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«Un seul regard
venu de l'écran et posé sur moi, tout le film serait
perdu»
-Roland Barthes, L'obvie de l'obtus
«Il y a le visible et l'invisible. Si vous filmez que
le visible, c'est un téléfilm que vous faites...»
-Jean-Luc Godard
Si le cinéma se différencie
en partie des autres arts par le dynamisme des points de vue du
spectateur, le cinéma narratif classique, pour sa part, puise
son indépendance artistique dans la transparence de son langage
et de son discours, dans le but évident de préserver
intact l'espace diégétique qui le clôt. Le «regard
à la caméra», dans un univers diégétiquement
refermé, témoigne du dévoilement de l'instance
d'énonciation ainsi que de l'inconfort du voyeurisme chez
le spectateur. C'est dire que l'effet sur le réalisme et
la transparence narrative qui en découle influencent le positionnement
du spectateur dans l'institution-cinéma. Il me semble donc
qu'intrinsèquement, le système narratif classique
fonctionne d'abord sur ce tabou cinématographique du regard
à la caméra afin de camoufler son dispositif et appuyer
sa naturalité idéologique. Autant par l'exploitation
du lien direct existant entre l'espace de production et l'espace
de réception, ce travail du regard constitue le pivot du
système cinématographique dominant.
Le dévoilement
de l'instance d'énonciation
L'instant inclus dans le regard à la caméra dénote
et met en lumière le conflit entre les trois différents
espaces de perception chez le spectateur: le tournage du film, l'univers
diégétique et la salle de cinéma; ce regard
remettant directement en cause l'effet de fictionnalisation et d'apparence
de réel au cinéma. Élaborons.
Tout d'abord, le spectateur
prend connaissance, par le regard de l'acteur vers la salle, qu'il
existe en fait un espace de tournage ou un univers de création
filmique. C'est découvrir que du simple regard vers soi existe
de façon manifeste toute une construction esthétique
et idéologique lors de la production. De plus, l'acteur ne
s'adresse désormais plus à vous, mais bien à
la caméra, à un délégué non-écranique
qui prend la place de témoin. La fiction y est alors dénoncée
comme leurre et l'acteur perd son statut diégétique
de personnage de la réalité pour ne devenir que simple
personnificateur du réel. Pour le spectateur, placé
devant ces trois espaces, est alors déclenché tout
un processus de réévaluation de la réalité
et une reconstruction de sa propre certitude-cinéma. Le risque,
nous dit Philippe Dubois, est de briser l'univers clos de la fiction,
de marquer dans le champ la présence de l'opérateur
- c'est-à-dire le cinéma lui-même - alors que
justement la fiction traditionnelle se construit sur l'absence ou
sur l'effacement de ce qui fait son origine (p.174-175). L'un des
exemples les plus révélateurs à ce sujet se
retrouve dans PIERROT LE FOU, de Jean-Luc Godard, où Jean-Paul
Belmondo et Anna Karina, s'adressant à la caméra,
y vont de ces quelques répliques:
FERDINAND: - Voyez, elle ne pense qu'à rigoler!
MARIANNE: - À qui tu parles?
FERDINAND: - Aux spectateurs!
Positionnement spectatoriel
Mettre en communication l'espace de production du film et l'espace
de réception consiste donc à distancier le spectateur
du cadre filmique. Une brèche diégétique introduite
par le regard à la caméra altère alors l'effet-fiction
du cinéma. Cependant, certains théoriciens, tel Roger
Odin, ont concédé que le regard à la caméra
était également une marque d'énonciation pouvant
être diégétisée (c'est-à-dire
naturalisée à même l'illusion du monde fictionnel):
«Le pouvoir de la «mise en phase» est d'ailleurs
tel, qu'il permet de faire fonctionner au bénéfice
de l'axe imaginaire des figures qui, s'il n'y avait pas «mise
en phase», apparaîtraient comme des marques énonciatives
plus ou moins agressives contre le positionnement fictionnel du
spectateur. Ceci revient à dire qu'il n'y a pas de figures
qui, par nature, soient impropres à un fonctionnement sur
l'axe imaginaire: même le regard direct à la caméra
peut être récupéré au bénéfice
de l'axe imaginaire, pourvue qu'il soit corrélé à
une relation homologue dans la diégèse» (Odin,
p.77).
