dépeindre un univers de la
sexualité masculine interdite par les conventions et la répression.
La sexualité politiquement incorrecte, enfouie et primaire.
Le pouvoir (qui n'est pas toujours du même côté...),
la consommation d'humain (ça ne vous dit pas quelque chose?)
par l'argent et la sexualité.
En tant que spectateur voyeur M. Greenaway, je
n'y ai vu que deux mecs dans une maison se racontant des anecdotes
croustillantes mais très floues, égarées, pataugeant
dans tous les sens. Votre désir de ne pas montrer les scènes
érotiques rend le film complexe et plus profond. Mais il
rend les scènes abstraites et presque inexistantes à
mon esprit. Peut-être par manque de créativité
de ma part, ou par absence d'éléments permettant au
moins de les suggérer. Mais j'aime bien qu'on se foute de
ma gueule. Pour ce, je vous dis bravo.
(1) RENAUD, Nicolas, Hors-Champ
(2),(3),(4): Interview de Peter Greenaway par Wojciech Orlinski
pour Gazeta Wyborcza
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