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La
carrière de Robert Aldrich, l’usine à monstres
Robert Aldrich (1917-1983) était un cinéaste
américain du siècle dernier. « L’homme
était grand et gros, sans un atome de graisse. Menton fort,
yeux vifs et rire homérique. La main, prête à
broyer, se révélait être d’une douceur
soyeuse complètement inattendue. L’homme buvait parfois
du coca, mais savait s’en excuser : " Je sais que c’est
idiot, mais je n’y peux rien : je suis américain."
Ses films étaient à son image : pas de graisse, extravertis,
style à l’emporte pièce, cadrages bétons,
montage à la truelle. » (cf. Le cinéma
vu par les cinéastes, Positif n°400, Juin 1994). Le "Gros
Bob", comme les moqueurs le nommaient, était un héritier
indirect des Rockefeller, famille avec laquelle il allait violemment
rompre pour aller travailler à 24 ans comme assistant à
la production chez RKO. Il prit ses marques et fit son chemin jusqu’à
établir sa propre réputation au sein d'Hollywood en
devenant le plus demandé des assistants réalisateurs
de1945 à 52. Il assiste et sauve parfois les débutants
hésitants comme Joseph Losey ou Albert Lewin, il apprend
avec les autres : Charles Chaplin ou Jean Renoir.
En 1953, il passe pour la première fois
à la réalisation avec une petite série B de
studio : "The Big Leader". Un entraîneur
teigneux (Edward G. Robinson) transforme de jeunes étudiants
en véritables terreurs de football américain. Dès
lors, il va tourner 30 films en presque 30 ans : Western, Film de
Guerre, Film noir, Politique fiction, Suspense horrifique, Film
d’action, Mélodrame, Drame, Satire. Après le
soutien financier et physique de la star Burt Lancaster (les deux
hommes produiront deux westerns majeurs de l’histoire avec
"Apache" (1954): l’un des premiers westerns
pro indien de l’histoire et "Vera Cruz"
(1954): genèse de tous les westerns italiens à venir).
Après ces deux immenses succès, il ne tourne au sein
d'Hollywood que des petits films qui ne seront remarqués
qu’en Europe. Trop convulsifs, trop originaux, trop violents,
les films d’Aldrich s’écartent du système
en vigueur et le cinéaste se range aux yeux de l’industrie
du coté des fortes têtes, des "mavericks".
Comme Fuller et Peckinpah.
Mais c’est surtout avec "The Big
Knife" (1955), "Kiss me Deadly" (1955)
et "Attack !" (1956) qu’Aldrich déploie
pour la première fois la rigueur formidable qui servira sa
figure-mère : celle de l’aventure humaine construite
par rapport aux relations antagonistes du monde brutal auquel elle
est confrontée. Ces œuvres seront rejetées aux
Etats-Unis mais célébrées par des adorateurs
passionnés en Europe. Pour anecdote, Aldrich est le seul
cinéaste à réconcilier les deux frères
ennemis qu’étaient "Positif" et "Les
Cahiers du Cinéma". Dans ces trois œuvres essentielles
du cinéma américain des années cinquante, la
morale est individuelle, elle garde une seule justification : La
survie, la violence intrinsèquement liées au fait
même d’exister.
Ces films sont intransigeants mais l’homme
reste lucide, jusqu'à dans ses excès, en vue d’une
indépendance qu’il recherche à tout prix. Malgré
les œuvres de commande que sont : "Autumn Leaves"
(1956) et "Garment Jungle" (1957) dont il est
viré pour gauchisme brutal… Il tente de camoufler "The
Big Knife" et "Attack !". Hollywood
n’aime pas les provocations et le punit sévèrement.
"The Big Knife" reçoit une volée de bois
vert. Quant à "Attack" (peut être
le chef d’œuvre d’Aldrich de sa première
période) il restera l’un des rares films américains
à ne pas recevoir le concours de l’armée. Le
film recevra pourtant le prix de la critique au Festival de Venise
en 1956. Après ces problèmes, Aldrich ne tourne que
dans des œuvres de commandes charcutées par des producteurs
inquiets : en 4 ans, pas un seul produit vraiment abouti. Malgré
"Baby Jane" (1962), cauchemar théâtral
et réflexion visionnaire sur les enfants monstres du show-bizness,
il revient à Hollywood avec un navet englobant l’exécrable
Rat Pack de Sinatra : "Four for Texas" (1963)
Mais Aldrich obéit et fait mine de rentrer
dans le rang. Enfin en 1967, il réalise "Dirty Dozen"
dont le succès international lui donne enfin les pleins pouvoirs.
