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En 1973, Laura Mulvey
et Peter Wollen, deux intellectuels appartenant d'abord au monde
des études cinématographiques, réalisent RIDDLES
OF THE SPHINX, un film d'avant-garde difficile et ambitieux, à
la fois «réconciliateur» et «iconoclaste»,
comme nous tenterons ici de le démontrer. Empreint du spectre
de l'ambiguïté, le film se veut à la fois une
réflexion sur l'approche formelle du cinéma d'avant-garde
et à la fois une relecture psychanalytique de la figure oedipienne
du Sphinx et de la place de la femme dans la société
patriarcale moderne. En nous concentrant d'abord sur deux articles
particulièrement importants, soit «The two Avant-Gardes»
de Peter Wollen et «Visual Pleasure and Narrative Cinema»
de Laura Mulvey, nous tenterons ici de voir en quoi l'oeuvre théorique
des deux cinéastes nous permet de proposer une lecture du
film et des enjeux qui lui sont afférents.
Peter Wollen et les
deux avant-gardes modernes
Dans son essai, Peter Wollen
décrit deux foyers divergents du cinéma d'avant-garde
moderne. Le premier est celui d'un cinéma non narratif et
abstrait, intéressé par le médium lui-même
(couleur, grain, montage, son, pellicule, etc.) et par une expérimentation
pure des procédés cinématiques. Le second se
concentre au contraire au sein du cinéma narratif moderne
européen, tel le cinéma de Godard, Robbe-Grillet,
Straub, Kluge et plusieurs autres, expérimentant sur les
procédés narratifs et les habilités même
du médium à présenter une narration (un film
comme L'HOMME QUI MENT (1968) d'Alain Robbe-Grillet en est un exemple
flagrant).
Selon Wollen, le premier
mouvement (qu'il appelle «Co-op movement») tire ses
racines des percées de l'art moderne, notamment des expérimentations
du cubisme de Picasso et Braque qu'il décrit comme «a
critical semiotic shift, a changed concept and practice of sign
and signification, [...] a disjunction between signifier and signified»
(p.95). Et le cinéma étant pour Wollen un art de la
multiplicité, c'est-à-dire un art puisant ses codes
dans une multitude d'expériences sensorielles et influences
diverses, il est normal qu'émergent et éclatent en
son sein les idées apportées par les médiums
artistiques qui lui sont étrangers, notamment celles de la
peinture et du cubisme, amenant le cinéma d'avant-garde vers
une tendance à l'abstraction (éclairages purs, angles
de caméra insolites, utilisation du négatif, etc.).
Le résultat est un travail exclusif sur la forme même
du médium, mettant ainsi en cause la relation entre le signifiant
et le signifié. C'est pour Wollen «an aesthetic [...]
founded on concepts of visual form and visual problems that exclude
verbal language from their field, and may be actively hostile to
it» (p.96-97).
A l'opposé, il décrit
la tendance européenne moderne de Godard et de ses contemporains,
demeurant attachés à la narration et recherchant une
nouvelle relation entre le signifiant et le signifié, hors
des codes bourgeois de la société et de l'idéologie
dominante. Les cinéastes s'amusent alors à confronter
les différentes conventions narratives afin de détruire
la naturalité de leur relation et dévoiler leur artificialité
et leur construction. Il ne s'agit donc pas d'une pure expérience
cinématique abstraite, comme le font leurs opposants, mais
d'une étude de la narration, des codes de représentation
et de leur possibilité de générer du sens (impliquant
ainsi le travail du signifiant et du signifié).
Ce que tentent entre autres
de faire Wollen et Mulvey dans RIDDLES OF THE SPHINX dépend
de cette dichotomie, soit celle de deux avant-gardes, séparées
géographiquement (la première étant surtout
concentrée aux États-Unis) et idéologiquement
et n'entretenant pratiquement aucun contact. En conclusion de son
article, Wollen déclare: «Nonetheless, though a simple
convergence is very unlikely, it is crucial that the two avant-gardes
should be confronted and juxtaposed [...]. Cinema, because it is
a multiple system, could develop and elaborate the semiotic shifts
that marked the origins of the avant-garde in a uniquely complex
way, a dialectical montage within and between a complex of codes»
(p.104). RIDDLES OF THE SPHINX semble alors constituer une tentative
de réconciliation des deux tendances, l'une structuraliste
et l'autre narrative, afin de construire une nouvelle critique des
procédés du cinéma commercial dominant.
