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Le
réalisme au cinéma demeure chose complexe, car entrant
directement en lien avec l'altérité du cinéma
face aux autres arts, celui-ci possède (ou a) la faculté
de reproduire précisément le mouvement et la durée
et de rétablir une bande son/image identique à celle
de la réalité. Toutefois, le réalisme cinématographique
reste celui de l'impression de réalité et non de la
réalité elle-même. Il est cependant primordial
de distinguer, comme le suggère Jacques Aumont(1), le réalisme
des matières de l'expression et le réalisme des sujets
filmés. Ici, deux écoles s'opposent: celle du néo-réalisme
italien de la libération (avec LE VOLEUR DE BICYCLETTE de
Vittorio De Sica) et celle du réalisme classique hollywoodien
(avec MR. SMITH GOES TO WASHINGTON de Frank Capra). En élaborant
sur le concept de réalisme et sur les techniques de représentation
du réel, nous assistons alors à l'opposition de deux
genres discordants et de leur relation avec la réalité.
Réalisme
filmique
Le réalisme des matières de l'expression filmique
diverge d'une période à une autre, car il requiert
l'assimilation de certains codes filmiques, institutionnalisant
et dressant l'oeil du spectateur. L'effet réaliste originalement
reconnu par l'audience de 1895 lors de la projection de L'ARRIVÉ
D'UN TRAIN À LA CIOTAT ou par la fiction dans une oeuvre
comme RESCUED BY ROVER, diffèrent des codes réalistes
contemporains. Ces codes, intériorisés par l'auditoire,
se sont transformés et le réalisme muet/noir-blanc
de l'époque ne compose plus le régime de codes employés
présentement, devenant antinomique à notre conception
d'impression de réalité. Selon Aumont et al., «le
réalisme apparaît alors comme un gain de réalité,
par rapport à un état antérieur du mode de
représentation. Mais ce gain est infiniment reconductible,
du fait des innovations techniques, mais aussi parce que la réalité,
elle, n'est jamais atteinte».(2)
L'on associe également
au réalisme filmique l'idée de réalisme des
sujets portés à l'écran, nécessitant
une certaine connaissance du monde qui s'offre à l'écran.
L'idée de réalisme d'un film, par exemple Las hurdes
(UNE TERRE SANS PAIN) de Luis Buñuel, nécessiterait
de la part du spectateur la reconnaissance de l'existence réelle
du sujet représenté, malgré qu'il soit divergeant
des sujets de son propre mode de vie. L'effet est le même
pour une reconstitution historique (LA VIE ET RIEN D'AUTRE de Bertrand
Tavernier, par exemple) où nous devons accepter comme réel
ce qui nous est présenté. Dans les deux cas, même
si le réalisme des sujets représentés diffèrent
du nôtre, cela va de soi que nous y adhérons car le
tout demeure dans un contexte vraisemblable où nous reconnaissons
la cohérence de l'univers diégétique échafaudé
par la fiction. Aumont et al. poursuivent: «Fortement sous-tendu
par le système du vraisemblable, organisé de sorte
que chaque élément de la fiction semble répondre
à une nécessité organique et apparaisse obligatoire
au regard d'une réalité supposée, l'univers
diégétique prend la consistance d'un monde possible
dont la construction, l'artifice et l'arbitraire sont gommés
au bénéfice d'une apparente naturalité.»(3)
Le néo-réalisme
italien
Comme plusieurs mouvements et écoles cinématographiques,
l'émergence du néo-réalisme italien est liée
de près au contexte social et historique de son époque.
Dans ce cas précis, son esthétique découle
invariablement d'une symptomatique d'après guerre. Celle-ci
venant à terme, le temps est à la reconstruction matérielle,
sociale et morale. Cependant, même si les membres de l'école
italienne de la libération n'ont jamais réellement
eu de collusion pour une esthétique commune, l'affirmation
d'une sensation de culpabilité sociale et l'importance manifestée
par la recherche du rôle de l'Homme unissaient leur activité
créatrice. François Debreczeni en dit: «Ce fut
le choc existentiel de la guerre qui rapprocha leurs activités
créatrices, encore qu'ils ne se soient jamais concertés
sur ce qu'ils allaient faire. Leurs traits communs furent un engagement
éthique de dire la vérité, et l'affirmation
d'un sentiment de responsabilité sociale qui s'ajoutaient
à l'intérêt passionné qu'ils avaient
manifesté [...] envers l'homme.»(4)
L'idée de réalisme,
ou le souci d'accroître l'illusion de réalisme, coordonnent
indéniablement la conception artistique des réalisateurs
du mouvement néo-réaliste. C'est sans doute par l'union
des sujets traités et des matières de l'expression
que ces derniers auront le plus rendu compte d'une libération
complète, autant au niveau artistique que sociologique. Assurément,
la question du réalisme ne dépend pas uniquement du
réel, mais également d'un rapport de vraisemblance
impliqué par le récit lui-même. Les sujets filmiques
correspondent à l'histoire et s'inscrivent directement dans
une certaine actualité événementielle.