Celui de créer ses propres Studio. Mais le malentendu, définitivement
implanté, est d’autant plus important. Le film était
tellement bien fait, tellement violent, que beaucoup le voient comme
une apologie fasciste, là où il y a en réalité
un terrible pamphlet anti-militariste. En fait, "Attack
!" et "Dirty Dozen" disent absolument la
même chose et avec les même acteurs : Lee Marvin, Richard
Jaeckel… La guerre ne peut être gagnée que par
des dégénérés, des criminels imbéciles.
Aldrich ruse mais expose remarquablement sa dialectique. La deuxième
partie de sa carrière, du milieu des années 60 jusqu'à
sa mort, sera ignorée de nouveau aux USA et cette fois-ci
méprisée également en Europe.
Pourtant rarement visibles, les films de la dernière
période : "Sister George" (1968), "Lyla
Care" (1968), "Grissom Gang" (1971),
"Ulzana Raid" (1972), "Emperor of the
North" (1973), "Twilinght’s Last Gleaming"
(1977) et surtout "All the marbles" (1981) restent
des œuvres grandioses, iconoclastes. Des films brutaux, bouleversants,
désespérés, apocalyptiques. Traversé
de cataclysmes (la course folle à travers les balles dans
le final de "Too late for the hero" (1970), la
masturbation lesbienne dans "Sister George",
la fin de "Lyla Care", les splits screen de "Twilinght…")
les films d’Aldrich reflètent tous la vision d’un
homme face à la folie et la violence de son temps. Si (après
ses débuts tonitruants) la critique s’est très
vite détournée de ce qui faisait le talent de cinéaste
d’Aldrich, c’est le plus souvent parce que ses films
n’aimaient exalter qu’une seule et même chose.
Les ogres transpirants aux rictus sadiques, les vieilles psychopathes,
les déments de toutes sortes…
En bref, les monstres hideux d’une humanité
n’ayant plus une quelconque trace d’humanité.
Les monstres, Aldrich les a aimé toute sa vie et dans tous
ses films. Il leur en dédiera un : le plus gauchiste et le
plus iconoclaste des années 70 : "Choirboys"
(1977). Des masques ricanants et sardoniques se délectant
d’incarner et de faire le mal. Des êtres malfaisants
ou plus simplement abjectes de bêtise. Des monstres systématiquement
agrémentés de cette outrance et de cette emphase typiquement
reconnaissable parce qu’elle s’accompagne toujours d’un
vrai regard moral. Les monstres, chez Aldrich, demeurent le principal
fil conducteur de ses films. Avant d’êtres des figures
mythologiques, des icônes du mal ou même des poncifs,
les créatures d’Aldrich étaient avant tout des
acteurs remarquables : toujours à la limite du cabotinage.
C’était Rod Steiger dans "The Big Knife"
en mogul effrayant, Eddie Albert en commandant lâche dans
"Attack", Ralph Meeker en privé fasciste
dans "Kiss me deadly", Bette Davis hideuse, pathétique
et géniale dans "Whatever Happened to Baby Jane
?", John Cassavetes en inoubliable Victor Franco dans
"Dirty Dozen", Peter Finch en cinéaste
de génie à la Sternberg dans "Lyla Care",
Irene Dailey en épouvantable bloody mama dans "Grissom
Gang" et bien sûr Ernst Borgnine, l’acteur
fétiche d’Aldrich.
Borgnine et son visage rond, son rictus démoniaque
et ses yeux exorbités demeurera la quintessence du mal chez
Aldrich. Ils tourneront 6 films ensemble. Avec comme aboutissement
suprême "Lyla Care" en 1968 et "Emperor
of the North" en 1973. Ces films d’une trivialité
absolue et finalement d’une audace admirable, foulant aux
pieds tous les tabous, demeurent de purs joyaux de cinéma.
A des années lumière des pensums bourgeois, académiques
et empourprés de naphtaline que l’on nous fait passer
pour des réussites (Adolphe de Benoît Jacquot, Esther
Kahn de Arnaud Dépléchin) ainsi que ces nouveaux films
anti-bourgeois comme Total Western ou Irréversible…Téléfilms
statiques ou pétards mouillés sans point de vue.
