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C'est
au cours du Colloque "Analyse et réception sonore au
cinéma" à Aix-en-Provence qu'Aurélio Savini
a eu le plaisir de rencontrer Antoine Bonfanti. Preneur de son,
ingénieur du son, mixeur… au cours de sa longue carrière
- plus de 400 films - il est intervenu à toutes les étapes
de la création sonore d'un film. Il nous parle de ses collaborations
avec Jean Rouch,Chris Marker, Jean-Luc Godard & Alain Resnais.
Aurélio Savini :
Quels sont les changements, les évolutions que vous avez
pu constater concernant les demandes des metteurs en scène
?
Antoine Bonfanti
: Je crois que le nouveau son s'est installé tout seul. C'est
vrai que… on peut dire qu'avec Rouch et Marker c'est la première
fois qu'on mettait des micros dans la rue. On était confiné
dans nos studios et on s'est aperçu que le son, le bruit
qui entourait les choses, donnait un résultat extraordinaire.
Il y avait des choses qui se créaient… des sons qui
se croisent… et c'est vrai que, si on écoute, deux
voitures qui se croisent dans une rue, ce ne sont pas deux voitures
qui vont l'une à côté de l'autre… Je crois
que le plus beau son que j'aimais, c'était les sons des Formule
1. Quand ils étaient de l'autre côté du circuit,
on savait plus si c'était de l'orgue, du vent, de la mer…
Il y avait un "fazing" général de tous les
sons, de tous les moteurs de voitures, c'était une merveille
! Qu'est-ce que c'était beau !
AS : Chris Marker, Jean-Luc
Godard, Alain Resnais, ils avaient une culture du son ou, en fait,
ils voulaient transgresser les conventions, comment ça se
passait ?
AB : Non, c'est
devenu naturel. Resnais, au départ, n'aimait pas le son direct.
Il n'avait pas l'habitude, il n'avait jamais fait de son direct,
il a toujours tourné au Caméflex et quand on est arrivé…
on a eu du mal à l'amener au son direct… Muriel, tout
a été refait, après on a fait La Guerre est
finie, il y avait moitié son direct et moitié doublage.
AS : Et Godard ?
AB : Godard, il
voulait que du son direct !
AS : Pourtant A Bout de
souffle est post-synchronisé…
AB : A Bout de
souffle oui, mais c'est son premier…
AS : Comment
est-il venu au son direct ?
AB : Je crois qu'il
s'est aperçu qu'il avait beaucoup plus de choses avec ses
acteurs en son direct, qu'en son doublé sur un plateau. C'est
vrai que c'est difficile pour un acteur de se remettre dans des
conditions d'extérieur quand on est dans un auditorium. On
n'a pas du tout la même impression sonore de ce qu'on donne
dans un audi que dans ce décor-là…
AS : On
dit que Godard improvise alors que Resnais a un projet, qu'en pensez-vous
?
AB : Non, Godard
arrivait, il faisait ses petits dessins (rires), il disait j'veux
ça à son cameraman…
AS : Et à vous, que vous disait-il
?
AB : Moi, c'était
dans La Femme mariée où il m'a dit…. On tournait
dans une île de la Seine, du côté de Neuilly,
et on attendait qu'un train de marchandises passe sur le pont métallique
derrière pour dire "moteur" : "Eh… dis
! Jean-Luc !…", alors il m'a dit "Non, non, j'veux
entendre deux mots", j'ai dit : "Mais pourquoi elle a
une page de texte ?", - "Parce que quand elle parle elle
marche bien" (rires)… C'est des choses quoi...
AS : C'est à l'expérience
qu'il décide certaines choses… A bout de souffle, c'est
au contact de la matière, du nombre de rushes, qu'il a décidé
un certain type de montage alors qu'Alain Resnais a peut-être
un projet plus global…
AB : Oui… lui, c'est monté
dans sa tête… Je t'aime, je t'aime… c'est…
c'est monté.
AS : Et Chris Marker ?
AB : Chris lui,
c'est complètement différent, il partait du principe
qu'il ne fallait pas mélanger les choses, que par moment
c'était l'image qui donnait le rythme, et à d'autres
moments, c'est le son qui donne le rythme. Donc, il faut bien concilier
les deux.
AS : Comment est né
le projet "photographique" de La Jetée ?
AB : Sur La Jetée…
Quand on tournait Le Joli mai j'avais mon appareil photo, j'avais
acheté mon premier Pentax Spotmatic à Hong-Kong. Je
m'amusais à prendre des photos de temps en temps, j'avais
mon micro derrière moi pour pas avoir le "cloc"
de la photo. Chris me dit "Tu sais bien que c'est interdit
de prendre des photos", "- Oui Chris, c'est pour voir…",
"- Qu'est-ce que c'est que ça ? Fais voir ! Mais c'est
un 24 x 36 ! Réflex ! Donc je peux cadrer comme je veux maintenant
!?". Et puis il est parti avec mon appareil photo (rires)…
AS : Et pour les sons ?
AB : Il m'appelait et me disait
: "J'ai besoin de ce son… j'ai besoin de ce son, ce son,
ce son..." et jamais je n'ai vu une image. J'ai vu la première
image quand j'ai fait le premier mixage !
