ANALYSE
Mars 2001
15 FÉVRIER 1839
Québec [2000]

Réalisateur: Pierre Falardeau
Scénario: Pierre Falardeau
Interprètes: Luc Picard, Sylvie Drapeau, Frédéric Gilles, Pierre Rivard

 

Mon pays, ta race, ma haine

Oeuvre attendue depuis des lunes autant par la critique que par le public québécois, 15 FÉVRIER 1839 de Pierre Falardeau arrive enfin sur les écrans, après un courageux et interminable bras de fer entre son créateur et les bureaucrates de Téléfilm Canada. Et comme si porter ombrage à tant d'acharnement était répréhensible, le discours critique entourant le film sent amèrement le déjà-vu, comme si le consentement avait été pré-usiné et égalisé vers le bas avant même la sortie du film, alors que toute opposition à cette oeuvre rassembleuse hautement nationaliste et indépendantiste (chose de plus en plus rare aujourd'hui, concédons-le) semble constituer un blasphème contre la patrie. D'une forme et d'un propos au manichéisme et à la simplicité auxquels nous avait déjà habitués l'oeuvre du cinéaste, nous pouvons certes nous étonner de lire dans Le Devoir, par exemple, que «15 FÉVRIER 1839 apporte une dimension nouvelle à l'univers trop manichéen de Falardeau. Quelque chose comme la tendresse, le respect, la douceur, plus de nuance aussi (1)». Or, si une chose fait défaut au film de Falardeau, c'est bien la notion de «nuance», et encore plus celle de «tendresse», puisque le nationalisme fait ici place à la haine et au racisme, dans un pamphlet de propagande haineuse où la pellicule couleur s'efface derrière un récit blanc et noir.

L'histoire, on la connaît bien (ou plutôt on l'oublie): celle de Chevalier de Lorimier (Luc Picard) et de ses compagnons de geôle, condamnés à mort par le pouvoir colonialiste britannique après l'échec des Rébellions des Patriotes de 1837-38. Si Michel Brault s'était cassé les dents avec le même sujet en 1999 (avec QUAND JE SERAI PARTI... VOUS VIVREZ ENCORE), il est toutefois tentant de revenir à son incontournable film de 1974, LES ORDRES, autre récit de la persécution du peuple canadien-français, pour mieux comprendre les enjeux idéologiques soulevés par le nouveau-né de Falardeau.

Oeuvre de distanciation et de réflexion, LES ORDRES s'efforçait de reconstituer le récit de cinq des victimes de la Loi des mesures de guerre de 1970, conséquences fascistes imposées par le Gouvernement Trudeau (et appuyées par Robert Bourassa et Jean Drapeau) pour mettre en échec les actions terroristes du Front de Libération du Québec (FLQ) et mettre au pas le nationalisme québécois. La force du film de Brault résidait dans le regard distancié et critique qu'il portait non pas sur les individus ou le peuple canadien-anglais, mais plutôt sur le pouvoir répressif, sur les ordres, celles des institutions militaires et gouvernementales. Et comble d'ironie, les victimes y étaient oppressées par leurs propres compatriotes, dressés en bourreaux sous leurs uniformes de policiers et de gardiens de prison, métonymiques de l'ambiguïté d'un peuple perdant pied dans ses propres chaînes.

Au contraire, Falardeau passe du mépris à la haine: non pas la haine du pouvoir colonialiste ou de l'impérialisme britannique, mais bien la haine des Anglais en tant que peuple, que dis-je, en tant que «race». Ainsi, chaque séquence du film devient un mini-tableau indépendant et didactique, comprenant son point fort et sa chute, minutieusement calculée pour suggérer, ou plutôt imposer, la haine d'un peuple qu'il décrit à plusieurs reprises comme «une race de chiens», à l'opposé des patriotes français devenus martyres chrétiens. C'est de cette catégorisation que découle la perversité du film de Falardeau, où l'humanité devient une hiérarchie objective des bons et des méchants et où la «race» anglaise est directement pointée du doigt comme figure du Mal: non pas sa couronne ou ses institutions, mais bien cette race méprisable, où même le soldat repentant ne mérite aucune pitié. «Tout ce que j'aurais souhaité, c'est d'en avoir tué plus», nous dit un des vaillants patriotes. «Tu ne les haïras jamais assez!», nous dit un autre. Même le corps repentant de l'épouse fidèle et les aumônes des dogmes religieux serviront de justification à la haine et au sacrifice de la vie humaine au profit des idéologies, alors que le vaillant curé console De Lorimier en lui disant que même Dieu peut comprendre qu'il soit impossible de pardonner à la race anglaise.

Nous sommes alors à des années lumières de THE THIN RED LINE de Malick et de sa définition métaphysique de l'essence humaine. Pour Malick, en effet, la guerre ne peut trouver aucune justification puisque le meurtre d'un autre homme, qu'il soit Américain ou Japonais, n'équivaut à rien de moins qu'au meurtre de soi-même. Falardeau pense autrement: «Que tu sois blanc, noir, jaune ou vert, j'm'en sacre! Tout ce que je veux savoir c'est si t'es de notre bord. Pis si t'es pas de notre bord, j't'haïs!», nous dit un des compagnons de De Lorimier, poussant Falardeau à se compromettre et à se contredire, balayant une catégorisation pour en créer une autre. Dans cette «racification» de l'humanité, nous nous trouvons à l'orée du concept d'eugénisme et ce, malgré les positions politiques d'un cinéaste se voulant un virulent adversaire de l'oppression et du fascisme. À ce propos, 15 FÉVRIER 1839 est bien près de la manipulation narrative du TEMPS DES BOUFFONS, où le commentaire en voix-off à sens unique de Falardeau allait jusqu'à mettre en cause le droit à la vie et à la reproduction des membres individuels de l'institution coloniale (et non l'institution comme telle): «Plein d'marde jusqu'au bord à force de bêtises et de prétention. Crosseurs! Menteurs! Voleurs! Et ça se reproduit! De père en fils!».

