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Mon pays, ta race, ma haine
Oeuvre attendue depuis des lunes autant par la
critique que par le public québécois, 15 FÉVRIER
1839 de Pierre Falardeau arrive enfin sur les écrans, après
un courageux et interminable bras de fer entre son créateur
et les bureaucrates de Téléfilm Canada. Et comme si
porter ombrage à tant d'acharnement était répréhensible,
le discours critique entourant le film sent amèrement le
déjà-vu, comme si le consentement avait été
pré-usiné et égalisé vers le bas avant
même la sortie du film, alors que toute opposition à
cette oeuvre rassembleuse hautement nationaliste et indépendantiste
(chose de plus en plus rare aujourd'hui, concédons-le) semble
constituer un blasphème contre la patrie. D'une forme et
d'un propos au manichéisme et à la simplicité
auxquels nous avait déjà habitués l'oeuvre
du cinéaste, nous pouvons certes nous étonner de lire
dans Le Devoir, par exemple, que «15 FÉVRIER 1839 apporte
une dimension nouvelle à l'univers trop manichéen
de Falardeau. Quelque chose comme la tendresse, le respect, la douceur,
plus de nuance aussi (1)». Or, si une chose fait défaut
au film de Falardeau, c'est bien la notion de «nuance»,
et encore plus celle de «tendresse», puisque le nationalisme
fait ici place à la haine et au racisme, dans un pamphlet
de propagande haineuse où la pellicule couleur s'efface derrière
un récit blanc et noir.
L'histoire, on la connaît bien (ou plutôt
on l'oublie): celle de Chevalier de Lorimier (Luc Picard) et de
ses compagnons de geôle, condamnés à mort par
le pouvoir colonialiste britannique après l'échec
des Rébellions des Patriotes de 1837-38. Si Michel Brault
s'était cassé les dents avec le même sujet en
1999 (avec QUAND JE SERAI PARTI... VOUS VIVREZ ENCORE), il est toutefois
tentant de revenir à son incontournable film de 1974, LES
ORDRES, autre récit de la persécution du peuple canadien-français,
pour mieux comprendre les enjeux idéologiques soulevés
par le nouveau-né de Falardeau.
Oeuvre de distanciation et de réflexion,
LES ORDRES s'efforçait de reconstituer le récit de
cinq des victimes de la Loi des mesures de guerre de 1970, conséquences
fascistes imposées par le Gouvernement Trudeau (et appuyées
par Robert Bourassa et Jean Drapeau) pour mettre en échec
les actions terroristes du Front de Libération du Québec
(FLQ) et mettre au pas le nationalisme québécois.
La force du film de Brault résidait dans le regard distancié
et critique qu'il portait non pas sur les individus ou le peuple
canadien-anglais, mais plutôt sur le pouvoir répressif,
sur les ordres, celles des institutions militaires et gouvernementales.
Et comble d'ironie, les victimes y étaient oppressées
par leurs propres compatriotes, dressés en bourreaux sous
leurs uniformes de policiers et de gardiens de prison, métonymiques
de l'ambiguïté d'un peuple perdant pied dans ses propres
chaînes.
Au contraire, Falardeau passe du mépris
à la haine: non pas la haine du pouvoir colonialiste ou de
l'impérialisme britannique, mais bien la haine des Anglais
en tant que peuple, que dis-je, en tant que «race».
Ainsi, chaque séquence du film devient un mini-tableau indépendant
et didactique, comprenant son point fort et sa chute, minutieusement
calculée pour suggérer, ou plutôt imposer, la
haine d'un peuple qu'il décrit à plusieurs reprises
comme «une race de chiens», à l'opposé
des patriotes français devenus martyres chrétiens.
