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L’Autre,
le barbare
Denys Arcand et la réception critique du cinéma
québécois en France
« De quel empire faisons-nous partie
au juste, ou encore sommes-nous alternativement les barbares
des deux empires?
[…]Celui qui se trahit par son accent autant à New
York qu’à Paris?».
- Gilles Thérien, « L’empire
et les barbares »,
p.10.
« Je sais que votre film est tragique, mais quand j’entends
l’accent des gens, ça me fait rigoler! ».
C’était il y a deux ans, à Cannes, après
la projection du film de Bernard Émond, LA FEMME QUI BOIT,
dans le cadre de la Semaine de la critique. Contre cette remarque
teintée de mépris, Émond s’insurge
et, à la presse et au public cannois assemblé deux
ans plus tard pour la présentation son nouveau film, 20h17
RUE DARLING, répond-il en ces mots: «[La langue
de mon film, c’]est une langue de pauvre, une langue de
gens dont les ancêtres ont cultivé des terres de
misère pendant 300 ans, dont les grands-parents sont remontés
en ville pour se faire exploiter par des patrons anglais qui
les méprisaient. La langue de pauvres de mes parents et
de mes grands-parents dont j’aime la musique ». Il
ajoute enfin : « Si vous ne comprenez pas, lisez les sous-titre
anglais » (Le devoir, 21 mai 2003, p.A1). Par cette déclaration,
Bernard Émond réveille encore une fois, comme bien
d’autres l’avaient fait avant lui – de Gilles
Groulx à Pierre Perrault en passant par Michel Brault
- les démons de la réception critique et populaire
du cinéma québécois à l’étranger,
particulièrement en France. Car si l’on pourrait – et à tort! – s’attendre à ce
que la France, pour des raisons linguistiques et historiques,
constitue logiquement à l’extérieur du bassin
du St-Laurent le public cible des films d’ici, une certaine
résistance, d’une origine bien plus profonde et
complexe qu’un simple problème d’accent, persiste
et handicape toujours l’aventure du cinéma québécois
sur l’Hexagone.
Pourtant un film, LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN
(1986) de Denys Arcand, fait figure d’exception. Récipiendaire
du Prix de la critique international à Cannes en 1987,
il déclassa au box-office parisien nombre des plus grandes
productions européennes et américaines de l’époque,
terminant sa carrière française avec près
de 1 250 000 entrés (Marshall, p.85). 17 ans plus tard,
LES INVASIONS BARBARES, « continuation » du DÉCLIN,
est d’ores et déjà assuré d’une
carrière internationale encore plus prestigieuse que son
prédécesseur. Primé par le jury cannois
de Patrice Chéreau (Prix du scénario et Prix d’interprétation
féminine pour Marie-Josée Croze), le dernier opus
d’Arcand sera distribué dès le 24 septembre
2003 dans plus de 250 salles françaises, en plus d’une
vingtaine d’autres pays, de l’Argentine à la
Nouvelle-Zélande, en passant par la Turquie et la Russie.
Quant au cœur de « l’empire » lui-même,
c’est le « major » Miramax, fait exceptionnel
pour un film québécois, qui en assurera la distribution
et la promotion en territoire états-unien. Fort des succès
récents de Miramax avec La Vita è bella, Chicago et Gangs
of New York, Arcand est donc en droit d’espérer
une troisième nomination aux Oscars (1).
Mais comment expliquer ce phénomène, cette figure
d’exception que constitue le cinéma d’Arcand
sur la scène internationale? N’est-ce qu’une
histoire de « cul »? L’attrait folklorique
de l’exotique? Ou bien ne s’agit-il que du simple
génie visionnaire de quelques producteurs, distributeurs
et publicistes ambitieux? (2). Or, s’il n’y a pas
de recettes souveraines aux imprédictibles succès
d’un film par rapport à un autre (3) – et
loin de moi l’idée de prétendre postuler
quelques pistes de réponse définitives à ce
sujet – il y a bien quelques leçons ou constats à tirer
de ces deux succès inattendus. Dans cette mouvance, c’est
au détour de leur réception critique en France
que j’essaierai d’interroger ces films, espérant
ainsi instruire notre réflexion sur l’Odyssée – ou
les « invasions »! - d’un cinéma « barbare » en
terre étrangère. Je tâcherai donc, par l’étude
comparative des textes critiques de 1987, autour du DÉCLIN,
et ceux de 2003, avec LES INVASIONS BARBARES, d’éclairer
un tant soit peu l’évolution de la perception que
la critique cinématographique française a de la
société québécoise.