C'est dire que le problème chez Falardeau n'est pas sa prise de position pour l'indépendance du Québec (que je partage sur plusieurs points), mais la façon dont il exprime cette position par l'unidirectionalité d'une propagande haineuse. Car qui dit propagande, dit absence de dialogue, passant d'un émetteur omniscient (celui, ouvert et imposant, du TEMPS DES BOUFFONS ou celui, transparent et invisible, d'OCTOBRE et de 15 FÉVRIER 1839) à un récepteur muet dont la réceptivité et les conditions de cette réceptivité sont imposées par le pouvoir de celui qui détient le langage. À ce propos, 15 FÉVRIER 1839 (tout comme OCTOBRE) se présente comme un huis-clos où le discours hautement idéologique se referme sur lui-même, où toute échappatoire ou alternative est vaine et où l'esprit du spectateur devient, selon l'expression d'Eisenstein, un terrain à labourer, alors que le cinéaste n'interpelle pas son auditoire mais lui impose au contraire les «bonnes» réponses: celles d'un nationalisme objectif s'évertuant à promouvoir la haine, le racisme déguisé, le terrorisme, la guerre et la mythification patriotique des héros individuels, comme se complait à le faire depuis plus de 80 ans le cinéma narratif classique hollywoodien que semble pourtant mépriser Falardeau. C'est dire que s'il tente à certaines occasions de justifier son discours en ouvrant le débat, aussitôt il «suggère» subtilement la réponse et referme le discours sur «sa» Vérité qui ne peut alors que devenir évidence dans ce monde diégétiquement fermé. Le tout transparaît autant par le silence de De Lorimier qui rejette toute compassion envers le soldat anglais repentant, autant que par ce dialogue d'OCTOBRE où le débat éthique quant au droit du FLQ d'assassiner le Ministre Laporte pour des raisons idéologiques se soldent par l'échec déguisé de la position humaniste, puisque les plans en plongée (position réductive) du jeune militant naïf se refusant au meurtre sont opprimés par le contre-champ imposant de son interlocuteur, en gros plan, regardant en direction du spectateur et lui crachant ses répliques haineuses quant à l'impossibilité de faire autrement. On peut alors ironiquement répondre par l'affirmative (quoique avec une certaine nuance) au consensus dithyrambique de la critique québécoise qui voit dans l'oeuvre de Falardeau la parfaite adéquation entre forme et fond: discours (fond) uni-directionnel faisant la promotion du sacrifice humain au profit de la fausseté des idéologies, appuyé par une forme se voulant la définition même de la notion de propagande, soit la fermeture de tout dialogue critique au profit de la fabrication du consentement.

Discours sur la haine et le mépris de l'Autre comme figure identitaire nationaliste; de la guerre et du sacrifice aux idéologies comme modèles unificateurs (le tout appuyé par ces affreuses musiques militaires qui ouvrent autant OCTOBRE que 15 FÉVRIER 1839), il serait certes facile (mais juste à mon avis) de critiquer Falardeau en lui lançant au visage le caractère archaïque et dépassé de son nationalisme belliqueux. La menace ne siégeant plus dans le pouvoir colonial britannique mais bien dans le fédéralisme à sens unique, dans la mort des idées et dans l'assimilation impérialiste américaine (ce qu'il a plus ou moins mis en évidence dans ELVIS GRATTON), il serait toutefois faux d'affirmer que Falardeau et ses luttes politiques et nationalistes n'ont plus leur raison d'être. Mais si l'homme a le mérite de nous remettre sous le nez notre histoire et nos affronts d'hier (ce que plusieurs négligent dans une société qui s'oublie de plus en plus), il demeure ironique de noter qu'en crachant sur l'égalisation idéologique imposée par ses colonisateurs, il s'y prend de la même façon que ceux-ci pour exprimer ses propres idées. Et si l'histoire est écrite par les vainqueurs, comme il se plaît à l'affirmer (et avec raison), Falardeau se tire à nouveau dans le pied, puisqu'il ne cherche pas à écrire une nouvelle histoire afin de redécouvrir le Québec par son inconscient et son imaginaire intrinsèque, mais il écrit plutôt son «histoire nationaliste» avec le même langage propagandiste que celui de ses conquérants (à l'opposé, par exemple, d'un film comme MANDABI de Ousmane Sembene, s'appliquant à retrouver une certaine tradition orale et une lenteur narrative cherchant à placer les Sénégalais devant leur propre ambiguïté et leur propre aliénation, proposant ainsi au spectateur une réflexion sur les maux du colonialisme qui se veut rassembleuse et progressiste, à l'opposé du modèle rétrograde de Falardeau tourné vers la haine de l'Autre et le repli sur soi).

Il ne serait donc pas si ridicule d'affirmer qu'avec 15 FÉVRIER 1839, nous ne sommes pas très loin des recettes du cinéma de Roland Emmerich (voir THE PATRIOT), car que se soit pour la cause de l'impérialisme américain ou pour celle de l'indépendance du Québec, l'écriture de l'histoire par la propagande haineuse, raciste et ethnocentriste demeure un modèle rétrograde et dangereux. Si Mounier, dans les années 1930, y voyait les conséquences néfastes du collectivisme (où l'individu n'est plus souverain de la masse dont il est l'objet, voir le jouet), la réplique de Falardeau, peu nuancée, ne nous surprendra guère: Tu es de mon bord ou tu manges de la «marde»! Dans ce cas: «Tous à table!».

 

Émile Baron

 

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