C'est de cette catégorisation que découle la perversité
du film de Falardeau, où l'humanité devient une hiérarchie
objective des bons et des méchants et où la «race»
anglaise est directement pointée du doigt comme figure du
Mal: non pas sa couronne ou ses institutions, mais bien cette race
méprisable, où même le soldat repentant ne mérite
aucune pitié. «Tout ce que j'aurais souhaité,
c'est d'en avoir tué plus», nous dit un des vaillants
patriotes. «Tu ne les haïras jamais assez!», nous
dit un autre. Même le corps repentant de l'épouse fidèle
et les aumônes des dogmes religieux serviront de justification
à la haine et au sacrifice de la vie humaine au profit des
idéologies, alors que le vaillant curé console De
Lorimier en lui disant que même Dieu peut comprendre qu'il
soit impossible de pardonner à la race anglaise.
Nous sommes alors à des années lumières
de THE THIN RED LINE de Malick et de sa définition métaphysique
de l'essence humaine. Pour Malick, en effet, la guerre ne peut trouver
aucune justification puisque le meurtre d'un autre homme, qu'il
soit Américain ou Japonais, n'équivaut à rien
de moins qu'au meurtre de soi-même. Falardeau pense autrement:
«Que tu sois blanc, noir, jaune ou vert, j'm'en sacre! Tout
ce que je veux savoir c'est si t'es de notre bord. Pis si t'es pas
de notre bord, j't'haïs!», nous dit un des compagnons
de De Lorimier, poussant Falardeau à se compromettre et à
se contredire, balayant une catégorisation pour en créer
une autre. Dans cette «racification» de l'humanité,
nous nous trouvons à l'orée du concept d'eugénisme
et ce, malgré les positions politiques d'un cinéaste
se voulant un virulent adversaire de l'oppression et du fascisme.
À ce propos, 15 FÉVRIER 1839 est bien près
de la manipulation narrative du TEMPS DES BOUFFONS, où le
commentaire en voix-off à sens unique de Falardeau allait
jusqu'à mettre en cause le droit à la vie et à
la reproduction des membres individuels de l'institution coloniale
(et non l'institution comme telle): «Plein d'marde jusqu'au
bord à force de bêtises et de prétention. Crosseurs!
Menteurs! Voleurs! Et ça se reproduit! De père en
fils!».
C'est dire que le problème chez Falardeau
n'est pas sa prise de position pour l'indépendance du Québec
(que je partage sur plusieurs points), mais la façon dont
il exprime cette position par l'unidirectionalité d'une propagande
haineuse. Car qui dit propagande, dit absence de dialogue, passant
d'un émetteur omniscient (celui, ouvert et imposant, du TEMPS
DES BOUFFONS ou celui, transparent et invisible, d'OCTOBRE et de
15 FÉVRIER 1839) à un récepteur muet dont la
réceptivité et les conditions de cette réceptivité
sont imposées par le pouvoir de celui qui détient
le langage. À ce propos, 15 FÉVRIER 1839 (tout comme
OCTOBRE) se présente comme un huis-clos où le discours
hautement idéologique se referme sur lui-même, où
toute échappatoire ou alternative est vaine et où
l'esprit du spectateur devient, selon l'expression d'Eisenstein,
un terrain à labourer, alors que le cinéaste n'interpelle
pas son auditoire mais lui impose au contraire les «bonnes»
réponses: celles d'un nationalisme objectif s'évertuant
à promouvoir la haine, le racisme déguisé,
le terrorisme, la guerre et la mythification patriotique des héros
individuels, comme se complait à le faire depuis plus de
80 ans le cinéma narratif classique hollywoodien que semble
pourtant mépriser Falardeau. C'est dire que s'il tente à
certaines occasions de justifier son discours en ouvrant le débat,
aussitôt il «suggère» subtilement la réponse
et referme le discours sur «sa» Vérité
qui ne peut alors que devenir évidence dans ce monde diégétiquement
fermé. Le tout transparaît autant par le silence de
De Lorimier qui rejette toute compassion envers le soldat anglais
repentant, autant que par ce dialogue d'OCTOBRE où le débat
éthique quant au droit du FLQ d'assassiner le Ministre Laporte
pour des raisons idéologiques se soldent par l'échec
déguisé de la position humaniste, puisque les plans
en plongée (position réductive) du jeune militant
naïf se refusant au meurtre sont opprimés par le contre-champ
imposant de son interlocuteur, en gros plan, regardant en direction
du spectateur et lui crachant ses répliques haineuses quant
à l'impossibilité de faire autrement. On peut alors
ironiquement répondre par l'affirmative (quoique avec une
certaine nuance) au consensus dithyrambique de la critique québécoise
qui voit dans l'oeuvre de Falardeau la parfaite adéquation
entre forme et fond: discours (fond) uni-directionnel faisant la
promotion du sacrifice humain au profit de la fausseté des
idéologies, appuyé par une forme se voulant la définition
même de la notion de propagande, soit la fermeture de tout
dialogue critique au profit de la fabrication du consentement.