Le cinéma québécois au seuil de l’empire
Le cinéma québécois, longtemps bercé par
les percées documentaires qui en firent une des grandes
cinématographies nationales émergentes dans les
années 1960, occupe une position marginale et ambivalente
dans l’inconscient français. C’est le cinéma
d’un ovni insolite; l’œuvre d’une sorte
d’exception francophone à l’accent étrange,
d’une culture fantomatique et effacée, survivant
miraculeusement mais sans coups d’éclats politique
aux frontières même de l’empire. Car l’empire
est au cœur du cinéma d’Arcand. En effet, pour
ce cinéaste formé au département d’histoire
de l’Université de Montréal, les complexités
de l’histoire nationale et la position historique et géographique
qu’occupe la société québécoise
aux portes de l’empire américain constituent des
moteurs narratifs et discursifs primordiaux. De surcroît,
depuis l’échec du référendum sur l’indépendance
de 1980 – dont Arcand a tiré un film au titre prophétique
: LE CONFORT ET L’INDIFFÉRENCE - le déclin de l’empire et la défaite du politique et du projet
collectif agissent comme déclencheur de l’action
(ou plutôt de l’inaction) des personnages. Son œuvre,
suivant ce filon, en est une de constat, voguant sur les idéaux
et les ratés du passé national. C’est le
cinéma d’un peuple abandonné par les élites
françaises qui commencent à fuir le continent américain
dès la conquête anglaise de 1760; un peuple séparé de
la métropole française par un océan et par
deux siècles et demi de colonialisme britannique; cantonné dans
la tradition linguistique de Rabelais plutôt que dans celle
de Molière; marqué par le contact avec les cultures
amérindiennes; longtemps patronné sous l’égide
et le consentement d’un clergé catholique séculaire,
démagogique et réactionnaire; bouleversé par
les promesses non-accomplies, après 1960, d’une
Révolution tranquille qui tourne au néo-libéralisme
et à la technocratie; et finalement torturée par
le drame d’octobre 1970, par le deuil de deux référendums
perdants sur la souveraineté et par une vie désormais
douce et anesthésiée par le confort et l’indifférence
politique. La société québécoise
de Denys Arcand, protectionniste et introvertie, constamment
prise entre deux feux, est torturée par un manque, par
une incomplétude nationale fondatrice qui nourrit, depuis
l’époque du cinéma direct, toute la cinématographie
québécoise. Bref, le Québec du cinéma
contemporain est celui d’une société complexe
et fascinante pour les chercheurs étrangers intéressés
aux théories et problèmes du nationalisme et du
concept de nation (2), mais qui est conséquemment source à la
fois d’attrait exotique et de frustration pour un public
français et étranger en mal de références
culturelles stables afin de comprendre cet « Autre » atypique,
si ce n’est par quelques a priori folkloriques ou lieux
communs nageant parfois aux limites du fétichisme.
C’est en ce sens que l’exception Arcand, au-delà de
la qualité esthétique et discursive de ces films
- qui ne font d’ailleurs pas consensus, malgré une
réponse généralement favorable – devient
fascinante. Succès de foule phénoménal autant
chez les publics « intellectuels » des ciné-clubs
que ceux du cinéma populaire, les films du cinéaste
montréalais arrivent exceptionnellement à arbitrer
un choc interculturel et transnational qui n’est pas sans
nourrir la redéfinition incertaine mais continuelle d’un
cinéma et d’une nation qui se cherche inlassablement
et dont les références nationales, la définition
du « Nous » et des « Autres », est toujours à faire.
Bref, au-delà du formalisme ou de l’esthétique,
l’étude de la réception étrangère – dans
le cas qui nous intéresse française - du cinéma
d’Arcand, constitue un objet d’un gigantesque intérêt
théorique et pragmatique afin de comprendre les pratiques
de spectature, de construction de sens et d’appropriation
culturelle de l’artéfact de l’ « Autre » dans
un cadre national, culturel et individuel étranger.
