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Introduction
Le
Prisonnier est une série culte
dont le tournage démarra en 1966. Interprétée et produite par
Patrick Mc Goohan, scénarisée en 17 aventures dont il réalisera cinq épisodes,
elle retrace le parcours d'un homme seul. L'histoire : un agent secret
démissionne. Alors qu'il boucle ses valises, un gaz s'échappe. Endormi, il
se réveille prisonnier du " village ". Il s'agit d'un
lieu aux apparences idylliques mais l'envers du décor est le suivant :
personne n'a de noms, ce sont tous des numéros. Mélangé avec des prisonniers
et des gardiens que rien ne permet de distinguer, à chaque épisode le protagoniste
affronte l'impensable interrogatoire comme un procès kafkaïen fondé sur la fameuse réplique : " Nous
voulons des renseignements ". Il tentera de s'échapper 17 fois. Seule,
la dernière sera la bonne mais avant de réussir cet exercice périlleux, le
numéro 6 jouera métaphoriquement une partie d'échec contre l'énigmatique
numéro 1 via le numéro 2. Ce n'est pas sans rappeler le chevalier du Septième
Sceau qui combat la mort sur l'échiquier de la vie.
Cet agent du gouvernement britannique
qui agit habituellement dans l'ombre du quotidien, est cette
fois-ci exhibé, testé, torturé dans un univers carcéral, sans
barrière apparente. La liberté est illusoire et curieusement,
seul, le numéro 6 tente de s'enfuir. Il existe une véritable
phénoménologie de la fuite qui repose sur le non-sens faisant écho à : " Je
ne suis pas un numéro, je suis un être libre ! " A
savoir, il se dégage de cette série une philosophie qui vise à saisir
les enjeux d'un système absurde par un retour aux données immédiates de la conscience
du spectateur. Celle-ci met en évidence l'essence même de l'être. Ici, il
s'agit du numéro 6 un double du numéro 1 (pouvoir absolu), l'ensemble stigmatisé par
le numéro 2 (pouvoir temporaire).
Cette machination aux
beaux décors, aux
gestes et attitudes calculées est une réflexion sur la fuite.
Pour le numéro 6, la cause principale de l'angoisse repose
sur l'impossibilité d'agir dans ce système absurde. Il faut
préciser que cette liberté acquise par la fuite et par la lutte,
l'une étant la corrélation de l'autre, est aussi une façon
de se gratifier, donc d'échapper à l'angoisse. Même en écarquillant
les yeux Patrick Mc Goohan ne voit rien : " Il tâtonne
en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait
ni d'où elle vient, ni où elle va. " [3]
Cette fuite se produit en trois phases : échapper au système,
le transcender pour en sortir libre et victorieux. Enfin,
il faut le recréer à la conscience
du spectateur : sensibilisation et non-sens du système.
I) Echapper
au système : la fuite
Traumatisme des régimes totalitaires,
cette série incarne non seulement l'homme qui essaye de maîtriser
son destin, mais aussi celui qui en est victime : " le
drame cinématographique a, pour ainsi dire, un grain plus serré que
les drames de la vie réelle, il se passe dans un monde plus
exact que le monde réel. " [4]
Plongé au cour d'un cauchemar surréaliste, le numéro 6
se complaît dans un univers où il essaye de déjouer les règles tout en les
respectant pour mieux les pervertir. Le numéro 6 n'est que l'envers du numéro
1, un double, une sorte de " Horla " qui nous pousse à sortir d'un
cocon alors que toute fuite est impossible. " Le village ", aux
décors kitsch et ludiques avec les images lénifiantes de la publicité, demeure
une métaphore de notre environnement quotidien : " L'objectivité des
formes apparentes fait donc rayonner le naturel dans tout l'univers du film
de fiction. " [5]
Cette société semble fonctionner comme la notre avec en
plus une forme de caricature qui la montre sans nuance. Il y a d'une part
l'autorité représentée par le numéro 2 sorte de pouvoir exécutif, [6]
qui d'ailleurs change à chaque épisode. D'autre part,
il y a l'ordre symbolisé par la boule blanche : véritable
milice impersonnelle sans numéro à l'image d'un mirador concentrationnaire.