Dans
LE VOLEUR DE BICYCLETTE (1984) de Vittorio De Sica, les personnages
sont directement reliés à leur présent. La
famine, la difficulté de se trouver un emploi, la sauvagerie
de l'homme et sa recherche sociale sont des difficultés constituant
la vie des Italiens de l'époque. La dramatisation narrative
étant accolée directement au contexte social, la vraisemblance
de l'image n'en devient qu'étayée, comme une forme
ou une figure directe d'authenticité rendant compte d'une
libération complète de l'Homme. Ce réalisme
ne montre désormais plus l'Homme sans son contexte social,
mais bien l'Homme impliqué par son monde social et forçant
un retour de l'individu dans sa société. Dans ce même
VOLEUR DE BICYCLETTE, Antonio (Lamberto Maggiorani) doit sortir
sa famille de la misère et participer à la vie de
la nouvelle Rome pour survivre. Le rôle de la fiction sert
alors à s'inscrire ou faire empreinte dans la réalité.
Toutes ces réaffirmations du rôle de l'humain dans
son univers forçat celui-ci à se repositionner sur
ses fondements dichotomiques bien/mal. Dans de nombreux films néo-réalistes
italiens, la quête des valeurs primaires sert de tremplin
à l'écriture filmique. Par exemple, dans VOLEUR DE
BICYCLETTE, Antonio doit choisir entre la survie ou trahir ses propres
valeurs: mourir ou voler une bicyclette pour subsister? La confusion
entre le bien et le mal et ses enchevêtrements sont au centre
de ce nouvel Homme d'après-guerre. Le «mal» n'est
plus désormais le «mal», mais peut désormais
être également le «bien», s'inscrivant
dans une sorte de quête d'une nouvelle morale sociale.
Si l'écriture montre
le récit dans les films néo-réalistes, les
matières d'expression font foi du désir d'explorer
davantage le réel. Le tournage en extérieur avec un
minimum d'équipements, au détriment des constructions
et des décors en studio, favorise l'exposition des événements
d'après-guerre. Ce qui est maintenant montré n'est
plus la construction du rée, mais bien un bâtiment
qui a bel et bien été détruit durant la guerre,
ajoutant un surcroît de réalisme au récit. Les
personnages louvoient parmi le réel, balayant l'environnement
social et déterminant sans cesse le travail de la caméra,
celle-ci tentant constamment de les inscrire dans leur milieu (le
cadre). L'utilisation de plans larges et d'une profondeur de champ
infinie permet d'offrir une nouvelle représentation d'un
réel qui s'appuie sur la fiction: «Le néo-réalisme
n'est pas une interprétation servile de la réalité,
une expression esthétique de cette réalité,
mais une vision humaine, intérieure, de la réalité
et dont les racines sont un désir de communication, de dialogue
entre des artistes d'une époque donnée et un public
sensibilisé, par les événements historiques,
à recevoir cette communication, à engager ce dialogue.»(5)
Le réalisme
hollywoodien
Le cinéma américain d'après-guerre est également
ancré et assujetti au réel et à son présent.
Contrairement au cinéma néo-réaliste italien
qui doit guérir les plaies laissées par le conflit
1939-45, l'enjeu majeur du cinéma hollywoodien est son exportation
sur d'autres marchés et le noyautage de ses valeurs dans
le monde entier. Il s'agit de construire un réseau de distribution
et créer une sorte d'habitude chez le public en dressant
son oeil aux codes du système classique américain.
Il s'efforce également de prendre la place des cinémas
nationaux, qui tâchent de peine et de misère à
se remettre de la guerre, en institutionnalisant leur marché
et en y implantant son idéologie et ses mythes fondateurs
vers une sorte d'américanisation des cultures nationales
par l'imposition du statut d'«industrie culturelle»
au cinéma.
Le souci du réalisme
par l'effacement du dispositif filmique sert de mot d'ordre chez
les majors américains et l'industrie cinématographique
hollywoodienne. Tout y sera disposé afin que le spectateur
« négativise » par lui-même l'objectif
et qu'il accroisse «l'effet» de réalisme. Ce
désir d'accroître l'illusion de réalité
passe nécessairement par la démesure en épatant
les sens et en créant un monde de rêve autour du «Star
System» d'Hollywood.
Comme dans le cinéma
néo-réaliste italien, c'est par l'union des sujets
traités et des matières de l'expression que l'effet
réaliste s'est le mieux matérialisé sur les
écrans américains. Le cinéma américain
des années 30-40 tente alors de rejouer la conquête
de l'Ouest des westerns, mais cette fois par une ascension verticale
dans la pyramide sociale plutôt que territoriale. Hollywood
pousse ainsi à son paroxysme cette idée de l'«american
dream» ou de l'«american way of life» où
tous peuvent aspirer à la célébrité,
à la gloire et à la richesse. Dans MR. SMITH GOES
TO WASHINGTON, Jefferson Smith (James Stewart) est un homme vertueux,
naïf et honnête qui aspire au titre de sénateur
et qui, une fois en poste, décide de faire passer un amendement
pour la construction d'un camp pour de jeunes «boy scouts».