La France, le Déclin, la nation
Il est entendu que cet exercice de réception n’est
pas une nouveauté, car le succès inattendu et incontesté du
DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN en sol étranger
a déjà fait l’objet d’une importante
curiosité académique, dont celle du Groupe de recherche
sur la réception du cinéma québécois à l’étranger,
de l’Université de Montréal. Dans un effort
pour définir comment la critique sélectionne et
hiérarchise les informations émanant du film afin
de créer de nouveaux réseaux de signification et
ainsi faire sens de « l’objet » d’analyse,
Denise Pérusse, autour de la réception critique
du DÉCLIN en France, propose l’hypothèse
selon laquelle « la réception d’un film implique
une sorte d’opération de déconstruction et
de reconstruction du sens dans laquelle sont engagées
les idéologies d’une société (visions
du monde, stéréotypes socioculturels, ensemble
de préconstruits, de clichés, etc.) et un système
esthétique préalablement acquis (références
cinématographiques ou culturelles, normes esthétiques
en vigueur, etc.) » (Pérusse, p.92). En d’autres
termes, elle cherche à percer ce moment « où il
y a intersection entre le répertoire du spectateur et
celui de l’œuvre » (p.93), sans pour autant
tomber dans la description déterministe d’un spectateur
construit par le texte ou par le contexte d’exhibition.
L’acte de spectature et de lecture filmique, selon cette
analyse, sont donc fondamentalement plurielles et résistent
aux clivages identitaires nationaux. Ceux-ci ne peuvent jamais
prétendre à une quelconque homogénéité idéaliste
et résistent conséquemment aux prises de position
essentialistes de certains nationalismes ethniques négligeant
les hétérogénéités inhérentes à la
mouvance ou au « devenir » de la collectivité,
de la nation.
Cette évacuation de tout déterminisme national
dans la lecture du film, Denis Bachand, dans un exercice similaire,
la pousse encore plus loin. Dans sa recherche des « mécanismes
qui régissent l’appropriation des œuvres au
sein d’une communauté interprétative donnée »,
il postule en effet que si « la langue et la nationalité déterminent
certains traits identitaires communs aux critiques et à leurs
lectorats respectifs », la comparaison des différents
discours critiques vient également « cerner les
motifs affinitaires qui traversent et excèdent ces clivages
nationaux » (Bachand, p.120). Or, ajoute-t-il plus loin,
même si « les publics sont composites et que les
sujets traités déclenchent des résonances
variables d’un spectateur à l’autre, des convergences
se dégagent néanmoins qui découlent du modelage
des mentalités au sein d’institutions communes » (p.124).
Ce qui intéresse donc Bachand, ce sont conséquemment
tous ces « filtres culturels » qui régissent
l’appropriation et la mise en signe du film par « l’Autre ».
Ainsi, contrairement à la critique américaine qui,
de façon générale, exploiterait la filiation à l’Europe
et au cinéma européen dans son appropriation du
cinéma québécois, Bachand affirme que le
contraire est aussi vrai, puisque c’est la carte de l’américanité du
Québec qui nourrirait fréquemment le discours des
critiques français (p.133). Et bien sûr, pour ce
cinéma bavard qu’est celui d’Arcand et de
ses contemporains québécois, se sont le plus souvent
des cinéastes comme Éric Rohmer et Woody Allen,
alimentant l’univers cinéphilique français,
qui régiraient les lectures intertextuelles des films
chez la critique française. Sans oublier cette inlassable
recherche de traits préconçus, convoyant une couleur
locale à ce fragment bizarre et rustaud de l’Amérique
(p.121).
Ainsi, dans son étude sur la réception critique
française du DÉCLIN, Denise Pérusse observait
les récurrences suivantes au sein de l’important
corpus critique (plus d’une cinquantaine de textes) soumis à son
examen :
- la trace d’un certain exotisme géographique;
- l’identification ethnique;
- la mise en contexte du cinéaste en tablant sur ses réalisations
antérieures et sa place dans le cinéma québécois;
- l’appel à des stéréotypes socioculturels;
- le recours à des rapprochements cinématographiques
ou littéraires;
- un accent sur la forme du récit (Pérusse, p.95).