Décrivons sommairement
le film, qui est divisé en sept parties, telles qu'indiquées
dans le générique d'ouverture: 1) Opening Pages (pages
d'ouverture), 2) Laura Speaking (Discours de Laura), 3) Stones (Pierres),
4) Louise's Story Told in 13 Shots (L'histoire de Louise racontée
en 13 plans), 5) Acrobats (Acrobates), 6) Laura Listening (Laura
écoutant) et 7) Puzzle Ending (La finale au casse-tête).
Chacune de ces sections, faisant figures de tableaux indépendants,
se relancent par un jeu de miroir (1-7; 2-6, 3-5), alors que la
section médiane (4) se réfléchie en son sein
même (plan 1-14, 2-13 et ainsi de suite, jusqu'au plan 7 qui
sert de point tournant). Les sections 3, 4 et 5 nous intéresseront
ici particulièrement puisqu'elles sont révélatrices
de cette jonction que tente de faire Wollen entre les deux avant-gardes.
D'abord, la section 3 (soit
la contemplation de différents monuments du Sphinx par l'exploitation
de purs procédés cinématiques, tels le ralenti,
le travail avec le grain de la pellicule, etc.) et la section 5
(où des images d'acrobates et de jongleuses sont constamment
distordues par un procédé de coloration) constitueront
le premier pôle de cette dichotomie, soit l'image servant
sa propre finalité puisque sortant de toute narration pour
nous présenter la matérialité du médium
et nous rendre conscient de la vitesse d'engrenage, du son et de
la musique, du grain de la pellicule, de la couleur, etc.
A l'opposé, la section
médiane (section 4) vient se placer dans l'expérimentation
européenne de la construction narrative d'un récit
(ici, celui de Louise et de sa fille). C'est dire que le découpage
et le travail de caméra de cette fiction sortiront complètement
des schèmes de la narration classique. Constituée
de 13 plans-séquences, tous filmés en un très
lent et répétitif panoramique circulaire de 360 degrés,
l'histoire de Louise opère par distanciation, venant complètement
dédramatiser le récit puisque refusant au spectateur
un point de vue narratif privilégié sur le drame et
le récit des personnages, dénonçant ainsi la
présence du dispositif et son jeu de dissimulation/dévoilement.
La caméra n'est plus alors esclave de la narration, mais
en est complètement indépendante. En effet, chacun
de ses panoramiques vient non seulement offrir un effet de prévisibilité
(nous savons exactement quand la séquence se terminera, c'est-à-dire
lorsque la rotation de la caméra sera complétée)
et compromettre l'effet de suspense narratif et le jeu d'attente
chez le spectateur, mais vient également porter une attention
particulière (un nouveau regard) aux objets du décor,
généralement évacués du regard narratif
classique dominant, qui deviennent alors le centre d'attention.
Autrement dit, d'une caméra classique fragmentant l'espace
et dirigeant l'attention sur un objet en particulier (généralement
un élément clé pour l'évolution de la
narration) et évacuant le reste par la bande, on passe à
une caméra balayant l'espace et le décor «arbitrairement»,
ne dirigeant plus le regard sur un élément narratif
spécifique mais offrant plutôt un pouvoir d'évocation
nouveau à des éléments indépendants
au fil narratif dominant (l'histoire de Louise) qui, quant à
lui, devient un élément du décor à l'égal
des autres.
Cette critique du regard
classique offre à l'oeuvre un pouvoir d'évocation
autoréflexif. En distanciant le spectateur du dispositif
narratif et en se concentrant sur ce qui lui est marginal, le film
vient mettre en question ce dispositif même et sa constructibilité.
De la narration classique, nous passons à une narration désengagée,
imposant un nouveau regard sur le monde, les objets et notre relation
à ce monde. Le film arrive ainsi à joindre une réflexion
purement cinématique à un requestionnement de la narration
du cinéma commercial dominant.
RIDDLES
OF THE SPHINX
La section centrale du film ("Louise's story..."), entièrement
tournée en long panoramique circulaire de 360 degré,
présente une caméra balayant l'espace et le décor
«arbitrairement», ne dirigeant plus le regard sur un
élément narratif spécifique mais offrant plutôt
un pouvoir d'évocation nouveau à des éléments
indépendants au fil narratif dominant (l'histoire de Louise)
qui, quant à lui, devient un élément du décor
à l'égal des autres.