Les films d’Aldrich, eux, nous auront montré
ce que peut un artiste dans une industrie sclérosée
par le manque d’audace. Bien sûr, il est difficile d’accepter
tout à trac des indiens qui jouent avec des crânes,
une grosse lesbienne alcoolique et pathétique, des militaires
névropathes, des flics
fascistes en portes jarretelles ou des catcheuses
ultra violentes qui tentent de survivre dans ce monde infâme
à coups de pieds et poings. Mais c’est probablement
l’essence même de la dialectique Aldrichienne que de
souligner que ce monde, hélas, n’est pas fait pour
les êtres fragiles, et qu’il s’agit toujours chez
Aldrich de lui ou de nous.
Etude de cas : All the marbles
(1981)
All The Marbles est le film testament
de Robert Aldrich.
Après une décennie des plus colorées,
des plus fluctuantes : avec le massacre par les producteurs de Twiling’s
Last Gleaming et la commande impersonnelle qu’est Frisco
Kid (1979), Aldrich semblera parachever sa filmographie par
une suite de désillusions. Son film le plus personnel Hustle
(1975), sera un désastre commercial. Plus personne n’attendra
quelque chose de convaincant de ce vieux cinéaste, célébré
dans les années cinquante, mais définitivement rangé
dans les espoirs déçus par la critique internationale.
Pourtant, comme les dernières œuvres
des immenses cinéastes, …All The Marbles est
un film harmonieux, rempli d’une sérénité
presque élégiaque. A l’image de ces mémorables
plans de voiture parcourant les immenses et esseulées routes
d’une Amérique provinciale et ouvrière. Un périple
aux sons des Leoncavallo et Paglacci.
Mais ce qui frappe le plus, dans cette œuvre
à la profonde honnêteté, c’est l’équilibre
et le parfait entendement entre la violence (intrinsèquement
liée au tempérament d’Aldrich et de ses personnages)
et les plages d’accalmies admirablement agencées –
dans un script pouvant sembler somme toute assez répétitif.
On pense à ces scènes touchantes entre les deux catcheuses
se réconfortant dans de minables chambres d’hôtels.
Ou le brusque sursaut de tendresse du manager (Peter Falk, merveilleux)
envers la catcheuse qui n’a cessé de l’aimer.
On n’a souvent taxé Aldrich de gauchiste
violent, d’enragé misogyne. Et c’est vrai que
les Sister George et les Ma Grissom ne sont pas
des femmes mais de véritables monstres. Pourtant ici, l’attention
et la tendresse dont il fait preuve envers Vicki Frederick et Laurene
Landon (remarquable l’une comme l’autre) fait exploser
la légende du fameux metteur en scène macho. Aldrich
donc, surprend. Et détourne les idées toutes faites
sur ce genre de spectacle. Ici, nul voyeurisme racoleur, mais une
succession de coups violents dans les côtes, les estomacs
et les visages de ces deux femmes aux corps superbes. Des corps
souffrant et tombant afin de parvenir un jour au succès…
à leur rêve de petite fille.
Certaines images, par leurs violences, touchent
régulièrement au subconscient du spectateur. Terrifiants
et inoubliables plans de ces poupées, à la fois adorables
et robustes, s’effondrant en plongée verticale (dans
un bruit assourdissant) sur la tête géante du lion
du casino de la MGM à Las Vegas. A l’exception de Fuller,
Aldrich sait rendre comme personne les contorsions à la fois
bestiales et charnelles de deux corps en lutte. Mais c’est
dans ce type de combat, métaphore récurrente du pouvoir,
que leur rêve pourra se concrétiser. Dans un éblouissant
prélude au match final, tels des anges aux ailes dorées,
elles sembleront voler vers l’accomplissement de leur fantasme.
Remarquable travail du costumier Bob Mackie.
Tourné dans l’économie d’une
série B, …All The Marbles est l’histoire
d’éternels saltimbanques, parcourant les routes, suant
dans les salles obscures miteuses pour rencontrer un jour, eux aussi,
la gloire. Le succès. Comme dans Prologue ou 42nd
Street de Lloyd Bacon, c’est cette quête effrénée
du « Big Time » qui va permettre aux personnages
de subir les pires défaites, les pires
humiliations. Le combat boueux dans la foire chez
les autochtones primitifs, ou le fait que l’héroïne
soit obligée (convention du spectacle oblige) de coucher
avec l’un de ces plus ignobles représentants (le visqueux
Burt Youg).
