ENTRETIEN
Août 2003

Interview de Sandrine Bonnaire
par Rémi Fontanel et Alexandre Tylski

 

Sandrine Bonnaire a travaillé comme actrice sur trois films de Maurice Pialat - qui l'a par ailleurs découverte en 1983 sur "A nos amours" -. Suivront "Police" (1985) et "Sous le soleil de Satan" (1987). Nous avons rencontré Sandrine Bonnaire et abordé son travail d'interprète dans le parcours singulier de Maurice Pialat. Une entrevue réalisée à l'ombre des arbres lors de la journée-hommage rendue à Maurice Pialat aux 44èmes "Ciné-Rencontres" de Prades (France), festival dont Sandrine Bonnaire était l'invitée d'honneur.


       

       Dans la nouvelle génération ou les cinéastes vivants, qui selon vous, pourrait être rapproché du cinéma de Maurice Pialat ?

Sandrine Bonnaire : Moi je crois qu'il y a Ken Loach. Dans le côté : « N'ayons pas peur. » Il y a une audace et une vérité profondes. C'est même un peu dérangeant. On ne sait plus si on est au cinéma ou dans un documentaire. Les films de Maurice, c'est ça. Pas Sous le Soleil de Satan ni Van Gogh, mais L'Enfance nue ou A nos amours.Loulou aussi.Par moments, ce sont des choses volées... C'est cru. Il n'y a pas de bluff. Et Ken Loach a ça lui-aussi.

       Quels rapprochements feriez-vous par exemple entre votre travail avec Raymond Depardon (La Captive du désert, 1990) et celui de Maurice Pialat ?

Sandrine Bonnaire : Je n'en vois pas.Depardon est photographe. Un reporter.mais pour moi ça n'a rien à voir avec Pialat. Depardon c'est très stylisé. Avec lui, c'est avant tout l'image. Quand même. Même s'il est fort pour attraper des choses. Même pour ses documentaires, il y a quelque chose de stylisé que n'a pas Pialat car lui c'est "dans le vif". Depardon installe tout et ensuite il met ses gens. Faut qu'il installe sa caméra. Qu'il fasse son cadre. Une image avant tout. Alors que Maurice, c'était quelqu'un qui, dès qu'il avait les gens, cela faisait son image quelque part. Il avait besoin de voir ses acteurs et ses non-acteurs, pour ensuite décider de l'image qu'il allait faire. Mais moi j'aime les deux. Tant qu'il y a de l'émotion et tant que le metteur en scène est à l'écoute de l'acteur. Dans les deux cas, il n'y a aucun problème.

       Comment avez-vous été amenée à devenir actrice et à rencontrer Maurice Pialat ?

Sandrine Bonnaire : Notre rencontre n'a pas débuté pour A nos amours en fait, mais pour un film qui s'appelait Les Meurtrières, qu'il a essayé de faire après.mais il n'a pas réussi. Il n'a pas pu se monter donc il avait ce scénario qui s'intitulait Les Filles du faubourg, c'était l'histoire de cinq jeunes filles. Et, de fil en aiguille, en commençant le tournage et lui racontant moi des choses.c'est devenu A nos amours. Et il s'est centré sur un seul personnage, Suzanne.

Voilà. J'ai commencé à devenir actrice à travers ma rencontre avec Maurice. Par l'affection que je lui portais et que je lui porte encore. Les choses se sont faites comme ça. Mais j'ai vraiment décidé de devenir actrice après Sans toit ni loi [d'Agnès Varda, 1985 - NDLR] où je me suis dit : « Ca fonctionne bien.c'est un vrai métier...»
Avec Pialat, j'avais 15 ans et c'était un peu un "papa" pour moi alors je faisais le film avec beaucoup de facilité, ce n'était pas vraiment un travail. Lui était très bourru, avec des sautes d'humeurs très fortes. Il y a des gens qui le considèrent comme très méchant, mais c'était un homme qui était très humain et très protecteur.

       Comment Maurice Pialat vous dirigeait-il ?

Sandrine Bonnaire : On n'avait pas tellement besoin de parler au fond. Je crois que c'est pour cela qu'il m'aimait bien, c'est ce que j'étais complètement pure dans le métier. Je n'avais aucun artifice. A l'époque en tout cas ! (rires). Je n'étais pas contaminée par le métier, j'étais totalement innocente et je crois que c'est ce qu'il recherchait. Même avec des acteurs comme Depardieu qui avait un parcours beaucoup plus conséquent que le mien. Il cherche à épurer tout ce comporte l'acteur, toutes ses expériences.

