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Catherine
Breillat est une cinéaste médiatique. La presse se sera surtout
intéressée à elle pour avoir fait tourner Rocco Siffredi, la star
du porno, et pour avoir défié les codes de censure, mais
cette même presse aura-t-elle réellement questionné la cinéaste,
concrètement, sur ses films et sa mise en scène ? C'est précisément
là-dessus que nous avons souhaité discuter avec Catherine Breillat.
La cinéaste nous a répondu avec une vive intelligence et un regard
dévorant, sur tout.
Alexandre
Tylski: Il y a dans vos films, une préoccupation prégnante
autour de la mort sous toutes ses déclinaisons. Dans la scène
finale de A MA SOEUR par exemple, la mort surgit brutalement, sans
effets d’annonce…
Catherine Breillat: Pourtant
c’est tout le temps dit. (sourire). Ce que je trouve incroyable
dans un fait divers, c’est qu’il n’est pas prévisible
quasiment la seconde d‘avant. Le problème du fait divers
c’est qu’il est impensable qu’il vous arrive.
C’est ce que cache je pense toutes les dramaturgies qui sont
quelque part convenues car on vous montre des choses très
violentes mais qui ne peuvent arriver qu’aux autres puisqu’on
est prévenu que cela doit arriver. Et puisqu’on est
prévenu, cela ne va pas nous arriver.
A MA SŒUR est inspiré
d’un fait divers, la hache dans le pare-brise… Et quand
on s’arrête sur une aire d’autoroute avec ses
enfants, qui peut avoir peur de cela ? Personne. D’ailleurs
pendant que je tournai, il y a eu un fait divers similaire, très
étrange. C’est toute une famille qui allait se promener
et pique-niquer… en ville ! Quelqu’un est monté
dans la voiture au feu rouge. Il a mis les parents dans le coffre,
il a violé la fille et l’a tué. Les parents
avaient le téléphone portable, ils ont appelé
la police, mais, entre temps, l’assassin a ouvert le coffre
et les a tué aussi et voilà. C’est la violence
et la brutalité de l’instant même.
AT: Vous décrivez
la violence comme rarement au cinéma…
CB: En terme de cinéma, personne
n’avait ça ainsi. D’ordinaire, on place un plan
intermédiaire entre l’assassin et la hache et à
l’intérieur de la voiture. En général,
c’est un plan sur l’impact de la hache sur le pare-brise,
en gros plan, car soit disant, ça « dope » la
scène. Mais en fait non. Ils tournent ainsi pour montrer
comme c’est beau de faire comme ça. Mais c’est
un plan déjà vu, que tout le monde a fait. A quoi
on s’attend. C’est une émotion, certes violente,
mais qui a déjà sa grammaire. Donc ce n’est
pas de la violence. La violence c’est quelque chose qui n’a
pas de grammaire sur les spectateurs. Moi je voulais faire l’inverse,
et cela a été très compliqué à
obtenir. Je ne voulais pas de plan de coupe. Il fait voler le pare-brise
dans le même temps qu’il fend le crâne de la jeune
fille.
Ensuite, il y avait le problème
de la violence qui « s‘exprime. » Déjà
je n’avais pas d’effets spéciaux très
sophistiqués, car c’est abominablement cher, et je
ne pourrais de toutes façons jamais faire cette violence
à l’américaine. Cela aurait été
tout le budget de mon film pour faire 10 secondes. (rires) Et dans
le fond, puisque je fais du cinéma d’auteur, il faut
que je trouve comment tourner cette-scène-que-tout-le-monde-a-fait
mais comme personne ne l’a envisagé. Et je me suis
dit que c’est la sidération. Et donc que contrairement
à ce que faisait tout le monde, en montrant des cris et du
sang avec des gens qui se débattent, et que cela soit "ça"
qui montre la violence de la scène: moi j'ai montré
la violence sans un mot. Comme dans Mouchette, cet assassin est
un hors la loi et ils sont fascinés l’un par l’autre.
AT: Il y a un lien hypnotique…
CB: Oui. Regardez quand un serpent
regarde une proie, la peur hypnotise. J’ai voulu montrer la
peur qui hypnotise, comme la danse avec la mort, ou la corrida,
le taureau va être tué. N’empêche qu’il
danse. Et je pense que la victime danse avec le bourreau. Il y a
à ce moment là une fascination où le temps
est fragile. Et il se multiplie comme ça. On ne court pas,
on ne crie pas. Et on regarde ce qui va s’accomplir, fraction
de seconde après fraction de seconde. Dans l’incompréhension
que cela arrive et la fascination que cela se produit.
Je crois que personne ne peut concevoir
sa propre mort. Elle est toujours dans la fraction de seconde, elle
est imminente, le temps se subdivise. Quand nous savons que cette
mort est inéluctable, nous démultiplions et cela ne
donne pas envie de courir ou de crier, le temps est fractionné
et devient de l’immortalité, la seconde devient éternelle.
