« Quelques fois - écrit un météorologue
- la dépression atteint un chiffre si bas qu’elle
fait ventouse soulevant en spirales l’eau de la mer, le
sable des continents tandis que le vent de l’anti-cyclone
qu’elle a attiré autour d’elle tourne avec
une telle violence qu’il enlève le toit des maisons
et fauche les arbres. » (1)
A la sortie de A nos amours de Maurice Pialat, Serge
Daney orienta l’un de ses écrits vers la dimension
« météorologique » présente
dans ce film et plus largement dans l’œuvre de cet
auteur. Dans A nos amours (1984), il évoque
de manière métaphorique, la présence d’un
« cyclone » dévastateur, qui au sein de quelques
scènes, parviendrait à faire naître de nouvelles
structures et perceptions spatio-temporelles. Cette dimension
est la source d’un travail créatif qui doit accepter
l’idée d’un espace invisible certes, mais
bien réel, parfois violent, toujours instable, perturbé
et en mouvement continuel. Le cyclone dont parle Daney, prend
vie et s’appuie sur une « figure » très
précise : le corps.
Ainsi, le corps chez Pialat est cette matière sur-présente,
qui traverse l’espace scénique (souvent théâtralisé),
en le contaminant alors d’une énergie fulgurante,
d’un dynamisme fuyant et d’une force incontrôlable,
qui se manifestent en tous lieux de la scène filmique,
souvent au-delà même du cadre.
Le film Police est un exemple parmi
tant d’autres pour partir sur les traces de Serge Daney,
qui évoquait l’effet de « spirale » et
les mouvements tournoyants dans lesquels se débattent les
personnages « pialatiens » qui, « accélérés
comme des particules, tournent les uns autour des autres et perdent
le Nord, (…) comme des cosmonautes en apesanteur (…).
» (2)
Chez Pialat, la narration s’envisage donc
à travers des déplacements physiques souvent injustifiés,
sans cause réelle ou directe (3)…car c’est
bien la présence des personnages dissociés de toute
logique de parcours prémédité, qui compte
plus que toute volonté de rendre visible un univers qui
se veut inachevé, incomplet, fragmenté.
Telle est l’idée posée également
par Nicole Brenez dans son ouvrage (4) consacré à
l’esthétique du « corps moderne » dans
le champ cinématographique. La manifestation du corps chez
Pialat se situe dans la figuration du personnage secondaire que
l’on va retrouver, tel un corps-pilier, à plusieurs
endroits du récit : repère spectatoriel à
travers la ponctuation physique d’un récit. La narration
déstructurée trouve un sens profond et silencieux
dans cette sorte d’accroche, de signe fort et physique présent
en plusieurs points du film (en l’occurrence, au début
et à la fin, comme pour souligner l’idée d’une
boucle effectuée par le personnage principal, Mangin).
« Confusion entre gendarmes et voleurs,
entre présence (du suspect) et absence (du coupable), entre
affirmation et négation : mais cette indistinction généralisée,
si elle affecte la figure dans ses apparences (elle est difficile
à reconnaître, y compris pour le spectateur), laisse
intact un sentiment du corps, indicible et indiscutable. C’est
ce que décrit la scène où Nez-Cassé,
subitement de retour à la fin d’un film qui semblait
l’avoir complètement oublié, hèle Mangin,
l’invite à boire un verre et échange avec
lui quelques propos sur le choix du prénom du fils qui
va lui naître. »
Chez Pialat, il n'y a plus d'acteurs, plus de
personnages : il n'y a que des présences qui sillonnent
chaque scène, chaque lieu de la narration, chaque épisode
d'un récit qui se nourrit de l'intérieur, lorsque
les corps lui offrent cette matière tant attendue qui permettra
alors de dégager un événement porteur d'histoires
inattendues. Plus que le déplacement narratif, l’idée
du « cyclone » convoque celle de la « déviation
», comme si à tout moment, le récit était
capable de sortir de ses gons pour initier de nouvelles trajectoires
accidentelles.
A la fin de Police, Mangin (Gérard Depardieu)
part rendre l’argent aux trafiquants alors que Noria (Sophie
Marceau) l’attend dans la voiture ; alors qu’une certaine
logique narrative aurait voulu que Mangin la retrouve tout de
suite après cette mission, le récit dérive
(car le corps de Mangin dévie de son parcours et la tornade
se dirige ailleurs, dans un lieu inconnu) et fait revenir au premier
plan Nez-cassé (l’agresseur que l’inspecteur
avait malmené au tout début du film). Mangin se
détourne de son chemin et boit un verre avec lui alors
que la femme l'attend dans la voiture, quelques mètres
plus loin.