Plusieurs embûches le forceront bien sûr à reconsidérer
la politique américaine, mais l'intégrité et
la vérité sont toujours victorieuses. Contrairement
au cinéma néo-réaliste italien qui cherchait
en l'Homme l'équilibre entre le bien et le mal, le cinéma
américain délimite parfaitement la dichotomie bien/mal
chez ses personnages. Le mal sert de contraste direct avec le bien
qui émane d'un personnage héroïque. L'usage du
bien sert alors d'exterminateur au mal. Dans MR. SMITH GOES TO WASHINGTON,
le cynisme et la corruption des valeurs que dégage Clarissa
Saunders (Jean Arthur) est rapidement évacué par le
valeureux Jefferson Smith qui, en regardant le Capitol, réassigne
à Saunders les bonnes valeurs américaines.
Ces sujets filmiques, provenant
du rêve (donc auquel nous pouvons possiblement attribuer une
fraction de réel), ne peuvent difficilement se diégétiser
autrement que par des techniques et des matières d'expression
filmique efficientes et déjà concédées
par l'oeil spectatoriel. En créant une sorte d'aura mythique
enveloppant les stars, la fusion des plans devient facilement suturée
par le regard des acteurs entre eux. Le montage devient absent de
la tête du spectateur qui fait psychologiquement l'exercice
de montage en désirant le regard de l'autre. On pense à
cette séquence de MR. SMITH GOES TO WASHINGTON où
le sénateur Smith entame dans son bureau une discussion avec
sa secrétaire sur l'enjeu du projet qu'il veut faire passer.
Après s'être fait quelque peu ridiculisé par
cette dernière, il débute un long dialogue monté
en champ/contrechamp afin de nous faire voir et comprendre la réaction
de Saunders aux propos bienveillants de Smith à propos de
la poursuite de ses rêves. Le montage sert alors à
désigner au spectateur ce qu'il désire (ou doit désirer),
dépendant entièrement du plan de réaction,
tel que défini par Paul Warren. Les regards de la caméra,
des personnages et de la salle sont alors tournés vers le
héros, le déifiant, le divinisant, forçant
notre identification à ses valeurs et à ses desseins.
L'impression de réalité ne peut être que soutenue
si tout ce qui nous est présenté correspond à
ce désir d'être le héros. Le spectateur comble
les vides créés par le montage et participe à
éliminer les incertitudes diégétiques. Le plan
de réaction provoque le mécanisme fictionnel dans
la mesure où il sert à l'ancrage du spectateur à
l'écran. Synthétisons sur ces propos de Paul Warren:
«Ce regard-là [le regard exorbité du cinéma
expressionniste allemand] n'a rien a voir avec les regards en champ/contrechamp
du cinéma classique, ces regards cinématographiques
de cohésion sociale que nous connaissons bien, qui lient
les personnages les uns aux autres dans leur espace et leur temps
mutuellement et exclusivement occupés, ces regards qui suturent
la séquence en la maintenant fort civilement dans le cadre
de l'écran et qui font galoper le déroulement de l'histoire.»(6)
Quoique
la Seconde Guerre mondiale affecta le réalisme américain
et collabora à l'éclosion du néo-réalisme
de l'école italienne, ces deux mouvements usèrent,
nous croyons l'avoir démontré, de stratégies
diamétralement différentes afin d'imiter le réel
et le contexte historique qui lui sont afférents. Le premier,
beaucoup plus près d'un désir d'authenticité
et de reproduction mécanique de la réalité,
et le second, plus systématisé, se rapprochant de
la falsification et de la manipulation de la réalité.
Même si le néo-réalisme a amplement inspiré
le cinéma réaliste, le cinéma narratif classique
américain constitue désormais celui qui est le plus
projeté sur nos écrans. Il s'agira alors non seulement
d'en dégager les structures narratives et réalistes,
mais aussi d'en comprendre les enjeux et les machinations économiques,
afin de mieux réagir face à la contamination et l'aliénation
de notre regard et de notre imaginaire par l'économie monopolistique
hollywoodienne.
Ouvrages cités
:
(1)Jacques Aumont et al.,
«Le réalisme au cinéma», L'esthétique
du film, Paris, Éditions Fernand Nathan, (coll. «Nathan-université»),
1983, p.96
(2)Ibid., p.96.
(3)Ibid., p.107.
(4)François Debreczeni, «Le concept de néo-réalisme»
Le néo-réalisme italien. Bilan de la critique, Paris,
Lettres modernes, Minard, 1964, p73.
(5)Patrice G. Hovald, «Pour une définition» dans
Le néo-réalisme italien et ses créateurs, Paris,
Édition du Cerf, 1959, p.211
(6)Paul Warren, «Le triomphe du reaction shot» dans
Le secret du star system américain. Une stratégie
du regard. Essai, Montréal, Édition de l'Hexagone,
(Coll. «politique et société»), 1989,
p.38.
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