Laura Mulvey et la
plaisir visuel du cinéma narratif
L'article fondateur de Laura
Mulvey («Visual Pleasure and Narrative Cinema») abonde
dans un sens différent puisque ne se limitant pas qu'à
l'étude de la forme et de la narration du film, mais utilisant
la psychanalyse dans un but politique afin d'analyser les structures
inconscientes de la société patriarcale dont émane
cette forme (ici celle du cinéma narratif classique dominant).
Elle en dit: «Woman [...] stands in patriarchal culture as
a signifier for the male other, bound by symbolic order in which
man can live out his fantasies and obsessions through linguistic
command by imposing them on the silent image of woman still tied
to her place as bearer, not maker, of meaning» (p.15).
Selon l'analyse psychanalytique
de Mulvey, il existe deux sources principales de plaisir visuel
au cinéma: la scopophilie et le narcissisme. La scopophilie
est définie par Freud comme étant le plaisir de regarder.
Il s'agit d'une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes
où l'individu s'empare de l'autre comme objet de plaisir
qu'il soumet à son regard contrôlant. Le film narratif
classique hollywoodien représentant un espace hermétique
n'accusant jamais la présence du sujet voyeur (le spectateur),
celui-ci est libre de donner cours à ses fantaisies voyeuristes
où la femme, fétichisée, devient l'objet du
regard (on pense au REAR WINDOW (1954) de Hitchcock, dont l'intrigue
constitue une métaphore de ce phénomène, tel
qu'analysé par Mulvey). L'écran devient le trou de
serrure par lequel le spectateur entre dans un monde privé,
sans jamais que son regard soit mis en cause ou confronté.
Le narcissisme, quant à
lui, rappelle la théorie de Lacan, où le miroir (dans
ce cas-ci l'écran) devient le reflet de soi, le lieu de la
reconnaissance du soi, mais un soi supérieur, ou «moi
idéal» («ideal ego»), l'expression même
du star system (soit un vedettariat interprétant ou entrant
dans la peau d'une soi-disant vie ordinaire). Confronté à
cette image de soi, le spectateur entre à la fois en état
de fascination et d'identification à son alter ego écranique
(1).
Selon Mulvey, ce double mécanisme
du plaisir visuel, divisé dans le cinéma hollywoodien
sur l'axe des genres (masculin/féminin), contraint la femme
à l'état d'objet du regard mis en spectacle (plaisir
voyeuriste ou scopophilique), face à l'homme qui devient
porteur du regard auquel le spectateur masculin s'identifie (plaisir
narcissique). Mulvey résume ainsi: «Each is associated
with a look: that of the spectator in direct scopophilic contact
with the female form displayed for his enjoyment (connoting male
fantasy) and that of the spectator fascinated with the image of
his like set in an illusion of natural space, and through him gaining
control and possession of the woman within the diegesis» (p.21).
La femme étant constamment
associée à la peur primordiale de la castration masculine
dans l'inconscient de la société patriarcale, (on
n'a qu'à penser à toute une gamme de la peinture symboliste,
de Munch jusqu'à Beardsley), sa «fétichisation»
par le regard voyeuriste du héros masculin (donc du spectateur
par identification narcissique) et par le contrôle sadique
qu'il porte sur elle (le héros est celui qui contrôle,
punit ou récompense la femme; celui qui la délie de
son mystère par l'action dominante de son regard) réassure
le spectateur et enclenche son regard. Mulvey en dit: «Woman
in representation can signify castration, and activate voyeuristic
or fetishistic mechanisms to circumvent this threat» (p.25).
Pour elle: «It is these
cinematic codes and their relationship to formative external structures
that must be broken down before mainstream film and the pleasure
it provides can be challenged» (p.25). Il s'agira donc, pour
RIDDLES OF THE SPHINX, de se débarrasser des formes et du
langage de l'idéologie patriarcale dominante en brisant la
satisfaction du plaisir visuel du spectateur par l'établissement
d'un nouveau regard, n'étant plus centralisateur, fétichiste
ou narcissique. C'est pourquoi Mulvey et Wollen, dans le segment
principal (l'histoire de Louise) du film, se refusent à disséquer
l'espace au profit d'un spectateur passif et de son regard voyeur
et narcissique. La neutralité et la constante monotonie des
panoramiques circulaires évacuent toute fétichisation
ou identification imposées aux personnages, refusant du coup
la satisfaction du plaisir visuel et frustrant nos attentes et notre
dépendance aux codes narratifs classiques.
