ENTRETIEN
Février-mars 2003
Conversation avec Raymond Depardon
à propos de UN HOMME SANS L'OCCIDENT, (2003)


FAIRE FOI DE SIMPLICITE
Par Alexandre Tylski, Université Toulouse II

 


Raymond Depardon adapte pour son nouveau film UN HOMME SANS L'OCCIDENT (2003) l’ouvrage d’un officier méhariste de l’armée colonialiste début XXème.* Après plusieurs versions du scénario, le cinéaste choisit de tourner le film avec deux caméras muettes en ne conservant que ses envies personnelles originelles.

Depardon ne cherche pas la carte postale colorée et ne filme pas pour caresser dans le sens du poil, et ne monte pas non plus son film pour tout morceler en grains de sable. Il filme la lenteur (Serge Gainsbourg de retour d’Afrique ne se vantait-il pas d’avoir réussi à filmer la lenteur essentielle du continent noir?). C’est un autre monde, un autre rythme, ici. Les spectateurs occidentaux se devaient d’être bousculés dans leurs habitudes, d’où d’ailleurs peut-être les réactions parfois négatives face au film. Des réactions difficiles par rapport à un film que l’on dit « froid », sentiment a priori curieux pour un film se déroulant dans le désert du Sahara. Mais aurait-on oublier la dureté froide du Sahara ? En sortant de la projection de UN HOMME SANS L’OCCIDENT, une première impression peut en effet apparaître : Depardon n’a pas cherché à filmer le sable chaud - comme l’avait fait remarquablement Hiroshi Teshigahara (avec LA FEMME DES SABLES, 1964), mais peut-être surtout la force mystérieuse du vent Saharien. Un vent dur et si constant qu’il en devient visible et parlant - la post-synchronisation de ce vent Saharien redoublant sa force omnipotente. Si à l’époque de LA FEMME DES SABLES les spectateurs sortaient du film avec l’impression d’avoir des grains de sable collés à leur peau, les spectateurs de UN HOMME SANS L’OCCIDENT pourraient bien garder en eux et sur eux les caresses incessantes de ce vent que l’on croirait parfois venu du grand nord.

Chasseur d’images au Tchad depuis plus de 30 ans, Raymond Depardon retourne dans le désert et y a traqué et collecté le vent, un vent vagabondant au gré de la banquise saharienne. Car, en effet, le réalisateur filme le Sahara comme une banquise dans laquelle on perce dans l’espoir d’y trouver l’eau ou pour y enfouir des secrets. Mais contrairement à l’esquimau NANOOK, le héros de Depardon ne se construit aucun refuge, il EST le vent même du désert toujours prêt à partir et à tout laisser tomber : clans, famille, argent. UN HOMME SANS L’OCCIDENT est le récit d’un des derniers hommes noirs libres avant la colonisation... foncièrement matérialiste. Et, au fond, ce vent traversant de part en part le film de Depardon, avec force et vigueur, est peut-être aussi le mouvement intrinsèque et vital du cinématographe. Et le mouvement musical emprunté aux oeuvres de Valentin Silvestrov de prolonger encore ces flux et reflux libérés. Reste alors un autre mouvement au film, inoubliable, libérateur, celui de cette lune géante dans l’image y apparaissant tel un œuf, un crâne ou l’éclat grandissant d’une explosion. Depardon scrute alors un autre mystère, à l’état brut et à ne surtout pas verbaliser. Un instant rare dans un film âpre mais pas difficile.

Voici le fruit de notre conversation avec Raymond Depardon, un des photographes-cinéastes majeurs de notre temps.

Alexandre Tylski :
Vous avez dit à propos de votre dernier film UN HOMME SANS L’OCCIDENT (2003): « Eclairer, attendre la belle lumière est un luxe qui ne m'intéressait pas pour ce tournage, il me semblait même déplacé par rapport à l'histoire. » Que voulez-vous dire par « déplacé » ?