Par exemple, dans une critique (4) feuilletée au hasard
des nombreuses pages de l’imposant dossier de presse assemblé par
la Cinémathèque québécoise autour
du DÉCLIN, on peut lire cette étrange référence à l’exotisme
des « splendeurs de l’été indien [?] », « à l’aube
admirable sur le lac » ou à « ces hommes et
ces femmes dont l’aimable accent canadien nous semble – pur
préjugé – jurer avec la haute culture ».
On parle aussi de la « Nouvelle-France » [!], de
la mise en tutelle du Canada [?] par l’Église catholique
et d’une société qui, comme l’Espagne,
peut maintenant s’ouvrir au libéralisme lui permettant
de découvrir « le divorce, l’adultère,
l’échangisme, l’homosexualité, les
différentes formes de la perversité sexuelle et
l’anticléricalisme », sans oublier bien sûr
la référence à Woody Allen. Notons également
la naïve richesse (pour notre propos) du titre de l’article
: « Oh, Canada! ». Ainsi, tout comme nombre de critiques
français de l’époque, l’auteur néglige-t-il,
dans ce titre tout comme dans le reste de son article d’ailleurs,
les velléités indépendantistes pourtant
bien connues de cette province canadienne (5). Mais en plus ajoute-t-il
un brin de pittoresque et de lieu commun par cette évidente
citation à un hymne national bien connu, dans lequel autant
l’Abertain que le Québécois et le Néo-Brunswickois
sont, dans un élan d’idéalisme pan-canadien,
oblitérés de leurs différences sous le chapeau
de l’unité confédérative.
Le critique du Monde, Michel Braudeau, suit la même veine,
quoique dans un élan généralement moins
racoleur, si ce n’est de son insistance presque colonialiste
et paternaliste sur la « langue » et la parole québécoise.
D’abord son titre, « La langue verte et le cœur
juste », puis ce court paragraphe, pas très loin
du mépris linguistique dont parlait Bernard Émond
: « Les comédiens d’Arcand sont tous remarquables
et ne forcent pas leur accent québécois vers trop
de pittoresque [!]. On n’entend qu’un grossier « ciboire! » à la
place d’un honnête « merde! », mais c’est
la couleur locale minimum. Pour le reste, les mots sont les mêmes ».
Et pour conclure, il fait référence à Rohmer
afin de replacer le film dans un contexte intertextuel offrant
une clé de lecture, une carte routière si l’on
veut, à son destinataire.
Certes, je ne répéterai ni ne referai les études
de réception déjà publiées sur LE
DÉCLIN. Or, ce détour n’aura pas été vain
dans la mesure où, suivant la thèse de Bachand,
il nous permettra, par la comparaison avec la réception
prématurée des INVASIONS BARBARES en France, de
souligner l’aspect dynamique, instable, ouvert, perfectible
et plurielle des « filtres culturels » régissant
l’appropriation des œuvres étrangères
au sein d’une communauté interprétative donnée.
La France à l’heure des invasions
barbares
Au moment de la rédaction de cet essai, il va sans dire
que le corpus critique publié autour des INVASIONS en
France ne se limite qu’aux courts articles écrits
et publiés sur le vif dans les quotidiens français,
au lendemain et dans la semaine suivant la projection du film à Cannes,
le 21 mai 2003. Il serait de fait fort intéressant de
croiser ces critiques médiatiques à celles qui
suivront dans les revues cinéphiliques et spécialisés,
dont le jargon et les codes de lecture découlent, même
si nous l’avons négligé jusqu’à maintenant,
d’un tout autre jeu consensuel. Ce qui prouve encore une
fois, nous l’avons dit, que les « filtres » interprétatifs
dépassent les clivages nationaux et abondent vers une
multiplicité de codes et de positions de lecture coexistant à l’intérieur
d’une même collectivité.