La construction temporelle du récit est
alors dilatée (Mangin s’attarde sur son chemin faisant
patienter du coup Noria dans la voiture) ; la consistance spatiale
aussi (puisque le bar devient un lieu imprévu dans le parcours
du policier à ce moment-là). Ce détour met
en avant une rupture imprévue, fondée sur la simple
puissance instinctive du personnage qui s’autorise à
ce moment-là, une sortie, une bifurcation, un déplacement
du sillon narratif dans lequel il semblait pourtant être
« pris au piège ».
Au-delà de cette composition globale,
la figure cyclonique chez Pialat, se révèle aussi
au sein même de la scène (espace clos et imposant
un point de vue tout en recul nous dirait André Gardies)
(5), dans les rapports qu’entretiennent les personnages
avec le cadre ; ce cadre à la fois stimulé, pulvérisé,
déchiré par les déviations physiques de quelques
entrées et sorties, de quelques apparitions et disparitions
à chaque fois dévastatrices. (6)
Comme des électrons rivés les
uns aux autres mais laissés libres dans leur champ d’action,
les corps imposent des énergies aux multiples trajectoires
: dynamisme et recherche d’un noyau pour particules atomiques
; transgressions du bord, de la frontière pour une quête
mobile vers l’extérieur. Mangin et ses deux collègues
policiers décident, pour leur enquête, de venir rendre
visite à l’un des frères Slimane (Maxime),
qui a reçu une balle de revolver la veille dans une rue
de Paris. Noria et son avocat Lambert (Richard Anconina) quittent
la chambre de Maxime et la caméra (épaule) les suit
de dos dans le couloir. Au bout, Mangin, son collaborateur marseillais
et la stagiaire (Melle Verdet), entrent dans le champ par la gauche
et viennent immédiatement dans leur direction. Croisement
imprévu : rencontre des corps dans un lieu neutre (hors
du commissariat et hors de la rue).
Au cœur d'un unique plan-séquence
très maîtrisé, Pialat propose plusieurs déplacements
au sein du champ ; déplacements de corps qui flirtent avec
le cadre, instable et toujours pris dans une énergie tourbillonnante.
Dès que les deux groupes de personnes
se rencontrent, c’est tout d’abord la stagiaire (x)
qui réalise une boucle ; elle sort du cadre et revient
dans le champ pour réaliser un arc de cercle par la droite.
Elle tourne autour de Mangin et Lambert qui discutent au centre
de l’image.


Après ce mouvement physique quasi-circulaire
qui n’aura aucune autre fonction que d’apporter du
mouvement à la scène (en effet, ce déplacement
ne génère aucun acte ni aucune discussion particulière
et plus encore, il ne fait rien dire de précis au personnage
qui restera muet), Lambert (x) sort par la droite et passe donc
en hors-champ pour laisser Mangin s'approcher de Noria (ce qui
paraît quand même un peu inaccoutumé lorsque
l'on sait que généralement l'avocat a pour principale
mission de rester avec son client pour éviter tout dérapage
verbal ou physique avec la police).


Pialat fonde donc ce plan-séquence sur
cette rencontre des corps presque impossible ; les personnages
se croisent, se testent, s’épient, se regardent par
l’intermédiaire de leurs déplacements dans
un endroit difficile à maîtriser pour les uns et
les autres. Dans un troisième temps, c'est autour du collègue
marseillais (x) (après la stagiaire et Lambert) de marquer
les bords du cadre de son empreinte physique. Il arrive dans le
champ par la gauche (en effet, il avait disparu pendant quelques
secondes) ; petit à petit, lors de la discussion entre
Mangin et Noria, il tourne autour d'eux dans le sens contraire
des aiguilles d'une montre, n'hésitant pas d'ailleurs à
boucher quelques instants le champ, par son corps sans cesse en
mouvement. Son circuit s'arrêtera dès qu'il aura
accompli une boucle (comme les autres) et qu’il sera revenu
à son point de départ, sur le côté
gauche du cadre.


Aussi, juste après cette discussion qui
stoppe dès que le marseillais cesse de marcher, la stagiaire
et Lambert réapparaissent dans le champ par la droite (alors
qu'ils devaient, on le suppose, discuter tous les deux en hors-champ)
pour revenir au centre et dire au revoir à Mangin.