AS : Vous avez été
surpris ?
AB : Non, non,
les grandes photos sur la jetée…
AS : Il y a des voix, le
commentaire, des bruits, des sons…
AB : Oui, il y
a des sons, le Caravelle d'Orly qui s'enchaîne avec les chants
grégoriens… et ça s'est passé tout seul…
je l'ai fait du premier coup. Naturellement, je me suis planté
quand le commentaire est arrivé par ce que là j'avais
pas prévu mon niveau correct. Alors bon, et merde ! Et Chris
dit, il passe à l'interphone et dit à la cabine, "Cette
bobine, vous me la conservez, on n'y touche plus parce que ce qu'il
a fait là, il le refera jamais (rires), et en plus c'est
vrai ! Quand on fait un enchaîné et qu'il est impeccable,
si on se plante, si on doit le refaire, on le refera jamais, on
va y penser, on cherche des gestes… mécaniques. Mais
c'est pas mécanique, c'est les doigts qui bougent à
un moment donné.
AS : Il a mis combien de
temps pour le montage ?
AB : Il a fait
ça pendant le montage de Joli mai, c'était une respiration,
il n'a pas duré très longtemps.
AS : Trouvez-vous que les
metteurs en scène sont plus exigeants au niveau du son ?
AB : Alain (Resnais)
sait très bien ce qu'il veut, une musique c'est au quart
de millimètre, là elle est bien, là elle est
pas bien.
AS : Ils
étaient plus curieux il y a 40 ans ou maintenant ?
AB : Maintenant,
il y en a qui redécouvrent le son, on commence à redécouvrir
le son direct. Quand on met son micro et qu'on a des belles choses
devant son micro, ils sont étonnés.
AS : Comme certains chefs
opérateurs par rapport à la peinture, avez-vous un
petit musée imaginaire constitué de "pièces
sonores" ?
AB : J'ai fait
en Corse une pièce de théâtre où tout
le texte a été enregistré parce que c'était
Christophe Colomb, la pièce faisait 5 heures, il y avait
70 acteurs amateurs et on se demandait comment ils allaient faire
pour tenir 5 heures de texte. Alors j'ai proposé au metteur
en scène qu'on les enregistre, je suis allé voir le
décorateur, je lui ai demandé de me montrer ses dessins
de décor, et j'allais chercher des pièces qui pouvaient
correspondre au décor, pour retrouver la pierre du décor,
et on a tout enregistré dans des monastères, des châteaux,
des couvents…
AS : En fait, il faut multiplier
les expériences…
AB : Oui.
AS : Il n'y a pas de musée
du son par exemple, alors qu'il y a des musées de peinture…
AB : Il y a quand
même maintenant des vidéothèques qui ont des
sons bizarres.
AS : Qu'en pensez-vous ?
AB : Ça
dépend, y'en a qui sont bien, y'en a qui me hérissent…
AS : Et les bruits du genre
un verre qui tombe…
AB : Oui mais,
un verre qui tombe, on l'a toujours eu.
AS : Il existe des CD d'ambiances.
AB : Ce que je
n'aime pas justement, c'est les sons d'ambiance qu'ils font où
il y a une minute, une minute et demi d'ambiance. Une ambiance,
elle doit vivre sa vie. Quand je faisais des ambiances avec mon
Nagra, je faisais un quart d'heure ou une bobine entière
parce que… un vent, il est vivant, donc si on en prend un
petit morceau et qu'on fait une boucle c'est plus le vent : c'est
plus le même. On arrivait à tricher un peu en le prenant
une fois à l'endroit, une fois à l'envers et là
on arrivait à faire des vents assez longs en boucle sans
qu'on entende la collure. Y'a rien de plus horrible que d'entendre
la collure d'une boucle… Le petit son répétitif…
Y'en a dans la nature, y'a des "piafs" qui sont en boucle,
ils sont là… sur un petit bout d'arbre… sauf
les rossignols. Il y a un rossignol, je l'ai enregistré,
j'avais 20 minutes : il ne fait jamais 2 fois la même chose,
c'est extraordinaire.
AS : Quels sont vos plus
beaux souvenirs ?
AB : C'est sur
des films d'Azimi, Les Jours gris, c'était son premier film…
J'ai fait 3 films avec Resnais, 3 films avec Azimi, 3 films avec
Delvaux. Delvaux, j'adore L'Homme au crâne rasé et
Un soir, un train. Il a créé une atmosphère
dans Un soir, un train… Il faut dire qu'on a tourné
à 2 heures du matin dans les marais autour d'Anvers. Il y
avait de la glace qui se formait autour de nos chaussures, c'était
horrible. Pour faire des silences de neige (parce qu'il neigeait
en plus !) je me mettais sous les sapins et j'attendais que la branche
des sapins soit bien pleine de neige, qu'elle plie pour entendre…"oufff"…
de la neige sur de la neige…
Propos recueillis par Aurélio
Savini. Aurélio Savini est auteur d'une thèse à
Paris VII Jussieu sur "La Mise en scène cinématographique",
et intervenant réalisateur pour l'Education Nationale.
Remerciements : Antoine et Maryvonne
Bonfanti, Thierry Millet, l'Université de Provence ainsi
que l'Institut de l'Image d'Aix-en-Provence
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