Déjà, à la lecture des quelques bribes
nous parvenant des grands quotidiens français, nous pouvons
observer une certaine évolution dans les codes d’interprétation
exploités dans l’appropriation critique des INVASIONS
en France. On parle maintenant moins d’un film canadien,
même si l’habitude subsiste dans quelques journaux
(par exemple dans Le Monde), que d’un film du Québécois
Denys Arcand. Le journal catholique La croix va même jusqu’à parler
du contexte « montréalais » et de la « Belle
Province », épithète souvent attribuée,
de ce côté-ci de l’Atlantique, à la
Province de Québec. Les références intertextuelles
sont aussi différentes, dans la mesure où il n’est
maintenant plus nécessaire de faire appel à l’univers
de Woody Allen ou d’Éric Rohmer pour ancrer l’œuvre
dans un univers filmique connu. Dans la mesure où le film
se veut la suite, ou plutôt le « prolongement » (Arcand
se refuse à parler de « suite »), du DÉCLIN,
une œuvre déjà bien connu des festivaliers
et du public français, c’est dorénavant en
ces lieux que les critiques localisent leurs codes de lecture.
Conséquemment, chacun d’eux, de Libération jusqu’au Monde et à L’humanité, en
passant par Le figaro et La Croix, introduit son argumentaire
par une description ou un retour sur l’univers discursif
et diégétique du DÉCLIN, installant ainsi
de pied ferme son support argumentatif dans une certaine « zone
de confort sémantique », si on me permet cette figure
de style. La publicité entourant le dernier-né d’Arcand à Cannes
n’y est d’ailleurs pas pour rien, puisque c’est
du succès du film de 1986 et de la familiarité du
public et des festivaliers avec son univers et ses personnages
que les distributeurs ont cherché à mousser la
réception et la candidature des INVASIONS au peloton de
tête de la compétition.
De plus, bien qu’elle ait su tempérer ses élans
folkloriques et exotiques, la critique française cherche
toujours à étiqueter ou à forcer tant bien
que mal un clivage local au film, en l’absence duquel,
comme le note Bachand, le spectateur doutera de « l’authenticité » (j’ajouterais
de la « sincérité ») de l’œuvre
(Bachand, p.121). Certes, l’accent fait encore jaser et
constitue inlassablement un signifiant de « québécité » primordial
pour les critiques, bien que les personnages d’Arcand,
presque tous des intellectuels, ne se démarquent que bien
peu d’un certain français « international »,
si ce n’est d’un sympathique « câlisse! » proféré par
Sébastien (Stéphane Rousseau) lors de sa dispute
avec Rémy (Rémy Girard) - un juron qui, par la
façon dont il détonne d’avec le reste des
dialogues, semble justement servir d’outil ou de prétexte à Arcand
afin d’assurer au spectateur le confort d’une certaine
lecture « locale » au film.
En d’autres termes, on ne retrouve plus ici d’équivalent
au personnage de Gabriel Arcand qui, dans LE DÉCLIN, venait
trancher avec le langage intellectuel qu’il mettait en échec.
Tout de même, L’Humanité insiste sur les dialogues « à l’emporte-pièce,
pimenté[s] de « witz » [?] québécois »,
alors que le journal catholique La croix cite Christian Verbert,
responsable du bureau européen de la SODEC (Société de
développement des entreprises culturelles du Québec),
qui souligne lui-même que « nous ne sommes plus tant
vos vieux cousins que des Nord-Américains parlant français ».
Car l’accent, dans le cas des INVASIONS, semble avoir perdu
le monopole de la « québécité » pour
la critique française, qui joue cette fois à fond
la carte de l’américanité. D’ailleurs,
Le Monde sombre dans une généralité absolue
en parlant de « quelques intellectuels nord-américains
francophones », alors que Le Figaro décrit le film
comme un constat sur la société contemporaine sous
la domination américaine (bien que le film, il me semble,
ne s’y prête que bien peu, voguant beaucoup plus
large que dans une critique de la politique extérieure
américaine).