Nommée " le rôdeur " une seule fois dans la série, cette sphère
demeure la représentation la plus étrange : ni humaine, ni végétale,
ni animale, anonyme, elle reste inquiétante. C'est finalement un trope de
la bureaucratie étouffante qui laisse sans voix. Sous l'apparence d'un " club méditerranéen " anglo-saxon, à l'architecture éclectique, " le
village " reste une cage dorée, un laboratoire d'expériences dans lequel
Patrick Mc Goohan subit toutes sortes de tests de personnalité en passant
par la manipulation psycho-visuelle. [7]
" Le village " devient un cabinet
de recrutement façon Blade Runner. A l'image des prisonniers du Cube qui
tentent de trouver le fonctionnement de cette machine infernale pour
se libérer,
le numéro 6 est paradoxalement le condamné et le geôlier de cette prison à la
Truman Show. Le costume noir de Patrick Mc Goohan fait écho à son éducation
catholique, dès l'âge de dix ans l'acteur voulait être réellement prêtre.
Le vêtement représente non seulement une réminiscence des uniformes fascistes
mais encore il évoque la fuite d'un homme qui refusa de rentrer dans les
Ordres : " comme tout signe de la représentation, le costume est à la
fois signifiant (pure matérialité) et signifié (élément intégré à un système
de sens). " [8]
Le Prisonnier traduit l'émergence d'une " secte sans nom " qui se construit
sur cette esthétique techno-psychédélique des années 60-70. Tous les villageois ont des
toilettes bigarrées et leurs comportements excentriques, dignes d'une " fête
des fous ", masquent à peine la misère affective : univers sans
sentiment. En effet, dés la tombée de la nuit le couvre-feu propage sa voix
féminine et froide : " Plus que cinq minutes avant l'extinction
des lumières. "
Le protagoniste est celui
qu'on surveille à l'aide d'un observatoire souterrain truffé de
caméras, loft à la 1984 construit sur
un complexe " militaro-industriel ". Mais le numéro
6 représente aussi celui qui défie tous les pièges. A la fin,
il sera le vainqueur d'un labyrinthe sans nom. Il n'y a pas
plus impersonnel que le substantif " village ", sorte
de signifiant zéro pour un signifié polysémique vu le nombre
d'interrogations et d'interprétations que soulève cet étrange
lieu. Nul ne sait où il se trouve, il pourrait être en Lituanie
sur la Baltique ou bien sur les côtes marocaines. Le terme " village " ressemble à l'absence de
nomination des personnages du nouveau roman. Il existe une volonté de déstructuration
de la réalité afin de briser l'individu : " Le village est un petit
monde organisé dans ses moindres détails. Rien n'y manque, ni l'épicerie,
ni l'hôpital : une forteresse où l'on normalise plus qu'on ne soigne. " Sous le couvert d'une technologie qui se veut pratique
et amusante, téléphone sans fil, porte automatique, carte de crédits à l'utilisation
enfantine, l'autorité impersonnelle cherche à obtenir des renseignements
: pourquoi le numéro 6 a-t-il démissionné de son poste d'agent secret ?
Cet abandon est le point d'ancrage de chaque épisode, et ce, dés le générique. " Le
village ", aux allures d'une maison de retraite pour personnes qui en
savent trop, devient un asile d'aliénés où règne la paranoïa. Ce lieu absurde
développe chez le prisonnier cette volonté de puissance reposant paradoxalement
sur la lutte, la fuite et l'indépendance. Il s'agit d'une liberté perdue à reconquérir
et le symbole de la Lotus Seven dans le générique en reste la manifestation
la plus dynamique : la trajectoire de la fuite et de la démission demeure
linéaire. Le comportement du numéro 6, à bord de son automobile, est déterminé.