Parce qu’on ne peut arriver à la fin de la seconde.
Nous concevons la mort, nous fractionnons le temps et donc c’est
muet. C’est une énergie incroyable de faire fractionner
le temps. C’est muet et les gestes sont lents.
AT: Comment se gère
une telle scène sur un tournage ?
CB: Cela a été une
vraie bataille. J’avais toujours dit que c’était
la sidération que je cherchai, mais, ensuite, quand on la
met en scène, les plans ne sont pas encore montés
sur le tournage, et il est impossible de prévoir que cela
va fonctionner.
Mon assistant qui m’aimait
beaucoup, et mon producteur me disaient : « Non mais Catherine
quand même, ça va être ridicule ! Il faut quand
même qu’elle se débatte un peu la fille. Il faut
qu’elle crie un peu... » Et je leur disais : «
Non, c’est un concept, c’est un peu, beaucoup ou pas
du tout. Si je fais « un peu », je fais un film ridicule.
» Alors j’ai dit « pas du tout ». Je prends
un risque. Si, au montage, il s’avère que les gens
éclatent de rire, parce que c’est complètement
muet, je n’ai pas l’argent de le retourner si je fais
une erreur. C’est purement une conception mentale. Et heureusement
cela ne peut se montrer que quand le film est monté. C’est
très compliqué…
Depuis, c’est mon plaisir
absolu quand je vois le film dans tous les pays du monde pratiquement.
Je vais beaucoup dans les pays anglo-saxons et lorsqu’on fait
ces images mentales, sans image de violence à l‘américaine,
c’est un hurlement de terreur dans la salle. Alors que c’est
totalement artisanal. La manière dont le pare-brise vole
en éclats, le silence, tout. Ce sont des moyens tellement
pauvres en terme de violence physique que cela ne requiert pas beaucoup
d’argent pour faire les images. Mais c’est de la violence
mentale et conceptuelle. Comme quoi, le cinéma c’est
bien de la pensée. Pas des images.
AT: Et vous en êtes
arrivée à cette scène finale d’une grande
puissance dramatique sans avoir non plus usé au préalable
d’aucun suspense…
CB: Les gens vous disent qu’il
faut un suspense, ils font tout avec des gros sabots, avec la musique,
etc. Cette grammaire de la violence qui fait que les spectateurs
savent très bien où on va. Et moi cela m’a toujours
amusé que mes personnages disent les choses comme des mensonges,
comme de la provocation lorsque la jeune fille s’arrête
sur le bord de l’autoroute. Ou quand la petite au début
dit sa première fois. Tout est déjà désiré
dans le fantasme. Le fantasme n’est jamais une réalité,
il ne se réalise jamais. Or, on ne peut pas penser qu’un
metteur en scène se paie le luxe de dire ce qui va arriver
en fantasme, et cela m’amuse énormément de le
faire justement.
AT: Outre la mort, le thème
de la déchirure est présent aussi dans ce film…
CB: Oui sans compter les ravages
de la tempête de 1999 en France. Mais ce film est d’abord
sur le thème de la métamorphose. Et j’avais
vu la métamorphose d’une manière très
surprenante à ma maison en Bretagne. Le 15 août de
cette année-là, des chenilles ont convergé
vers ma maison. Toutes noires. Au début, je les trouvai un
peu répugnantes. Après, je me suis dis : « Des
chenilles, ce sont des papillons, ce n’est pas répugnant.
» Et j’ai surtout essayé de savoir de quelle
espèce de papillon c’était. Or, j’habite
du côté du phare du paon. C’étaient donc
des chenilles de paon du jour. J’en avais plein, avec des
chrysalides.
Et je me disais : « Il faut
que je vois la métamorphose de ces chenilles et comment cela
devient de la chrysalide. » C’est très mystérieux.
Quand je me plante devant pour voir, elles ne peuvent pas se transformer,
car elles sentent qu’on les regarde, elles se mettent alors
en état de mort apparente, comme dans mon film ROMANCE. C’est
vraiment l’œuvre noire. C’est vraiment incroyable,
comme des hippocampes. S’il y en a une qui les touche, elles
redeviennent vivantes et se mettent ailleurs. Au moment où
je partais de la maison pour rentrer à Paris, j’attendais
le tracteur (il n’y a pas de voiture sur l’île)
et, tout d’un coup, je vois la métamorphose. Et cela
m’a absolument sidéré. C’est instantané.
Ces chenilles qui ont déjà l’air de cadavres
de poussière sont accrochées par l’abdomen,
par le fondement, par le cul en fait. La tête est en bas,
et cela fait comme un hippocampe au niveau du sternum. Et tout d’un
coup au niveau du sternum, c’est comme un feu vert incandescent
qui se produit. C’est d’une violence visuelle, et d’une
violence tout court, incroyable. Du sternum à la tête,
cela tombe par terre. Le papillon est fait du ventre ou du cul,
et ce cul va devenir la tête. Ce sont des nymphalidés.