Cette scène, filmée en plan-séquence,
est une démonstration scénographique assez pointue,
qui met en avant la question du tourbillonnement des corps, au
sein d’un champ sans cesse éprouvé par les
entrées et sorties des corps qui jouent perpétuellement
avec les bords du cadre ; chaque personnage est pris dans une
spirale où les corps sont (r)attaché, relié
les uns aux autres comme si personne ne pouvait (on le comprend
à cet instant) échapper au sillage de cette affaire,
de ce récit, de cette histoire commune à tous (la
recherche d’une valise contenant de l’argent).
Attirance et répulsion : Jean-Louis Schefer
parle de gravitation, de distance et de proximité entre
des particules désorientées, entre des molécules
dissociées et à la recherche de leur centre perdu,
enfoui, indéterminé parce que l’expression
visible d’une quête précise et justifiée
(mise en cause(s)), reste impalpable chez Maurice Pialat en particulier.
On sait que l’atome peut être détourné
de son parcours, de son centre à cause de chocs, de pressions,
de poussées de températures, de variations météorologiques.
« Pourquoi, puisque c’est vers l’unité
que ces atomes s’efforcent de retourner, ne jugeons-nous
pas et ne définissons-nous pas l’Attraction comme
une simple tendance vers un centre ? - Pourquoi, particulièrement
vos atomes, les atomes que vous nous donnez comme ayant été
irradiés d’un centre, ne retournent-ils pas tous
à la fois en ligne droite, vers le point central de leur
origine ?
« Je réponds qu’ils le
font ; mais que la cause qui les y pousse est tout à fait
indépendante du centre considéré comme tel…Chaque
atome, formant une partie d’un globe généralement
uniforme d’atomes, trouve naturellement plus d’atomes
dans la direction du centre que dans toute autre direction ; c’est
donc dans ce sens qu’il est poussé, mais il n’y
est pas poussé parce que le centre est le point de son
origine. Il n’est pas de point auquel les atomes se relient.
Il n’est pas de lieu, soit dans le concret, soit dans l’abstrait,
auquel je les suppose attachés. Rien de ce qui peut s’appeler
localité ne doit être conçu comme étant
leur origine. Leur source est dans le principe Unité. C’est
le père qu’ils ont perdu. C’est là ce
qu’ils cherchent toujours, immédiatement, dans toutes
les directions, partout où ils peuvent le trouver, même
partiellement. » (…) Le père est le
mystère d’une origine et la compulsion de retour
de la matière, même dans son infinie dispersion.
» (7)
Le cyclone dévastateur dont parlait Daney,
prend naissance dans cette origine du corps perdu, du corps à
retrouver au plus profond d’un espace physique instable,
sans cesse perturbé et qui « nous dit », que
derrière chaque déplacement se cache le secret de
notre existence. Bouger, toujours, sans cesse…telle est
faille de l’être, révélée par
les corps et leurs mouvements ; pour que d’une émotion
physique et directe, sensible et indicible, naisse la pensée
d’une esthétique fondée sur la quête
secrète et inavouée, lointaine et détournée,
d’un personnage ignoré mais si difficile à
éviter : le père, noyau dur du cinéma de
Pialat.
Rémi Fontanel est enseignant en «
Cinéma&Audiovisuel » à l’Université
de Lyon II (France), il a écrit une thèse sur Maurice
de Pialat et prépare un site internet dédié
au cinéaste.
Notes :
1. Serge Daney, « Pialat dans l’œil du cyclone
» in Libération du 16 Novembre 1983.
2. Ibid.
3. Peut-être faudrait-il plutôt parler de «
quasi-cause » au sens où l’entendait Gilles
Deleuze dans Logique du sens, Editions de Minuit, Collection «
critique », Paris, 1969.
4. Nicole Brenez, De la figure en général et du
corps en particulier, Editions De Boeck Université, Collection
Arts et Cinéma, Bruxelles, 1998.
5. « André Gardies, « Scène ou régime
scénique » in Cinéma et théâtralité
(Dir. Christine Hamon-Sirejols, Jacques Gerstenkorn et André
Gardies), Editions Cahier du GRITEC, Aléas, Lyon, 1994.
6. « Le cinéma de Pialat est d’abord physique,
chaque corps y a son poids d’intensité, chaque plan
est lourd des différentes présences qui le composent.
Et pourtant, dans Police, ça n’arrête pas de
bouger, le film n’est fait que de jaillissements imprévus.
»
Serge Toubiana, « L’épreuve de vérité
» in Cahiers du cinéma n°375, septembre 1985.
7. Jean-Louis Schefer, « Dialogues imaginaires - atomes
- » in Images mobiles - Récits, visages, flocons
-,
op. cit., pp. 80-81.