II)
Transcender le système :
la victoire
La
portée philosophique de
cette série - alors incomprise dans les années 60 à tel point
que le réalisateur avait dû fuir en Suisse pour échapper aux
téléspectateurs insatisfaits de la réponse à la fameuse question
: qui est le numéro 1 ? - est aujourd'hui d'une étonnante modernité.
D'une part, la dénonciation du totalitarisme est manifeste étant
donné que la série fut réalisée 21 ans après la seconde guerre
mondiale. D'autre part, l'allégorie de l'homme oppressé de
plus en plus par les réalia quotidiennes, qu'il essaye
de fuir, demeure flagrante. Le Prisonnier évoque une
forme de psychose schizophrénique car l'individu lutte contre
le système tout en essayant d'y échapper : " "Qu'est-ce
que c'est ?" et "Qui est-ce ?" sont
les deux grandes questions de la peur. La simple formulation
de telles questions implique un tremblement du réel annonçant
tous les fantasmes du double, tous les symptômes de la dissociation
caractéristique de la schizophrénie : soit de cette décomposition
de l'âme par laquelle Maupassant définit justement la peur. " Transcender l'horreur pour ne pas l'affronter manifeste
une évasion quasi spirituelle. Mais
c'est aussi un véritable éloge de la fuite. A la fin de la série, le numéro
6 s'évade pour rentrer chez lui comme toute personne qui, ayant fini sa journée
de travaille, retrouve son logement douillet pour se ressourcer.
Si cette
réalisation télévisée
est encore aujourd'hui considérée comme étrange, atypique par
rapport à leurs concurrentes plus ludiques telles que Amicalement
Votre, ou bien Chapeau melon et bottes de cuir,
elle s'adresse à une certaine maturité d'esprit. Cette
série, " comme toute ouvre forte née de la puissance créative
d'un seul homme, n'est faite que de références et de réminiscences :
agencées, réorganisées, transfigurées selon une alchimie mystérieuse. " A la première lecture, le spectateur peut entrevoir une
farce ubuesque dans laquelle les personnages déambulent sans raison apparente
: la fanfare, les déguisements préfigurant les costumes d'Orange mécanique,
et le classique : " bonjour chez vous ! ", l'illustrent parfaitement.
En réalité, le prisonnier
veut s'échapper physiquement et moralement de " ce pays
d'où l'on ne revient jamais ". Il y a d'abord les tentatives
physiques d'évasion : par la mer, l'air et la route. Mais la
fuite finale se jouera sur la complexité des rapports humains.
Patrick Mc Goohan résiste aux pièges des différents adversaires
souvent impersonnels, mais il apprend à les cerner et finalement
prend l'initiative de l'attaque. Derrière son aspect monolithique,
le numéro 6 déstabilise ses hôtes aux comportements plus poétiques
que logiques. De même, il
ne se laisse pas aller devant les personnes du " beau
sexe " : certaines, très belles, sont envoyées par
le démon numéro 1. Ressemblant à des succubes joyeux, ces femmes
sont le reflet du désir narcissique du numéro 6.
Mais il lutte également contre les
persécutions verbales bien ciblées des différents numéros 2.
Il pervertit tous les interrogatoires, échappe au détecteur de
mensonges. L'ensemble prépare la victoire, sa libération, néanmoins
son jugement dernier a lieu curieusement à la sortie de son incarcération
et non à l'entrée.
Sorte de subversion judiciaire
qui nous interroge sur le sens de la série et peut-être plus
globalement sur la vie et son caractère parfois absurde. Il s'agit du
thème de la culpabilité que nous pourrions rapprocher effectivement
du Procès de Kafka : aucun des deux protagonistes
ne sait pourquoi il est inculpé. Joseph K. cherche à comprendre
sa culpabilité tandis que le numéro 6 veut s'évader. Ce dernier
reste dans le refus pur et dur : c'est le triomphe de
l'individualisme. La question de la faute ne se pose donc pas : " le
héros de la série classique a également ceci de particulier
qu'il ne subit aucune évolution au fil des épisodes, donnant
véritablement l'impression qu'il traverse les pires péripéties
sans jamais que celles-ci ne l'affectent, tant sa personnalité est
forte. " Dans Le Prisonnier, on connaît la conséquence de
la démission mais pas la raison. Son
action inconnue le conduit à l'enfermement ce qui constitue, dès le premier épisode,
sa force alors que l'inculpation n'est pas définie. Sa démission ne semble
pas être l'unique motif de son isolement. Il existe une certaine gratuité déconcertante.