Le spécimen le plus
souvent cité est sans doute le regard non-diégétique
du music-hall américain où, dans le cadre d'un cinéma
narratif classique, la diégèse se doit malgré
tout d'être la plus transparente possible. Malgré qu'il
arrive fréquemment que l'acteur(trice), dans un élan
choral soutenu, s'adresse visuellement au public, la caméra
aura tôt fait de démasquer ce regard en positionnant
l'actrice face à un public. Il est dans ce cas primordial
que la caméra soutienne un cadre ou un point de vue d'une
hauteur relative à celle du regard de ces observateurs fictionnels
face à la scène. Ainsi, aucune corrélation
sycophante ne s'y produit. Ce même public pourra se retrouver
en position frontale directe à la caméra, mais, dans
ce cas, le point d'ancrage visuel devra également être
subjectivé par le regard de l'actrice, acclamée par
la foule et emportée par la masse. De plus, cette figure,
sans même l'aide de la caméra qui nous montrerait préalablement
un plan intermédiaire de la salle, est déjà
«prédiégétisée» par le spectateur
puisque bon nombre de ceux-ci ont déjà intériorisé
(de façon plus ou moins consciente) les conventions du cabaret
et les jeux visuels qu'entretient le regardant avec sa star (qui
est l'objet du regard). Comme le dit Marc Vernet à ce sujet:
«Du coup, ce n'est pas l'instance d'énonciation qui
se dévoile et le film ne devient pas pour autant exhibitionniste.
Au contraire, l'énonciation s'efface totalement au profit
d'une autre, au profit d'un autre spectacle qui a d'ailleurs son
origine: le numéro de music-hall. Si bien qu'au moment où
le film semble changer de régime de convention, il n'en change
absolument pas: il reste transparent» (p.14).
Rectitude du regard
Le modèle du regard à la caméra communique
une impossibilité d'action et une complexité certaine
à analyser ses manifestations dans la narration même
du film. Les gouttières demeurent toutefois assez suffisamment
évasées pour en définir l'usage générale.
Certaines règles s'appliquent en effet pour l'identifier,
telles que décrites encore une fois par Marc Vernet: «Pour
obtenir un regard à la caméra, il faut que l'acteur
regarde l'objectif sans qu'un autre acteur ou un objet, qui pourrait
être tenu pour le destinataire de ce regard, s'interpose entre
les deux. Il faut aussi que l'acteur soit assez près de la
caméra pour qu'à l'image, on puisse juger de la direction
de son regard. Il faut donc que l'acteur soit filmé en gros
plan, à tout le moins en plan américain, focalisé
(au sens optique) au plan de l'objectif ou de la caméra,
que l'acteur «accommode» à ce niveau pour donner
l'impression de fixer, de viser avec attention quelque chose ou
quelqu'un» (p.11). Mais dans tous les cas, la compréhension
du regard à la caméra nécessite l'analyse complète
de la séquence qui cloisonne ce regard.
Certains films de Godard,
par exemple, auront joué avec cette impression du regard
à la caméra afin d'en détourner l'illusion.
Ainsi, par de simples mouvements de caméra, il arrive à
repositionner le spectateur non pas comme étant un «être
regardé», mais bien comme étant lui-même
le regardant d'un «spectacle» (donc d'une construction
narrative). Notons cette séquence d'À BOUT DE SOUFFLE
où Jean-Paul Belmondo regarde la caméra directement
alors que le repositionnement ou le mouvement de celle-ci (en opposition
à la direction du regard de Belmondo qui reste la même)
dévoile qu'il ne s'adressait pas réellement au spectateur.
Pensons
aussi à TRISTANA (1970), de Luis Buñuel, où
le spectateur, malgré le regard à la caméra
de Catherine Deneuve, établit qu'elle ne le regarde pas véritablement,
celle-ci fixant plutôt la tête décapitée
de Fernando Ray, se balançant à l'intérieur
d'un carillon monacal.