La figure de Burt Youg (l’un des multiples monstres de la
galerie d’Aldrich) incarne à merveille ces hommes d’affaires
tout puissant, construisant et brisant les carrières. …All
The Marbles est l’ultime opus d’Aldrich sur le
monde du spectacle. Un microcosme industriel qui n’a cessé
de fasciner les masses et les peuples du monde entier. Mais, pour
les insurgés comme Aldrich (ou autre Mankiewicz… mais
dans un tout autre style, cela va s’en dire) le Gros Bob n’aura
eu de cesse, sporadiquement, de revenir et de « démonter
» ce qui faisait l’essence même de ce monde factice.
D’exécrer ce simulacre dans lequel l’industrie
du rêve c’est très vite révélé,
et cela presque dés le début, pour ce qu’elle
était vraiment : une monstruosité.
Un ogre de béton et d’acier broyant
et détruisant définitivement les êtres et les
âmes fragiles qui y ont recherché l’immortalité.
Souvenons nous du suicide pathétique de la star aux abois
que joue Jack Palance dans The Big Knife ou de cette caméra
sardonique filmant la beauté déjà ternie de
Kim Novak dans The Legend of Lyla Care (et ce dix ans à
peine après Vertigo d’Alfred Hitchcock). Une beauté
affadie marchant seule sur les pierres tombales d’un Hollywood
Boulevard désertique… Un champ de tombes où
les noms des lumières, à jamais disparues dans les
ténèbres, apparaissent encore… mais sur des
stalles de bétons : Jean Harlow, Marilyn Monroe…
Suicide dans The Big Knife, folie démentielle
dans Baby Jane, déchéance totale dans Sister
George ou sacrifice d’amour pour un égoïste
dans Lyla Care : Selon Aldrich, Hollywood et le monde du
spectacle n’est qu’une suite de fantômes, une
grotesque sarabande macabre…Il aura fallu attendre ce dernier
film pour entr’apercevoir une lumière, un espoir. Un
espoir tempéré par la multitude de difficultés
que doit déjouer Peter Falk pour faire accepter ses catcheuses.
Il est fascinant de noter qu’il existe une très forte
similitude entre le comportement d’Edward G. Robinson et celui
de Peter Falk dans l’œuvre d’Aldrich. L’un,
ayant été le premier entraîneur teigneux dans
son premier film : The Big Leader, et l’autre le
dernier de ses grands tempéraments de meneurs d’hommes...
Mais ses catcheuses musclées détiennent
le parfait équilibre entre poupées sensuelles et guerrières
énergiques. D’autre part, ce sont des individus viscéralement
liés à la violence puisque il s’agit de leur
seule façon de survivre. Des écorchées vives
qui, même face aux pires obstacles, se donnent toute entière
et vont jusqu’au bout. Sans jamais renoncer. Exactement comme
Costa dans Attack ! ou l’indien Masseï dans
Apache.
Dés lors, leur victoire finale est autant
la leur que la notre tant la conception même de l’affrontement
nous fait presque ressentir la douleur, la souffrance de leurs engagements.
Après les multiples difficultés de sa propre carrière
(parfois inégale mais due principalement à un système
qui se désagrégeait inexorablement) Aldrich ne pouvait
que leur offrir cette victoire. Tourné quasiment en temps
réel : le match des Toledo Tigers contre les California
Doll peut être considéré comme le testament
esthétique de Robert Aldrich. Les raccords et plus encore
les violents changement d’axes traduisent de manière
admirable la bestialité de cet affrontement. C’est
dans la sueur et le sang que l’homme doit combattre pour exister,
pour triompher d’un misérabilisme sans cesse présent.
La condition même de l’homme reste perpétuellement
la principale des menaces.
Constellées d’étoiles et d’applaudissements,
les Dolls réussiront. Et dans le plan du générique
final, légèrement ralenti, c’est sur une fanfare
triomphale que le dernier film de Robert Aldrich se termine. Sur
la victoire et le courage de ceux qui ont eu la force de survivre.
Sébastien Miguel est également
rédacteur à Objectif-Cinéma
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