Tous
les espaces de la série sont des prisons,
même la digression de l'épisode numéro 14, tourné comme un
western, le montre : Patrick Mc Goohan devenu shérif
se retrouve à plusieurs reprises derrières les barreaux. Conçue
comme une série dont chaque épisode semble être une histoire
autonome, il est souhaitable de suivre l'ordre des dix-sept
feuilletons pour reconstruire le puzzle de cette machination.
Chaque aventure en dit un peu plus mais pas trop. Il faut vraiment
attendre la fin pour saisir qu'il n'y a rien à comprendre : " Envisagée
sou cet aspect, la création est bien une fuite de la vie quotidienne,
une fuite des réalités sociales, des échelles hiérarchiques,
une fuite dans l'imaginaire. " Métaphoriquement, la victoire de notre propre évasion
demeure la libre interprétation de l'énigme. Le numéro 6 est bien le numéro
1, mais ce dernier reste une boîte de pandore qui aveugle et qui rend fou.
On sort d'un univers absurde pour rencontrer la vérité ou les vérités. Comme à la
fin d'Avalon, le spectateur quitte un monde de jeu virtuel pour retourner à la
réalité. D'ailleurs, celle-ci demeure le dernier niveau du jeu vidéo dans
le film de Mamoru Oshii.
Il faut reconstruire le monde qui nous est offert. Le numéro 1 représente aussi le
téléspectateur, celui qui voit tout sans forcément tout comprendre.
Cette fois-ci le numéro 1 n'a pas un visage de méchant comme
dans les James Bond ; de surcroît, rien n'est expliqué.
III) Recréer le système :
non-sens
S'il existe une phénoménologie de la
fuite construite sur des faits pour en dégager une philosophie
et une signification, la réponse la plus juste serait le non-sens.
Cette série britannique très controversée est " présentée
comme un chef-d'ouvre ou comme un délire relevant de la psychiatrie. " Il est vrai que nous avons esquissé précédemment des explications,
mais tout l'intérêt de cette production repose sur l'inachèvement, elle devient
donc déroutante. Celle-ci représente une porte ouverte, offrant au spectateur
la possibilité de sortir de sa propre prison, de son petit monde et de s'interroger
finalement sur l'irrationnel et sur ce qui ne peut être maîtriser. Face aux épreuves
du " village ", trois types de comportements se manifestent : celui
qui lutte, c'est le cas du numéro 6, celui qui fuit, c'est encore le numéro
6 : paradoxe de l'irrationnel. Patrick Mc Goohan crée une sorte de héros
picaresque, violent et parfois misogyne. Se protège-t-il pour lutter ou fuir
?
Un autre comportement repose
sur l'incapacité d'agir
qui conduit au non-sens, et
au suicide psychique. Evoquons la femme hypnotisée et droguée
par le numéro 2. Elle veut atteindre le numéro 6 afin de lui
extirper les fameux renseignements. Il semblerait
que la gent féminine ne soit pas considérée dans cet univers masculin. Elle est
donc objet et sujet de séduction, toute autre tentative de la définir conduit métaphoriquement
au non-sens : " Confronté à un tel jeu, l'homme qui veut le "comprendre" se
trouve pris dans un dilemme sans issue. S'il entend avoir le dernier mot
en se conformant à l'ordre dont il tire son identité, il est assuré de se
perdre. " L'érotisme reste donc le grand absent de la série, c'est " l'amour
en fuite " pour une passion feinte et calculée.