Finalement, l’exploration du filon « national » comme
stratégie de lecture présente aussi ses failles
et se conclue trop souvent, faute d’en maîtriser
suffisamment les codes, en un certain égarement de la
part du critique. En effet, dans son exploration du film venu
d’un « ailleurs » national, le critique cherche
fréquemment à prendre pied dans l’œuvre
en y projetant les problématiques afférentes à sa
propre collectivité d’origine, tout en cherchant à abonder
vers l’universel. Ainsi fixe-t-il la dichotomie entre
le « local » et « l’international »,
entre le centre et la périphérie, notions avec
lesquels Arcand, de plus en plus familier avec les aléas
de la critique et de la distribution internationales, jongle
de toute évidence avec assez d’aisance. Cependant,
comme je le soulignais plus haut, Le Monde tranche radicalement
en évacuant totalement la stratégie nationale
dans sa lecture du film. Le lieu diégétique des
INVASIONS, le Québec, n’y est souligné qu’en
passant, alors qu’on parle davantage de l’Amérique
du Nord comme généralité et de la jeunesse
occidentale dans son ensemble. À l’opposé, à trop
vouloir en faire, Jean-Pierre Léonardi, dans L’Humanité,
s’égare. Il écrit : « [u]n film québécois
(ô combien!) mais qui touche à l’universel ».
Il rallie ainsi le centre et la périphérie mais
sans jamais définir, aussi superficiellement soit-il
(si ce n’est de cet étrange « witz » québécois
dont il parlait plus tôt), ce qui justifie cet enthousiaste « ô combien! » pour
décrire la spécificité locale du récit
et du style. Philippe Royer, dans La croix, se veut quant à lui
plus ambitieux puisqu’il cherche à contextualiser
l’œuvre d’Arcand au sein des « profonds
changements de la société québécoise;
la dissolution des liens familiaux et de ceux du couple, institution
de base, en même temps que la puissance américaine
poursuivait son déclin ». Or il s’agit moins
ici de la spécificité sociologique et historique
locale de la société québécoise
que des problématiques touchant à l’ensemble
du monde occidental sous l’empire américain. De
la sorte l’auteur projète-t-il sur sa lecture
du film certaines contingences transnationales auxquelles il
colle une étiquette nationale/locale. Toutefois, en
bout de ligne, il ne fait que paraphraser la thèse de
Dominique St-Arnaud (Dominique Michel), dans le DÉCLIN
(à propos du déclin des civilisations), qui se
voulait moins un portrait historique et sociologique national
localisé qu’une série de déductions
provenant d’une « macro-histoire ». Royer
exploite également une stratégie allégorique
dans son interprétation du film et de ses personnages,
alors que Sébastien devient le porte-parole des « jeunes
montréalais [qui] vivent dans une inquiétante
passivité intellectuelle ».
Et si le problème n’était pas français?
Certes, cette étude, superficielle il va sans dire, n’est
que préliminaire et est à plusieurs niveaux biaisés
dans la mesure où la critique médiatique des grands
quotidiens, la seule source pour l’instant disponible,
ne jouis pas du temps, de l’espace éditorial et
rédactionnel et de la flexibilité que permet, sinon
impose, la critique cinéphilique des revues spécialisées,
tels Positifs ou Les Cahiers du cinéma. À ce titre,
une étude de réception sérieuse sur LES
INVASIONS BARBARES en France reste à faire. De surcroît,
cet essai, peu ambitieux, ne prétendait pas à l’exhaustivité,
non plus qu’il souhaitait se soumettre à une critique
de la critique française. Plutôt, j’ai cherché dans
un cadre non-académique à mettre en évidence
l’aspect consensuel et pragmatique de la lecture filmique
qui dépasse les clivages universalistes de l’herméneutique
ou le déterminisme structuraliste d’un « spectateur
idéal » abstrait. Tout un jeu de filtres, d’a
priori, d’attentes, voire même de classes sociales
(cinéma d’art versus culture populaire) ou de contexte
d’énonciation (revue cinéphilique versus
journal télévisé; lecture allégorique
versus lecture formelle, technique), et ce autant au niveau individuel
que collectif, gère la réception des films, les
codes consensuels de construction de sens et leur diffusion dans
la culture selon une logique complexe, plurielle et pragmatique.