Cette distanciation ou dédramatisation
du regard sert ici la métaphore du Sphinx et le discours
politique qui s'en dégage. E. Ann Kaplan, dans son article
sur RIDDLES OF THE SPHINX, parle d'une «politique de l'inconscient».
C'est ce que nous rappellent les premiers segments du film (notamment
les sections 2 et 3), qui tentent de revoir le mythe du Sphinx (vu
comme personnage féminin), et la séquence des acrobates,
qui exprime cette nouvelle politique de l'inconscient où
la femme est libérée du discours pragmatique imposé
par la société patriarcale, alors qu'elle s'évade
vers le langage du rêve et de l'inconscient: la voix du Sphinx.
Comme nous le rappelle Kaplan: «While from the point of view
of Oedipus, the Sphinx is a threat to patriarchy because she resists
it and is associated with the mystery (to men) of motherhood, the
Sphinx herself symbolizes women's exclusion from patriarchy»
(p.137). La femme, lorsque se tenant en position d'étrangère
face à l'ordre patriarcal (le Sphinx se tenant à l'extérieur
des murs de Thèbes et échappant à son pouvoir),
représente donc l'inconscient et devient une menace pour
l'ordre rationnel masculin. C'est donc à cet état
archaïque que le film essaie de ramener la représentation
de la femme, c'est-à-dire au langage du rêve, celui
du Sphinx, avant qu'elle soit foudroyée par Oedipe et refoulée
dans l'inconscient collectif. Le film sert donc de récupération
de l'image du Sphinx non pas comme figure castratrice (comme dans
la peinture de Gustave Moreau, par exemple), mais comme héroïne
ou modèle de la féminité moderne, de la voix
de l'inconscient, langage du rêve.
le Sphinx devient un modèle
de résistance, tout comme Louise qui n'est jamais fétichisée
ni «vedettarisée». La caméra la décentre
du regard sadique et voyeur masculin, lui rendant ainsi sa liberté
et son discours, comme ces acrobates qu'elle dessina un jour...
RIDDLES OF THE SPHINX se positionne ainsi vers une reconsidération
et un retour au langage énigmatique du Sphinx, avant que
ce langage soit refoulé par Oedipe; vers un langage du rêve
atteignant l'inconscient: ce lieu affranchi de l'emprise du patriarcat.
RIDDLES OF THE SPHINX
se veut donc à l'image de ce petit labyrinthe («Puzzle
Ending») où la femme doit tenter de comprendre les
schémas préétablis de l'idéologie dominante
et y trouver la voie de sa Rédemption. Comme l'annonçait
déjà Mulvey en conclusion de son célèbre
essai: «The first blow against the monolithic accumulation
of traditional film conventions [...] is to free the look of the
camera into its materiality in time and space and the look of the
audience into dialectics and passionate detachment. There is no
doubt that this destroys the satisfaction, pleasure and privilege
of the 'invisible guest', and highlights the way film has depended
on voyeuristic active/passive mechanisms» (p.26).
Voici peut-être la
clé de «l'énigme» (riddle) proposée
par le film de Mulvey et Wollen. Un film qui est tourné vers
la femme et la réintégration de son propre imaginaire,
et où la forme vient remettre en question le regard du spectateur
et ses bases dans l'idéologie dominante afin de ramener Freud
et Marx vers des routes convergentes: celles du rêve et de
l'inconscient qui deviennent politiques.
(1) «Spectator's fascination
with and recognition of his like» (Mulvey, p.18).
Ouvrages cités:
KAPLAN, E. Ann, «Avant-Garde
Feminist Cinema : Mulvey and Wollen's Riddles of the Sphinx»
in Quarterly Review of Film Studies, vol.4, no. 2, 1979, pp.135-144.
MULVEY, Laura, «Visual
Pleasure and Narrative Cinema» in Visual and Other Pleasure,
Bloomington: Indiana University Press, 1989, pp.14-26.
WOLLEN, Peter, «The
Two Avant-Gardes», In Readings and Writings, London: Verso,
1982, pp.92-104.
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