Cet éloge de la fuite serait
plutôt masculin, un seul épisode représente " la femme " en tant que numéro
2. Elle n'a pas sa place dans cet univers agressif où la stabilité féminine
et maternelle pourrait canaliser le cynisme et la quasi impossibilité du
prisonnier de s'en sortir et de se stabiliser. Le numéro 6 est une sorte
de bombe ambulante qui remet en cause le système. Le prisonnier reste donc
celui qu'il faut enfermer, dangereux pour la communauté : il représente " l'ennemi
public numéro 1 ". On le menace de programme de reconversion
sociale instantanée : " seule réponse des maîtres du " village " aux
velléités d'individualisme : le conditionnement, la réhabilitation,
l'arme suprême des régimes totalitaires avec en plus l'humour anglais. " Le Prisonnier se construit sur un certain
discours ironique et caustique qui tourne en dérision le pouvoir et l'existence
au sens large. Un journaliste demande au numéro 6 ce qu'il pense de la vie
et de la mort, il lui répond : " Changer de disque, vous m'ennuyez ! ". Son interlocuteur rétorque par un dérèglement du langage
qui n'est pas sans rappeler la technique de Ionesco : " Pas de
commentaire. " Cette création, au fonctionnement absurde, s'insère " parfaitement
dans son médium - la télévision - est dans son époque les années 60, celle
des grandes prises de conscience politique et morale. "
Une empathie se développe
entre le numéro 6 et le spectateur qui repose sur une quête
absurde. L'homme cherche à se libérer de qui et de quoi! En
fait, de tout et de rien. Seule, une ligne de conduite le sauve
: la persévérance dans son labeur quotidien, semble-t-il !
La série devient donc une allégorie, une philosophie et une ouvre
d'art qui fascine toujours : " C'est d'abord sur
un fond de non savoir antérieur que vont s'inscrire les premières
données du film. Et ce savoir porte sur deux domaines principaux :
le monde quotidien de l'expérience humaine, le monde culturel
des savoirs encyclopédiques. " Le réalisateur n'a jamais donné d'explication à la
série ; comme toutes les ouvres, elle pose le problème de son interprétation.
Il ne faut sans doute pas que le créateur offre un parcours de lecture bien que rétroactivement
le réalisateur en donne un éclaircissement : " c'était le but de
la série, étudier certains domaines qui nous sont plus familiers maintenant
qu'à l'époque. Il y a plus de conflits, de dissensions, des problèmes avec
la bureaucratie et la puissance qui s'oppose à l'individu. " Il s'agit aussi bien pour le réalisateur que le spectateur
d'une fuite dans l'imaginaire qui s'apparente à une contrée d'exil où l'on
trouve paradoxalement refuge et souffrance comme une sorte de catharsis.
Le Prisonnier traduit cette impossibilité de connaître le bonheur : " parce
que l'action gratifiante en réponse aux pulsions ne peut être satisfaite
dans le conformisme socio-culturel. "
Construite sur un suspense éclectique - polar,
anticipation et espionnage - cette production qui est sensée
nous amener à une explication ne
débordant pas les règles de ces genres, demeure en fait une
supercherie pour le spectateur : un contre texte du Fugitif.
Il s'agit d'une subversion des codes rationnels du récit filmique : conflit
sans résolution du conflit. Finalement, la série pose une ambition
esthético-philosophique. L'idée principale est de transgresser
les genres classiques : " Sous cette puissance du
faux, toutes les images deviennent des clichés, soit parce
qu'on en montre la maladresse, soit parce qu'on en dénonce
l'apparente perfection. "
Conclusion
Plus
qu'une réflexion sur l'histoire de l'art, plus qu'une
métaphore du quotidien, la série nous renvoie à nos inhibitions, à nos
incapacités d'agir et de changer le cours des événements. Petite
anthologie du stress psycho social, elle dénonce l'homme prisonnier
de lui-même, soit l'expression artistique d'une forme de dépression
mélancolique : " le psychotique n'attend plus
rien. Il est enfermé en lui même et son inhibition n'est plus
un langage, mais l'expression véritable de son impossibilité à agir.