Des papillons qui font des chrysalides.
En l’espace de quelques instants,
on est abasourdi ; ce feu vivant était d’un vert, d’un
vert ! Un vert incandescent ! Comme les entrailles de l’enfer,
je ne sais pas, cette espèce d’énergie incroyable…
En trente secondes, c’est un temps qu’on ne mesure pas,
on est saisi : le papillon est fait. Ce n’est pourtant pas
ce qu’on dit. Je n’ai pas lu un livre où c’est
marqué. Le papillon est fait, c’est à dire que
le cul de la chenille, la chrysalide a laissé comme un sarcophage
de papillon, comme un sarcophage égyptien. Et dans la tradition
égyptienne, dans le passage de portes et le livre d’éternité,
ils parlent du feu incandescent vert issu de lui-même. Sur
un personnage absolument tout en noir. Cela a beaucoup à
voir je trouve avec le paon du jour qui d’ailleurs s’appelle
paon car il est aussi relié à la tradition herméneutique
et à la nymphe et la vache, c’est très étrange.
AT: Tourner en France dans
des paysages ravagés par la tempête a été
donc une chance pour vous si j'ose dire…
CB: Oui car A MA SŒUR, je devais
le tourner d’abord en Sicile, près de l’Etna,
nous étions à dix jours du tournage et on reçoit
le nouveau devis qui devait être beaucoup moins cher, et c’était
le double ! J’ai vu mon producteur devenir blanc. Le film
ne pouvait pas se faire. Pas dans ces conditions-là. Et je
me suis dit que, dans une telle situation, quand on ne peut pas
faire front, il faut s’évader par le haut. Et comme
le film est sur la métamorphose, il me fallait trouver un
autre endroit. Et ne pas retarder le film. Et puis ces jeunes filles
étaient tellement sublimes sur des murs blancs, j’ai
pensé à cette maison qui appartient à une amie
de Dominique Rocheteau, où j’avais passé les
vacances. Et je me suis dit j’allais transposé A MA
SOEUR là. Comme je connais Rocheteau, footballeur très
connu dans la région, cela faciliterait toutes les autorisations
en un quart de secondes. (rires) Et mon amie me dit : « La
maison a changé, il y a eu la tempête, les arbres sont
arrachés. » Alors je dis : « C’est magnifique,
ça prouve que je devais le faire là. » Voilà.
Par ailleurs, l’importance
de la métamorphose dans le film trouve un écho dans
le maillot bain vert de la petite, vert comme la chrysalide. Elle
est singulièrement belle, elle a une manière de sortir
avec tout le corps, on ne se dit pas qu’il faudrait qu’elle
soit plus maigre. Je l’ai aussi choisi parce qu’elle
avait un regard gris. C’est ça que je voulais, je voulais
un regard à la Vanessa Redgrave. Il y avait d’autres
petites filles grosses très mignonnes aussi, mais qui n’avaient
pas ce pouvoir d’imaginaire dans les yeux. (silence) De toutes
façons, elle est formidable. J’ai refait des essais
avec elle. On l’a met devant une caméra, et c’est
magique, c’est une très grande actrice je pense.
AT: Pour finir notre entrevue
: vous êtes aussi écrivain que cinéaste, quel
lien feriez-vous entre l’acte d’écrire et l’acte
de réaliser ?
CB: Je n’appellerais pas cela
« réaliser » : car « réaliser »
voudrait dire qu’on filme un scénario, ce n’est
pas du tout ce qu’on fait. Le scénario c’est
le premier creuset. Evidemment on y met toute son âme, mais
dans le fond elle est codée. Quand on est sur le plateau,
quelque chose d’autre vous apparaît, c’est ce
que je mets dans SEX IS COMEDY, il y a un tel enjeu, c’est
comme la métamorphose, quelque chose vous apparaît.
Alors bien sûr, c’est écrit, sinon rien ne pourrait
se dissoudre et apparaître, mais, moi, je ne le sais pas,
je ne le sais que sur le plateau. Donc je ne réalise pas
le film, je ne filme pas le scénario, le scénario
se dissout, comme des creusets magiques. Ensuite il y a le dernier
creuset qui est malgré tout le montage - qui semble moins
important mais en fait on dit que le film « est fait »
quand il est tourné mais il faut quand même le trouver.
Il a beau être fait, il n’est pas encore apparent.
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Propos recueillis par Alexandre Tylski le 27 septembre 2003
à Albi.
Photo de David Lombourg Copyright/Objectif-Cinéma
Copyright. Prise de son : Tristan Soudarin. Remerciements : Hélène
Laurichesse (ESAV, France), Ludovic Graillat, le Cinquième
Festival des Jeunes Réalisateurs Français (Albi, France)
et Corinne Vuillaume.
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