Raymond Depardon :
Je dirais un luxe d’occidental. Faire une belle image. Pour les gens qui vivent dans le désert, la lumière est toujours la même qu’il s’agisse du lever ou du coucher de soleil, avec ou sans vent… J’ai bien senti que je n’avais pas envie de tomber dans quelque chose « d’apprêté. » J’ai pensé qu’il était plus utile de tourner dans un désert avec des lumières a priori « sans qualité ». Filmer le « désert de tous les jours » : une vision non-descriptive du désert où la couleur n’est pas forcément belle toute la journée. Il y a des moments très fort dans le désert où la couleur est magnifique mais ça nous aurait apporté un maniérisme qui aurait été déplacé au sens que ces gens ont une vie très dure. Il fallait faire foi de simplicité. Et c’est comme si j’étais chargé de faire leur film à eux.

Alexandre Tylski :
Est-ce cette volonté de simplicité qui vous a poussé à convoquer pour votre film les œuvres musicales de Valentin Silvestrov ?

Raymond Depardon :
C’est le monteur son qui me l’a proposé. J’avais cherché des choses de mon côté, pas toujours très intéressantes car trop folkloriques, trop proches… Il y a des musiques de désert qui se vendent très bien aujourd’hui, des musiques orientales, ça se fait beaucoup, des musiques d’aéroport je dirais ! Très agréables si vousrepeignez votre plafond mais pour mettre sur des images, ça ne va pas, cela faire perdre quelque chose aux images… Alors la musique de Silvestrov, j’y suis entré avec réticence - car je suis toujours réticent à la musique - mais j’ai trouvé qu’il y avait un lyrisme qui se portait bien ici. Peut-être parce que Silvestrov est ukrainien et qu’il n’est pas très loin de la Sibérie, des toundras et des grands espaces… Et aussi parce que c’est un musicien à mi chemin entre la contemplation classique et contemporaine. Et les morceaux choisis par mon monteur fou Dominique Vieillard m’ont paru marquer les bons moments… qui partent et reviennent dans le film et éclairent la psychologie du personnage. Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que les personnages occidentaux qui aient droit à de la musique pour renforcer leur solitude et leurs sentiments ! Bref, je voulais une musique dans le film et hors film. Je suis très exigent avec les musiques, j’ai beaucoup de mal à en trouver pour mes films. Mais là, c’était un bon procédé, on ne voulait pas non plus beaucoup de musiques et il n’était pas question de demander à un musicien une musique originale parce qu’après, le problème, c’est qu’on est obligé de l’accepter !

Alexandre Tylski :
Pour revenir au traitement visuel, existe-t-il selon vous des différences majeures entre photographier le désert et filmer le désert ?

Raymond Depardon :
Oh les deux sont difficiles ! (rires) On a toujours la déception de ne pas voir le hors-champ de l’image. On est au milieu de quelque chose, au milieu d’un camembert d’une trentaine de kilomètres de diamètre et c’est décevant car on ne peut pas capturer une seule image de tout ça… mais cela fait plus que jamais prendre conscience que la planète est ronde, bizarrement… (rires) C’est décevant aussi parce qu’on est jamais dans le plat, il y a toujours des petites dunes. Quand on filme le désert on est déçus car on dirige sa caméra vers un point, mais on n’a pas l’autre point. A moins de faire un 360 degrés, mais ça ne rend pas justice au désert. Alors, soit on ne triche pas (et ça donne le film que j’ai fait) ou soit on triche avec des vues d’hélicoptère mais alors, on ne filme pas vraiment le désert…

Alexandre Tylski :
… alors que dans votre film on a l’impression d’être au contraire dans le cœur du désert, dedans. La force du vent y est peut-être pour quelque chose… N’est-ce pas d’ailleurs le vrai sujet de votre film, le vent ? Votre personnage étant lui-même libre comme le vent, libre d’aller où il veut, de laisser tout tomber s’il le souhaite…


Raymond Depardon :