C'est pourquoi sa dépression peut déboucher sur le délire ou
sur les signes caractéristiques de la série schizophrénique. " Cette idée demeure parfaitement illustrée au dénouement
lorsque le numéro 6 découvre qu'il est le numéro 1. Masque
arraché à la fin : le protagoniste se rend compte qu'il reste le créateur
du système, le prisonnier devient effectivement responsable de son propre
enfermement.
Nous sommes les bâtisseurs de la prison :
la seule réponse du numéro 6 est le rire sarcastique et salvateur
pour échapper à la folie et à l'isolement. Cependant, cette
réalisation télévisée reste une incitation à fuir les systèmes
clos et simplistes. Elle nous préserve des raccourcis de la pensée
pour ceux qui s'enfermeraient dans un monde douillet. Le Prisonnier élabore
une diatribe contre les régimes forts mais aussi contre la monotonie
libérale d'un certain conformisme " petit bourgeois ".
Ce dernier anesthésie l'individu pour ne pas évoquer un poncif
du genre. La fuite, l'évasion et la libération deviennent une
victoire mais elle semble pensée et contrôlée. A l'image de la
parabole évangélique : " les derniers seront les premiers,
et les premiers seront les derniers ", le numéro 6, victime au départ, devient maître du système.
Il sort de l'absurde et revient au réel. La quête du sens passerait
par un non-sens systémique et théorisé par les médias : " le sens
du film est incorporé à son rythme comme le sens d'un geste est immédiatement
lisible dans le geste, et le film ne veut rien dire que lui-même. "
Le Prisonnier préfigure
les reality show comme une sorte d'entomologiste qui
poserait un regard vétilleux et clinique sur l'essence même
de l'être manipulé.
A titre de
curiosité, visitez http://www.leprisonnier.net
BIBLIOGRAPHIE ET REFERENCES
Association
des fans du Prisonnier : Le Rôdeur et Six
of One.
BAUDOU (J.) et
PETIT (C.).- Les grandes séries britanniques, Paris : Huitième
Art, 1994.
BENASI
(S.).- Série et feuilletons T.V :
Pour une typologie des fictions télévisuelles, Liège :
Editions du Céfal, 2000.
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d'ouvre télévisionnaire, Paris : Huitième Art, 1990.
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Paris : Editions de Minuit, 1983.
GARDIES
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Paris : Méridiens Klincksieck, 1993.
LABORIT
(H.).- Eloge de la fuite, Paris : Gallimard, 2003.
LABORIT
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de l'action, Paris : Masson, 1989.
MAINGUENEAU
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fatal, Paris : Editions HCI, 1999.
MERLEAU-PONTY
(M.).- Sens et non-sens, Paris : Gallimard, 1996.
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(E.).- Le cinéma ou l'homme imaginaire, Paris :
Editions de Minuit, 1956.PAVIS
(P.).- L'analyse des spectacles, Paris : Nathan,
1996.
ROSSET
(C.).- Propos sur le cinéma, Paris : PUF, 2000.
Site
Internet : www.leprisonnier.net
VALERY
(F.).- Les Séries
TV, Toulouse : Editions Milan, 1996.
DOCUMENTS
VIDEO
Interview
de Patrick Mc Goohan in Destination Séries, Canal Jimmy,
octobre 1997.
Reportage
de Jean François Richard Bonjour chez vous, M6, juin
1990.
LES EPISODES
DU PRISONNIER
Episode 1 : L'arrivée.
Episode 2 : Le carillon de Big Ben.
Episode 3 : A, B et C.
Episode 4 : Liberté pour tous.
Episode 5 : Double personnalité.
Episode 6 : Le Général.
Episode 7: Le retour.
Episode 8 : Danse de mort.
Episode 9 : Echec et mat.
Episode 10 : Le marteau
et l'enclume.
Episode 11 : L'enterrement.