Discours sur la haine et le mépris de l'Autre
comme figure identitaire nationaliste; de la guerre et du sacrifice
aux idéologies comme modèles unificateurs (le tout
appuyé par ces affreuses musiques militaires qui ouvrent
autant OCTOBRE que 15 FÉVRIER 1839), il serait certes facile
(mais juste à mon avis) de critiquer Falardeau en lui lançant
au visage le caractère archaïque et dépassé
de son nationalisme belliqueux. La menace ne siégeant plus
dans le pouvoir colonial britannique mais bien dans le fédéralisme
à sens unique, dans la mort des idées et dans l'assimilation
impérialiste américaine (ce qu'il a plus ou moins
mis en évidence dans ELVIS GRATTON), il serait toutefois
faux d'affirmer que Falardeau et ses luttes politiques et nationalistes
n'ont plus leur raison d'être. Mais si l'homme a le mérite
de nous remettre sous le nez notre histoire et nos affronts d'hier
(ce que plusieurs négligent dans une société
qui s'oublie de plus en plus), il demeure ironique de noter qu'en
crachant sur l'égalisation idéologique imposée
par ses colonisateurs, il s'y prend de la même façon
que ceux-ci pour exprimer ses propres idées. Et si l'histoire
est écrite par les vainqueurs, comme il se plaît à
l'affirmer (et avec raison), Falardeau se tire à nouveau
dans le pied, puisqu'il ne cherche pas à écrire une
nouvelle histoire afin de redécouvrir le Québec par
son inconscient et son imaginaire intrinsèque, mais il écrit
plutôt son «histoire nationaliste» avec le même
langage propagandiste que celui de ses conquérants (à
l'opposé, par exemple, d'un film comme MANDABI de Ousmane
Sembene, s'appliquant à retrouver une certaine tradition
orale et une lenteur narrative cherchant à placer les Sénégalais
devant leur propre ambiguïté et leur propre aliénation,
proposant ainsi au spectateur une réflexion sur les maux
du colonialisme qui se veut rassembleuse et progressiste, à
l'opposé du modèle rétrograde de Falardeau
tourné vers la haine de l'Autre et le repli sur soi).
Il ne serait donc pas si ridicule d'affirmer qu'avec
15 FÉVRIER 1839, nous ne sommes pas très loin des
recettes du cinéma de Roland Emmerich (voir THE PATRIOT),
car que se soit pour la cause de l'impérialisme américain
ou pour celle de l'indépendance du Québec, l'écriture
de l'histoire par la propagande haineuse, raciste et ethnocentriste
demeure un modèle rétrograde et dangereux. Si Mounier,
dans les années 1930, y voyait les conséquences néfastes
du collectivisme (où l'individu n'est plus souverain de la
masse dont il est l'objet, voir le jouet), la réplique de
Falardeau, peu nuancée, ne nous surprendra guère:
Tu es de mon bord ou tu manges de la «marde»! Dans ce
cas: «Tous à table!».
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