Oui ! On n’est peut-être pas loin de l’autoportrait d’ailleurs. (rires) Il y a une quête. Ce personnage est prêt à tout abandonner car pour lui la liberté c’est ce qui est le plus important. Et il veut rester libre, donc il est prêt à tout abandonner pour cela. Et ça m’a assez surpris en lisant l’histoire… Il était orphelin, élevé par des chasseurs, il avait envie de rejoindre la tribu de ses parents et cela faisait de lui un africain différent… comme il y a des gens différents… Il y avait un côté Rimbaud chez lui quelque part… Le Rimbaud d’Harrar bien sûr… tout ce qu’il touche finit mal. Des italiens pendant le Festival de Venise m’ont parlé de « restes ». Il a comme une malchance avec lui-même, une destinée… et là j’ai repensé à Rimbaud… une destinée à la fois extraordinaire et… perdue d’avance. Il y a du pathétique là-dedans. Je trouve qu’Alifa [le personnage principal] a une grâce, il est très étonnant, il vient d’ailleurs, il vient de très loin, du monde pré-islamique et même d’un monde avant les civilisations. Rescapé de quelque chose… Et puis, le Tchad est touché par le Nil et toutes les civilisations qui vont avec, tout proche de l’Ethiopie et ses plateaux millénaires. Et on y a trouvé notre ancêtre. Le berceau de l’humanité…. comme si ces chasseurs étaient les derniers descendants de l’homme sur terre. Ils sont nomades, pas vraiment touchés par la société moderne avec ses écoles, ses études, l’éducation, la santé, etc. Ils n’ont pas changé de façon de vivre depuis très longtemps. C’est donc un peu un voyage dans le temps mais pas du tout de manière passéiste ou nostalgique. C’est juste que eux ne brûlent pas notre planète. Pour faire du feu, ils prennent des crottes de chameaux. Ils ne sont dépendants de personne et n’attendent plus rien de nous. Ils sont un peu déçus et vivent en autarcie. Ils sont les premiers et les derniers habitants. Nous on pourrait mourir dans une bombe atomique qu’ils seraient encore les derniers survivants…

Alexandre Tylski :
A ce sujet, que pensez-vous des évènements actuels en Afrique ?

Raymond Depardon :
Je me rappelle il y a 30 ans j’étais en Afrique et on me disait qu’il ne fallait pas que la situation de la Côte d’Ivoire se répète au Tchad. Les épidémies, les populations secouées par la guerre civile, etc. C’est triste à dire, les choses se répètent. Je crois savoir que la France va s’y prendre différemment, il ne faut pas qu’elle soutienne trop le régime en place parce qu’on ne sait pas s’il est vraiment légitime d’une manière constitutionnelle. Les régimes ne peuvent plus fonctionner comme ils fonctionnaient il y a une vingtaine d’années tels des rois abusant tout le monde et détournant l’argent. Mais les gens maintenant sont à leur manière plus émancipés. Il faut dialoguer.

Alexandre Tylski :
Quels conseils donneriez-vous à la jeune génération ?

Raymond Depardon :
Il faut qu’ils fassent des images… Il faut commencer… Il n’y a pas besoin d’aller dans le désert pour faire des images… Faire des voyages c’est une façon de se motiver à faire des images, mais on peut en faire aussi au coin de sa rue - même si on la connaît tellement qu’on a du mal à y faire des photos. Mais les deux approches sont valables : autant dans le coin de sa rue que dans le grand voyage. Moi je pense qu’il faut commencer d’une manière très simple sans peut-être trop d’ambition et faire des photos à sa portée. Moi c’est ce que je ferais si je recommençais. C’est ce que je fais d’ailleurs : des photos de tous les jours, accessibles, avec des lieux et des lumières familières… Commençons comme ça -comme si la photographie était quelque chose qui luttait contre la mort pour compter le temps qui passe. C’est une des ses fonctions. Sans animosité de dramaturgie, simplement : arrêter le temps. La photographie est un des premiers médiums à maîtriser le temps. Pour moi, même avant le cinéma…

Propos recueillis par Alexandre Tylski, Toulouse (France), le 21 janvier 2003

Remerciements :
Raymond Depardon, Sylvie Buscail (Les Films du Losange), Benoît Condeminas (ABC), Geoffrey Boulangé (ESAV), l’Hôtel Saint Sernin, abc-toulouse.net et Objectif-Cinéma

* Diego Brosset, Sahara, un homme sans l'Occident, Editions L’Harmattan 2003

 

Alexandre Tylski, Cadrage, Fev/Mars 2003

 

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