Episode 12: J'ai changé d'avis
Episode 13: L'impossible pardon.
Episode 14: Musique douce.
Episode 15: La mort en marche.
Episode 16: Il était une fois.
Episode 17: Le dénouement.
Notes
.- L'acteur a été également l'agent secret
John Drake dans la série Destination danger. Notons
que lors de sa sortie en 1968, Le Prisonnier fut un échec
commercial.
.- On entend par " système ", et
ce de manière sommaire, le fonctionnement et les enjeux socio-politiques
d'une communauté avec l'individu qui essaye de s'adapter à ce
qu'il lui est imposé.
.- LABORIT (H.).- Eloge
de la fuite, Paris : Gallimard, 2003, p. 45.
.- MERLEAU-PONTY (M.).- Sens et non-sens,
Paris : Gallimard, 1996, p. 73-74.
.- MORIN (E.).- Le cinéma ou l'homme imaginaire,
Paris : Editions de Minuit, 1956, p. 165.
.- Notons que le numéro 6 pourrait représenter
le peuple, le numéro 2 traduirait effectivement l'exécutif et
le numéro 1 serait en quelque sorte le parlement. Le peuple
demande finalement des règles par la voix d'une simili démocratie
symbolisée par le numéro 1, celui qui établit les lois du système.
En fait, ce dernier est une émanation du numéro 6 qui exige
des règles du peuple. La trichotomie 1,2,6 serait les fondements
du système de société du Prisonnier.
.- Cf. épisode n° 6: Le Général.
.- PAVIS (P.).- L'analyse des spectacles,
Paris : Nathan, 1996, p. 161.
.- En réalité " le village " s'appelle
Portmerion, c'est un hôtel situé au nord ouest du pays de Galle
construit par un architecte visionnaire, Sir Clough Williams-Ellis.
Tous les styles sont représentés : espagnols, autrichiens,
italiens et grecs.
.- BAUDOU (J.) et PETIT (C.).- Les grandes
séries britanniques, Paris : Huitième Art, 1994, p.90.
.- ROSSET (C.).- Propos sur le cinéma,
Paris : PUF, 2000, p. 93.
.- VALERY (F.).- Les Séries TV, Toulouse :
Editions Milan, 1996, p.44.
.- Dans la version originale, il s'agit de
l'expression Be seeing you ! que
l'on pourrait traduire par : " A bientôt ! " et
que la doublure française, Jacques Thebault, a retranscrit
de manière spontanée par : " bonjour chez vous ! ".
.- BENASI (S.).- Série et feuilletons
T.V : Pour une typologie des fictions télévisuelles,
Liège : Editions du Céfal, 2000, p.84.
.- Eloge de la fuite.op. cit., p.
47.
.- Les Séries TV.op. cit. ,p. 45.
.- Cf. épisode n° 9 : Echec et mat.
.- MAINGUENEAU (D.).- Féminin fatal,
Paris : Editions HCI, 1999, p.84.
.- Cf. épisode n° 8: Danse de mort.
.- Cf. reportage de Jean François Richard Bonjour
chez vous, M6, juin 1990.
.- Cf. épisode n°4: Liberté pour tous.
.- Les grandes séries britanniques.op.
cit., p.97.
.- GARDIES (A.).- L'espace au cinéma,
Paris : Méridiens Klincksieck, 1993, p. 62.
.- Propos de Patrick Mc Goohan au cours d'un
entretien téléphonique à l'occasion du
30ème anniversaire de la série, in Destination
Séries, Canal Jimmy, octobre 1997.
.- Eloge de la fuite.op. cit., p.
98.
.- DELEUZE (G.).- L'image-mouvement,
Paris : Editions de Minuit, 1983, p. 288.
.- LABORIT (H.).- L'inhibition de l'action,
Paris : Masson, 1989, p. 175.
.- Cf. Nouveau Testament, in " L'Evangile
selon Saint Matthieu ", 20,1-16.
.- Sens et non-sens.op. cit., p. 73.
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