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Adaptation animée
d’un conte inuit, ou l’odyssée d’un enfant
inuit volé et élevé par des ours blancs. Loin
des dessins animés Disney, le dernier film d’animation
de Jannik Hastrup réussit le pari de la fraîcheur nordique
dans la simplicité des premiers temps. Nous sommes assez
loin des dessins animés dernièrement estampillés
« Walt Disney. » Ici, comme dans Kirikou (du même
producteur Didier Brunner), pas de musique hollywoodienne stridente,
pas de cache puritain sur le sexe des enfants, pas de blessures
sans que le sang ne coule, et pas de happy end familial entendu.
L’enfant qui voulait être un ours est une petite production
(franco-danoise) comparée aux mastodontes animés ces
dernières années aux USA, et ne cherche ni les effets
numériques spectaculaires et omnipotents, ni les effets symphoniques
dans la bande son (Bruno Coulais place ici en petit Ulysse la voix
du jeune Nicolas Lemoine). C’est surtout au pinceau, au crayon
et à la harpe, que l’esprit du conte inuit, dont le
film est l’adaptation, émerge ici.
Pour Charles Chaplin, le
dessin animé était l’art cinématographique
suprême, le support selon lui mieux à même à
libérer l’imaginaire et les possibles. Jannik Hastrup
illustre en ce sens parfaitement ce point de vue. L’enfant
qui voulait être un ours est un film dont l’esthétique
ronde et simple, rappelle l’enfance dans sa plus pure, et
crue, expression. Et lorsqu’on demande d’où est
venue l’idée de faire ce film, Hastrup répond
simplement : « Avec Bent Haller, mon proche collaborateur
à l’écriture des sujets, nous étions
devant la feuille blanche... Celle-ci nous évoquait la neige.
» Et cela semble à vrai dire s’être gravé
sur L’enfant qui voulait être un ours ; les protagonistes
y sont souvent perdus seuls dans l'immensité blanche, héros
échoués sur la feuille blanche des créateurs,
l’écran redevenant la banquise éblouissante
et aurorale de la salle obscure. Car au-delà de son évidente
réussite narrative et émotionnelle, L’enfant
qui voulait être un ours est un retour aux sources des mythes,
des existences douloureuses entre nature et civilisation, raison
et sentiment. Mais, aussi, un retour aux sources mêmes du
film d’animation rendant sa simplicité magique à
un art des démesures, où la liberté de se laisser
aller, de « partir » seul ou à deux, semble la
seule règle. Peut-être d’ailleurs la vraie «
morale » de ce conte animé… quand la feuille
blanche devient, pour reprendre Godard, le vrai miroir de l’homme…
Voici notre entretien exclusif
avec Bruno Coulais, certainement le compositeur européen
le plus en vue et le plus imité de notre temps. Sa filmographie
ici : http://us.imdb.com/Name?Coulais,+Bruno*
Alexandre Tylski
:
Quelles ont été vos intentions principales à
la vision du dessin animé de Jannik Hastrup L'enfant qui
voulait être un ours ?
Bruno Coulais :
J'étais en osmose avec le film, avec sa tendresse et sa rudesse
parfois. Ce que j'ai décidé c'est d'utiliser des éléments
très naturels: aucun synthé, aucun son synthétique.
Je souhaitais donc partir d'éléments de la nature,
avec des sons de pierres, de branches d'arbre qu'on frappe, pour
construire des rythmiques particulières.
Alexandre Tylski
:
Une approche quasi expérimentale mais très écrite...
Bruno Coulais :
Oui tout était structuré, il n'y avait aucun hasard,
pas de place pour l'improvisation musicale, tout était très
écrit, et je voulais surtout éviter l'écueil
d'une certaine théâtralisation du drame. Etre toujours
un peu dans l'émotion, dans quelque chose de plus tendre
et émotionnel... L'enfant qui voulait être un ours
est un film très tendre. Je voulais donc une musique très
caressante, très douce... j'ai voulu aussi retrouver la sensation
de grands espaces, et curieusement moins on utilise d'instruments
et plus on a ce sentiment d'espace ! Parfois, il y a donc des choses
très simples avec un quintet à cordes, une voix, une
guitare, et j'ai l'impression que c'est dans ces passages-là,
plutôt que ceux à orchestre, qu'on a le sentiment même
de l'espace.
Alexandre Tylski
:
L'espace et la liberté. Le réalisateur, Jannik
Hastrup, vous en a-t-il donné justement dans le processus
de création ?
Bruno Coulais :
Oui il a été vraiment à l'écoute. Et
il m'a laissé libre. Je lui ai tout de suite envoyé
le thème de la berceuse - parce qu'il fallait la faire chanter
par la comédienne. Et tout de suite ce thème lui a
plu. Ensuite, j'ai conçu des premières bases musicales
à Paris avec des musiciens. On a travaillé sur toute
une série de rythmiques de pierre, de branches, mais aussi
avec le quatuor à cordes et les percussions, les guitares
et la voix d'enfant, Nicolas Lemoine [que Bruno COULAIS a déjà
engagé sur plusieurs de ses musiques, y compris son opéra].
Jannik Hastrup est venu ensuite à Paris, il a écouté
toutes ces bases musicales en studio et il a été enchanté,
cela s'est vraiment déroulé. Il m'a fait confiance.
Il nous a rejoint par la suite à Sophia quand on enregistrait
avec l'orchestre puis à Copenhague pour les emplacements
de la musique dans le film. Il m'a laissé même libre
des emplacements. Il a toujours respecté mes choix.
Alexandre Tylski
:
Une grande liberté de création que l'on doit à
l'essence même du genre dessin animé ou surtout à
la sensibilité musicale de Jannik Hastrup ?
Bruno Coulais :
Les deux je crois. Je ne voulais pas une musique de "cartoon".
Elle ne le souligne pas les moindres mouvements de personnage, elle
a tout de même un rapport de complicité avec l'image
du film plus librement. L'autre chose c'est que Jannik Hastrup est
un musicien de jazz à la base, il est très sensible
au mouvement musical et au rapport de la musique avec la lumière...
Alexandre Tylski
:
La musique de film aujourd'hui, on le sait, est aussi très
liée avec le travail du monteur et du mixeur du son. Comment
cela s'est-il passé ?
Bruno Coulais :
Le travail a été très important avec le monteur
et le mixeur son car ce dernier a pu travailler en collant le son
à la musique. J'avais eu cette même relation de travail
avec Laurent Quaglio sur Microscomos. Quand une musique se termine
dans une scène et que les sons reprennent tout le champ,
on a en général le sentiment d'une rupture d'un passage
à l'autre. Pas ici. On a travaillé pour que la bande
son devienne comme un prolongement musical.
Alexandre Tylski
:
Au final, quelle serait votre scène préférée
du film ?
Bruno Coulais :
Les scènes autour de la mort de l'ours sont très belles
je trouve. C'est à la fois émouvant et violent notamment
quand on voit cette grande tache de sang - ce qui est plutôt
culotté d'ailleurs. Elle nous touche profondément
cette scène. Je l'avais déjà ressenti sans
la musique. Et la musique et l'image mêlées me touchent,
mais c'est très subjectif ! Je ne voulais pas faire une musique
tendue ou spectaculaire, mais plutôt une musique émotionnelle.
Une musique qui n'installe aucun poids sur l'image.
Propos recueillis par Alexandre
Tylski le 23 décembre 2002
Remerciements: Bruno Coulais et Ludovic Graillat, ESAV/LARA. iMAGES: GEBEKA FILMS, tous droits réservés.VOIR
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