ENTRETIEN
Février-mars 2003
L’enfant qui voulait être un ours
Entretien avec le compositeur Bruno Coulais
par Alexandre Tylski, Université Toulouse II

 


Adaptation animée d’un conte inuit, ou l’odyssée d’un enfant inuit volé et élevé par des ours blancs. Loin des dessins animés Disney, le dernier film d’animation de Jannik Hastrup réussit le pari de la fraîcheur nordique dans la simplicité des premiers temps. Nous sommes assez loin des dessins animés dernièrement estampillés « Walt Disney. » Ici, comme dans Kirikou (du même producteur Didier Brunner), pas de musique hollywoodienne stridente, pas de cache puritain sur le sexe des enfants, pas de blessures sans que le sang ne coule, et pas de happy end familial entendu. L’enfant qui voulait être un ours est une petite production (franco-danoise) comparée aux mastodontes animés ces dernières années aux USA, et ne cherche ni les effets numériques spectaculaires et omnipotents, ni les effets symphoniques dans la bande son (Bruno Coulais place ici en petit Ulysse la voix du jeune Nicolas Lemoine). C’est surtout au pinceau, au crayon et à la harpe, que l’esprit du conte inuit, dont le film est l’adaptation, émerge ici.

Pour Charles Chaplin, le dessin animé était l’art cinématographique suprême, le support selon lui mieux à même à libérer l’imaginaire et les possibles. Jannik Hastrup illustre en ce sens parfaitement ce point de vue. L’enfant qui voulait être un ours est un film dont l’esthétique ronde et simple, rappelle l’enfance dans sa plus pure, et crue, expression. Et lorsqu’on demande d’où est venue l’idée de faire ce film, Hastrup répond simplement : « Avec Bent Haller, mon proche collaborateur à l’écriture des sujets, nous étions devant la feuille blanche... Celle-ci nous évoquait la neige. » Et cela semble à vrai dire s’être gravé sur L’enfant qui voulait être un ours ; les protagonistes y sont souvent perdus seuls dans l'immensité blanche, héros échoués sur la feuille blanche des créateurs, l’écran redevenant la banquise éblouissante et aurorale de la salle obscure. Car au-delà de son évidente réussite narrative et émotionnelle, L’enfant qui voulait être un ours est un retour aux sources des mythes, des existences douloureuses entre nature et civilisation, raison et sentiment. Mais, aussi, un retour aux sources mêmes du film d’animation rendant sa simplicité magique à un art des démesures, où la liberté de se laisser aller, de « partir » seul ou à deux, semble la seule règle. Peut-être d’ailleurs la vraie « morale » de ce conte animé… quand la feuille blanche devient, pour reprendre Godard, le vrai miroir de l’homme…

Voici notre entretien exclusif avec Bruno Coulais, certainement le compositeur européen le plus en vue et le plus imité de notre temps. Sa filmographie ici : http://us.imdb.com/Name?Coulais,+Bruno*

Alexandre Tylski :
Quelles ont été vos intentions principales à la vision du dessin animé de Jannik Hastrup L'enfant qui voulait être un ours ?

Bruno Coulais :
J'étais en osmose avec le film, avec sa tendresse et sa rudesse parfois. Ce que j'ai décidé c'est d'utiliser des éléments très naturels: aucun synthé, aucun son synthétique. Je souhaitais donc partir d'éléments de la nature, avec des sons de pierres, de branches d'arbre qu'on frappe, pour construire des rythmiques particulières.

Alexandre Tylski :
Une approche quasi expérimentale mais très écrite...

Bruno Coulais :
Oui tout était structuré, il n'y avait aucun hasard, pas de place pour l'improvisation musicale, tout était très écrit, et je voulais surtout éviter l'écueil d'une certaine théâtralisation du drame. Etre toujours un peu dans l'émotion, dans quelque chose de plus tendre et émotionnel... L'enfant qui voulait être un ours est un film très tendre. Je voulais donc une musique très caressante, très douce... j'ai voulu aussi retrouver la sensation de grands espaces, et curieusement moins on utilise d'instruments et plus on a ce sentiment d'espace ! Parfois, il y a donc des choses très simples avec un quintet à cordes, une voix, une guitare, et j'ai l'impression que c'est dans ces passages-là, plutôt que ceux à orchestre, qu'on a le sentiment même de l'espace.

Alexandre Tylski :
L'espace et la liberté. Le réalisateur, Jannik Hastrup, vous en a-t-il donné justement dans le processus de création ?

Bruno Coulais :
Oui il a été vraiment à l'écoute. Et il m'a laissé libre. Je lui ai tout de suite envoyé le thème de la berceuse - parce qu'il fallait la faire chanter par la comédienne. Et tout de suite ce thème lui a plu. Ensuite, j'ai conçu des premières bases musicales à Paris avec des musiciens. On a travaillé sur toute une série de rythmiques de pierre, de branches, mais aussi avec le quatuor à cordes et les percussions, les guitares et la voix d'enfant, Nicolas Lemoine [que Bruno COULAIS a déjà engagé sur plusieurs de ses musiques, y compris son opéra]. Jannik Hastrup est venu ensuite à Paris, il a écouté toutes ces bases musicales en studio et il a été enchanté, cela s'est vraiment déroulé. Il m'a fait confiance. Il nous a rejoint par la suite à Sophia quand on enregistrait avec l'orchestre puis à Copenhague pour les emplacements de la musique dans le film. Il m'a laissé même libre des emplacements. Il a toujours respecté mes choix.

Alexandre Tylski :
Une grande liberté de création que l'on doit à l'essence même du genre dessin animé ou surtout à la sensibilité musicale de Jannik Hastrup ?

Bruno Coulais :
Les deux je crois. Je ne voulais pas une musique de "cartoon". Elle ne le souligne pas les moindres mouvements de personnage, elle a tout de même un rapport de complicité avec l'image du film plus librement. L'autre chose c'est que Jannik Hastrup est un musicien de jazz à la base, il est très sensible au mouvement musical et au rapport de la musique avec la lumière...

Alexandre Tylski :
La musique de film aujourd'hui, on le sait, est aussi très liée avec le travail du monteur et du mixeur du son. Comment cela s'est-il passé ?

Bruno Coulais :
Le travail a été très important avec le monteur et le mixeur son car ce dernier a pu travailler en collant le son à la musique. J'avais eu cette même relation de travail avec Laurent Quaglio sur Microscomos. Quand une musique se termine dans une scène et que les sons reprennent tout le champ, on a en général le sentiment d'une rupture d'un passage à l'autre. Pas ici. On a travaillé pour que la bande son devienne comme un prolongement musical.

Alexandre Tylski :
Au final, quelle serait votre scène préférée du film ?

Bruno Coulais :
Les scènes autour de la mort de l'ours sont très belles je trouve. C'est à la fois émouvant et violent notamment quand on voit cette grande tache de sang - ce qui est plutôt culotté d'ailleurs. Elle nous touche profondément cette scène. Je l'avais déjà ressenti sans la musique. Et la musique et l'image mêlées me touchent, mais c'est très subjectif ! Je ne voulais pas faire une musique tendue ou spectaculaire, mais plutôt une musique émotionnelle. Une musique qui n'installe aucun poids sur l'image.

Propos recueillis par Alexandre Tylski le 23 décembre 2002
Remerciements: Bruno Coulais et Ludovic Graillat, ESAV/LARA. iMAGES: GEBEKA FILMS, tous droits réservés.VOIR AUSSI NOTRE MINI SITE MUSIQUE & CINEMA CLIQUEZ ICI

 

Alexandre Tylski, Cadrage, Fév/Mars 2003

 

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