Les mots qu'il disait, je ne m'en souviens pas exactement. Mais je me souviens d'une scène où j'embrassais le marquis dans Sous le soleil de Satan, et il me disait : « Non mais attends, tu n'as jamais embrassé un garçon de ta vie ?! Pourquoi tu fais ça comme ça ?! » C'est vrai que quand on fait du cinéma, on fait semblant et lui n'aimait pas ça.
« Dans la vie ça ne se passe pas comme ça, donc sois plus comme dans la vie. »
Et il voulait ça chez tout le monde, Sophie Marceau, Depardieu, Jean Yanne, Guy Marchand et tous les acteurs avec qui il a travaillé.

       Quels rapports entreteniez-vous avec les plans séquences de Pialat ?

Sandrine Bonnaire : Les plans-séquences installent l'acteur. On sent qu'on a du temps et qu'on est porté. On n'est pas "saucissonnés". Les acteurs respirent, prennent place, prennent corps.C'est formidable mais en même temps cela peut être très compliqué, très difficile. Ca veut dire du texte, savoir toute la scène par cour, ça veut dire : pas le droit à l'erreur. C'est un peu le principe du théâtre d'ailleurs. C'est tenir sa scène jusqu'au bout. Et c'est très gratifiant pour un acteur. Il y a un enjeu qui est beaucoup plus important. Cela nous donne une responsabilité beaucoup plus forte que quand on fait trois secondes ou une phrase et demie et qu'on coupe.

       La parole chez Pialat. La manière dont vous parlez chez Pialat ou la manière dont vous parlez chez Rivette est différente.

Oui. Je m'adapte à la demande du metteur en scène. Rivette est quelqu'un qui est tout le contraire de Pialat.
C'est quelqu'un qui prépare énormément les acteurs qui leur donne vraiment énormément d'indications, qui les prépare psychologiquement et qui dissocie la parole du mouvement. Alors que Pialat, c'est tout le contraire. Et moi je m'adapte. C'est le film de Jacques Rivette, c'est SON film, sauf si je suis en désaccord total. Mais à partir du moment où vous choisissez un metteur en scène au style bien spécifique, alors c'est comme un costume. Je réponds à une demande qui m'est donnée.

       Quant à la grande fidélité avec ses acteurs... Qu'est-ce qui l'avait poussé à faire appel à vous plusieurs fois ?

Sandrine Bonnaire : (silence). Il n'est plus là pour en parler. Je ne sais pas trop. Mais quand même, je crois qu'il aimait les gens qui étaient "présents". Qui avaient.[elle cherche ses mots]...qui avaient une présence. C'est toujours difficile de parler de soi car cela peut faire prétentieux de dire que j'avais une "présence" ou quoi que ce soit, mais je crois qu'il m'aimait parce je venais d'un autre monde. Et j'était totalement pure dans ce métier. Même pour Sous le soleil de Satan. J'avais fait quelques films entre temps, mais je ne faisais quand même pas partie d'un système. Et j'avais aussi quand même une marginalité, un sens critique des choses.

Quand Maurice m'a parlé de Van Gogh, au départ il m'a dit : « Lis les deux scénarios et je voudrais savoir ce que tu penses....» Alors je lui dis : « Mais Maurice, je ne jouerai pas dans le film.. »Il me dit : « Non et de toutes façons je ne veux pas que tu joues dedans. Mais tu es très critique et j'aimerais ton avis. Ton jugement m'intéresse. » Il aimait ça de moi je crois. Je n'étais pas dupe de certains choses. Pas dupe de l'artifice et de tout ce que comporte aussi ce métier. Pas que cela, mais aussi cela.

       En revoyant A nos amours, sur quoi seriez-vous critique ?

Sandrine Bonnaire : A nos amours, c'est totalement à part. C'est moi gamine. Je suis innocente de mes erreurs, avec les erreurs de scénarios, de montage. A nos amours, c'est un peu bancal. Il a rafistolé des choses.Il a rajouté des choses au montage, il avait un scénario, il s'en est fortement éloigné.et ça sent un peu dans le film, il y a des faiblesses.des récupérations..

Par exemple la scène de fin. Il revient à ce dîner, personne n'est vraiment surpris parce que ce n'est pas mis dans le scénario. Et quand je revois le film, je me dis qu'il n'y a aucun plan où je dis, surprise : « Oh Papa ! » par exemple..
C'est parce que chez Pialat, les choses ne sont pas amenées comme ça. C'est très chaotique ses tournages. On ne peut pas suivre une trame.

       Quelles scènes préférez-vous de votre collaboration avec Pialat ?

