ANALYSE
2001

8½ WOMEN
G-B [1999]


Réalisateur: Peter Greenaway
Scénario: Peter Greenway
Interprètes: John Standing, Matthew Delamere, Vivian Vu, Shizunka Inoh

 

Godard, Fellini et Greenaway

Les images qui se succèdent dans une continuelle redivision de l'écran sont généralement des sous-cadres carrés ou rectangulaires, ce qui restructure à la surface du plan une forte opposition horizontale-verticale. Donc malgré l'apparente surcharge de l'image, celle-ci gagne une unité plastique qui se transforme constamment (1)». Oui, exactement. Des compositions géométriques.

8½ WOMEN nous présente un sexagénaire, riche et homme d'affaire. Un jour, sa femme meurt soudainement dans une luxueuse baraque. Il pleurera et demandera son fils qui le supportera avec force et complicité. Les deux hommes, séparés par une génération et quelques valeurs se retrouveront dans le lit paternel, nus, vulnérables l'un envers l'autre. Ce sera une scène formidable: Froide, distante, non subtile. Un dévoilement à l'état brut.

Ils passeront quelques jours ensemble. Ils parleront sexe, uniquement sexe. Puisqu'il s'agit de la thématique du film. Chaque dialogue renvoie à l'hormone, au plaisir de la chair, à l'expression de l'organe: «The film presents eight, or in some sense eight and a half, male fantasies. We live in a civilized society, where we are supposed to keep our fantasies underneath a table. Many males fantasize about fucking a nun, about fucking a woman who loves horses, about fucking a pregnant woman, about fucking... what we might call a «madame Butterfly syndrome» (2)».

Un homme dans la fleur de l'âge réalisera donc les fantasmes de Peter Greenaway. «Est-ce que les réalisateurs font des films pour assouvir leurs fantasmes?» demandera le personnage. Hé hé, spectateur, vous regardez un film et j'en suis le maître. C'est moi qui ai placé ces mots dans la bouche de mon acteur. Je peux lui faire dire n'importe quoi, semble nous dire Greenaway. Je peux même l'amener à reproduire dans son lit ma propre débauche intellectuelle, mes propres petites pensées débridées. J'y reviendrai.

Alors donc le sexagénaire et son fils déploieront leurs ressources financières afin de s'acheter des concubines, des putains, qu'ils logeront dans leur luxueuse et conviviale maison. Une débile qui se promène nue sur un cheval (c'est beau comme image cependant), une soeur accroc à la religion (en peut-il être autrement), une chinoise qui veut être plus femme que femme, une machine à bébé, une nymphette avec du caractère et de la puissance. Des personnages extrêmement stéréotypés (la chinoise qui se veut femme n'est rien d'autre que le personnage féminin de ADIEU MA CONCUBINE de Chen Kaige, même maquillage, même voix...), faux, artificiels et non définis. Ils ont comme unique caractère ce comportement sexuel d'une certaine bizarrerie (Not «quite» artificial, very artificial). L'on peut donc percevoir deux hommes entrer en contact physique et copulatif avec des personnages que l'on ne peut cerner ni comprendre, qui ne servent que d'objets, de faire-valoir à deux hommes en pleine crise de perversité. Des femmes que l'on a achetées et qui ne sont rien d'autres que des produits à consommer. Du jeu à la limite de la figuration.

Le faux chez Greenaway se répercute donc dans la caractérisation extrême des personnages mais aussi dans ce foutu son ambiant. Des oiseaux semblant vivre dans une jungle agrémentent la chose par de petits coups de sifflet très envahissants. Très envahissants, et surtout hors contexte. La maison est plongée dans une certaine nature il faut l'admettre, mais une jungle c'est autre chose. Le générique même défile sous ces chants hasardeux. Greenaway semble encore vouloir nous montrer qu'il a le pouvoir et qu'il lui suffit de cliquer sur une petite souris lorsque venu le temps du montage pour modifier en tout l'atmosphère du film.

And then I very much enjoy the self-consciousness of Godard. When you watch Godard film, you are always aware that you are watching a film. It deals with illusion, but it always says: «it's only a film», unlike it is with another English filmmaker, Mike Leigh (3)». Afin de nous prouver à nous, simples spectateurs, que derrière tout ce brouhaha d'images et de sons, se cache un réalisateur avec des ordres biens précis et un pouvoir illimité sur ce qui se présente à nos yeux, Greenaway insère de petites phrases mordantes qui nous renvoient à notre état de spectateur. Par exemple. Le fils du veuf père lui proposera un jour de faire un film sur leurs aventures majestueuses. Celui-ci lui répondra que les films ne servent seulement qu'à faire rêver, qu'ils ne sont pas réels, qu'il vaut mieux vivre soi-même les expériences, de les goûter, de les palper. Ou encore le père, pour se convaincre de ne pas aller au cinéma (voir 8½ de Fellini) dira haut et fort que de se retrouver dans une salle avec une centaine d'autres personnes, regardant le même écran, éprouvant les mêmes émotions, découle d'un voyeurisme qui l'irrite au plus haut point. Ou toutes ces allusions au film de Fellini, 8½ autant par le titre que par des plans de l'affiche: «The title 8 ½ WOMEN obviously refers to Fellini. I think it's the most intelligent movie about the cinema, ever made. Later there were many films like that, but this one is about the very conception, it's about where the ideas come from. It's a very important film for every filmmaker, and it also celebrates Italian Fellini women, in the famous fantasy sequence (4)».

Ce petit jeu de la référence gratuite habille le film du foulard de la légèreté. On perçoit l'oeuvre comme en étant une de non-prétention, qui ne cherche qu'à exister et à démontrer qu'elle n'est justement qu'une oeuvre. Magnifique. Malheureusement, je ne crois pas que l'objectif de Greenaway ait été atteint, c'est-à-dire de dépeindre un univers de la sexualité masculine interdite par les conventions et la répression. La sexualité politiquement incorrecte, enfouie et primaire. Le pouvoir (qui n'est pas toujours du même côté...), la consommation d'humain (ça ne vous dit pas quelque chose?) par l'argent et la sexualité.

En tant que spectateur voyeur M. Greenaway, je n'y ai vu que deux mecs dans une maison se racontant des anecdotes croustillantes mais très floues, égarées, pataugeant dans tous les sens. Votre désir de ne pas montrer les scènes érotiques rend le film complexe et plus profond. Mais il rend les scènes abstraites et presque inexistantes à mon esprit. Peut-être par manque de créativité de ma part, ou par absence d'éléments permettant au moins de les suggérer. Mais j'aime bien qu'on se foute de ma gueule. Pour ce, je vous dis bravo.

(1) RENAUD, Nicolas, Hors-Champ
(2),(3),(4): Interview de Peter Greenaway par Wojciech Orlinski pour Gazeta Wyborcza

 

Jonathan Harmon

 

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