Mais pouvons-nous réellement
considérer cela comme étant un réel regard
à la caméra? Sans doute s'agit-il davantage d'un regard
«vers» la caméra, créateur d'un hors champ,
plutôt que d'une adresse directe aux spectateurs. Pour Jean
Mitry, «il est un autre regard que les metteurs en scène
ont évité parce qu'ils le confondent avec le regard
à la caméra, c'est le regard vers la caméra,
c'est-à-dire vers cet espace situé du côté
des spectateurs et vers lequel il est tout aussi plausible de porter
son regard que vers le hors-champ situé à droite ou
à gauche du champ (p.95)».
Toutefois, certains regards
vers la caméra impliquent un regard à la caméra,
comme dans LA FEMME DÉFENDUE de Philippe Harel. Le film est
tourné presque en totalité avec une caméra
subjective qui prend la place du point de vue du personnage principal.
La caméra est alors dotée d'un regard, d'une voix,
d'une âme. L'«ocularisation» interne totale du
dispositif force alors les autres personnages, s'adressant à
Philippe Harel, à regarder la caméra frontalement
et directement. Mais encore une fois, pouvons-nous considérer
cela comme étant un regard à la caméra puisqu'il
est diégétisé?
Un
autre type de regard vers la caméra pourrait être travesti
en regard à la caméra: Celui de l'appel ou de l'adresse
spectatorielle, tel que fréquemment utilisé dans certains
films de Woody Allen (ANNIE HALL par exemple), où celui-ci,
en tant qu'acteur, demande l'appui moral ou l'assentiment du public
afin de résoudre un conflit interne à la diégèse.
Le simulacre documentaire (pensons à toute une gamme de la
«docu-reporto-fiction» québécoise, telle
que FÉLIX LECLERC, TROUBADOUR, de Claude Jutra), quant à
lui, joue également de ce genre de confrontation par le regard
afin de mettre l'emphase sur la caméra comme témoin
objectif, prouvant ainsi l'authenticité et la naturalité
des faits filmés. Ces types de regard peuvent également
être diégétisés car s'adressant aux spectateurs
non pas comme unité spectatorielle, mais bien comme un concept
plus étendu et plus absolu qu'est le «Public»,
ou plus largement encore l'univers entier pris à témoin.
Il
est évident que pour comprendre les figures de la grammaire
cinématographique, il faut posséder certaines connaissances
de ses usages. Évidemment, nous ne serions plus surpris,
comme l'ont été les premiers spectateurs de THE GREAT
TRAIN ROBBERY d'Edwin Porter, à l'approche d'un personnage
nous regardant avec insistance. Sans doute que le regard à
la caméra est désormais un peu plus systématisé,
réduisant donc son usage qu'à des fins institutionnelles
et régies par des conventions bien intériorisées
par le spectateur. Et si nous n'avons pas eu le temps d'approcher
ici l'aspect éthique et idéologique du regard transparent
et du regard direct à la caméra, il serait naïf
d'en sous-estimer le pouvoir fabricateur sur le spectateur: Un pouvoir
des plus inquiétants lorsque utilisé de façon
«démagogique», ce qui constitue une appellation
presque pléonastique lorsque l'on parle du cinéma
industriel dominant de type spielbergien. Incombe peut-être
alors au cinéma postmoderne, au lieu de s'y complaire, d'en
dévoiler l'artifice et le pouvoir créateur de consentement
afin d'éviter de tomber dans une dictature de l'image «ciné-idéologique».
Ouvrages cités
:
-BARTHES, Roland, «Droit dans les yeux», L'obvie et
l'obtus - Essaie critiques III, Paris, Le Seuil (Coll. «Tel
Quel»), 1982.
-DUBOIS, Philippe, L'acte photographique et autres essais, Paris,
Nathan (Coll. «Nathan-université»), 1990.
-MITRY, Jean, La sémiologie en question - Langage et cinéma,
Paris, Édition du cerf (Coll. «7ieme art»), 1987.
-ODIN, Roger, «Pour une sémio-pragmatique du cinéma»
dans Iris vol.1, no°1, Paris, 1983.
-VERNET, Marc, Figure de l'absence - De l'invisible au cinéma,
Paris, Édition de l'étoile (Coll. «Essai Cahiers
du cinéma»), 1988.
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