Sandrine Bonnaire : Dans A nos amours, c'est la scène de la fossette.

Je ne parle pas de Police, parce que je n'aime pas. Je ne m'aime pas dans le film.

Et dans Sous le soleil de Satan, j'aime tout le film, j'aime ma scène avec le marquis au début. Ma première scène. Et j'aime ma scène avec le docteur Gallet. Je trouve qu'à la fois il y a quelque chose de maîtrisé et il y a de la fraîcheur. J'aime ce qui l'a réussi à "choper". A un moment, il me pousse sur le canapé, j'ai mes bras comme ça et je ris. C'était en fin de prise.

Maurice ne coupait pas. C'est à dire qu'après le « Coupez ! », ça tournait toujours encore. C'est son talent. Il utilise les chutes et les bouts de scènes qui sont censées ne pas être dans le film. Il les met dans son film. Comme les claps de début. Il ne fait jamais de clap. Car il considère.il considérait.j'en parle toujours au présent.(silence). Le clap ça refroidit, l'acteur ça le prépare. Lui ne voulait pas qu'on répète. Quand il y a un vrai relâchement, une vraie distance. une vraie "détente".Un vrai recul. Et c'est là qu'on est le mieux, j'en suis convaincue. Essayer de s'oublier.

       Finalement pas de coupure entre la réalité et la fiction. Diriez-vous que ses films étaient fondamentalement autobiographiques ?

Sandrine Bonnaire : Il y a une part de lui partout. Dans A nos amours, pour le rôle du père, il s'est totalement identifié car c'était un peu un père pour moi. Il n'était pas censé jouer dans le film d'ailleurs. Il devait mourir. Et finalement, il a décidé qu'il ne mourrait pas car il me disait : « J'ai trop de plaisir à jouer avec toi alors j'ai décidé que je n'allais pas
mourir. » (rires)
. Dans Sous le Soleil de Satan, il y a cette phrase : « Je me sens vieux et je ne suis pas fait pour l'être. » Et ça c'est tellement lui.Il y a une part de lui oui. Et ce n'est pas pour rien s'il joue dans ces deux films.

Dans Van Gogh, il y a une part de lui aussi. Cette souffrance. Cet artiste mal compris. Il y a tout ça. Dans L'Enfance nue c'est lui aussi, petit. Ce gamin abandonné.C'est lui. Il ne m'a jamais trop parlé de son enfance.
Je ne l'ai su qu'après, ça. (silence).

       Dans Sous le soleil de Satan, Depardieu semble embourbé dans la terre et vous légère comme une anguille, comment Pialat a selon vous réussi à créer cela ?

Sandrine Bonnaire : Je crois que ce n'était pas voulu au départ parce que Depardieu devait maigrir de 30 kilos. (rires). Son personnage devait être plus frêle. Et Gérard a fait tout le contraire. Mais, pour reprendre votre mot "l'anguille", on ne sait pas trop qui est cette fille, c'est tout à fait juste. Mais ce n'était pas une décision consciente de Maurice.
Il était très spontané. Et c'est pour cela que je l'aimais.

       Pour finir, à quel film de Pialat êtes-vous la plus attachée et pourquoi ?

Sandrine Bonnaire : Sous le soleil de Satan. Parce qu'il y avait Bernanos et parce que je trouve ce film extrêmement bien maîtrisé. Les plus beaux films de Pialat selon moi sont Van Gogh (1991) et Sous le soleil de Satan (1987).
Dans Van Gogh, Pialat a compris l'homme. Il a compris la souffrance de cet homme. En plus, Maurice était peintre au départ. Il connaissait extrêmement bien la peinture et c'était sa première vocation, sa première passion - même s'il ne raconte pas la peinture dans Van Gogh, mais l'homme -. C'est un peu lui.
Ce qui l'intéressait c'étaient les gens, l'humain.


Nous avons terminé cette entrevue en demandant à Sandrine Bonnaire d'écrire un mot sur le cinéaste spécialement pour www.maurice-pialat.net. Très émue, elle a écrit : « Le cinéma de Maurice me manquera et l'homme encore plus. »

Propos recueillis le 19 juillet 2003 lors des 44èmes "Ciné-rencontres" de Prades (France).

Remerciements : Sandrine Bonnaire et son agent, ainsi que Laurent Bourdier (Président des 44èmes "Ciné-Rencontres" de Prades), Corinne Vuillaume et Jérôme Lugan.

Filmographie de Sandrine Bonnaire :
http://us.imdb.com/Name?Bonnaire,+2BSandrine

 

Rémi Fontanel et Alexandre Tylski, cadrage Août 2003

 

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