L’exemple du cinéma québécois, une
cinématographie méconnue, même si fertile,
peu exportée (voire même peu exportable selon l’avis
de plusieurs) et soulevant peu de passion hors de son propre
contexte national, constitue pour cette raison un objet fascinant
dans l’étude de la réception interculturel
ou transnational des films. De la sorte, si cet essai semblera
pour certains relever d’un certain esprit antipathique
ou hostile envers le discours critique français - ce dont
je me défends - je me permets d’ajouter que l’exercice
aurait sans doute généré des résultats
semblables s’il s’était par exemple intéressé à la
réception américaine du cinéma écossais
ou irlandais ou à celle canadienne ou québécoise
du cinéma amérindien. Ainsi, le problème,
si problème il y a, n’est pas intrinsèque à la
France comme telle, mais plutôt à toute culture
cherchant, par des codes, des « filtres culturels » et
des stratégies de lectures étrangères au
contexte de production de l’œuvre de « l’Autre », à oblitérer
l’inconfort de l’inconnu afin de le repositionner
dans des schèmes de signification spécifiques qui
en assurent l’appropriation et l’appréciation.
Conséquemment, la lecture du cinéma québécois
par la presse étrangère relève le plus souvent
d’un désir acharné de complétude,
de rationalisation et de totalisation sémantique de la
part du critique, comme de tout critique d’ailleurs, même
celui s’adressant au cinéma national dans lequel
il baigne, ou au cinéma hollywoodien dans lequel il se
noie!
La société québécoise : « Barbare
des deux empires », comme le proposait le sémiologue
Gilles Thérien? Du moins le cinéma de Denys Arcand,
cynique, réactionnaire ou progressiste - les opinions
sont partagées - aura permis aux « barbares » d’envahir
l’empire (ou les empires) le temps de deux films, et ainsi
nous permettre ce petit jeu de réception qui, au-delà d’une éternelle
complaisance narcissique dans le succès international
d’un des membres de la « tribu » (pensons au
cas Céline Dion par exemple), nous incite non pas qu’au
plaisir d’être regardé, mais davantage à l’exploration
de la façon dont nous sommes regardés. En d’autres
termes, de nous regarder être regardé.
Bruno Cornellier (Université Concordia, Montréal)
pour Cadrage
Notes
(1) La « précieuse » statuette a en effet
déjà échappé deux fois à Denys
Arcand. D’abord pour LE DÉCLIN DE L’EMPIRE
AMÉRICAIN en 1987, puis pour JÉSUS DE MONTRÉAL
en 1989, tous deux en lisse dans la catégorie du meilleur
film en langue étrangère.
(2) Il est d’ailleurs fort à propos de noter qu’un
des meilleurs ouvrages publiés à ce jour sur le
cinéma québécois est celui, en anglais,
de l’écossais Bill Marshall, de l’Université de
Glasgow.
(3) Entre autres, le journal Le monde, qui avait encensé le
film d’Arcand, avait toutefois été très
critique envers « l’aveuglement mercantile » de
la campagne publicitaire du distributeur français du DÉCLIN
(5 février 1987). Un autre exemple des plus intéressants
de cette exploitation pernicieuse du contenu « érotique » du
film par les publicitaires et distributeurs européens
est l’affiche italienne du film qui, sans aucun égard
au contexte et au propos actuel de l’œuvre, cadrait
une Statue de la Liberté déculottée devant
un plan d’ensemble de la ville de Montréal.
(4) Car rappelons-le, Arcand, malgré ses quelques réussites,
s’est à maintes fois cassé les dents sur
le marché français, entre autres avec JÉSUS
DE MONTRÉAL, dont le succès fût mitigé malgré son
Prix du jury à Cannes en 1989, ainsi qu’avec ses
films anglophones, STARDOM et LOVE AND HUMAN REMAINS.
(5) Je ne suis malheureusement pas en mesure, compte-tenu de
l’état d’archivage de l’article, d’en
donner la référence exacte, si ce n’est du
nom de son auteur, Dominique Jamet.
(6) Ce que souligne d’ailleurs Pérusse, p.96-97.
Ouvrages cités
Bachand, Denis, « Entre l’écho des voisins
et celui des cousins. Les voix croisées de la réception
critique des films de Denys Arcand aux États-Unis et en
France » in CiNéMAS, vol.7, no3, printemps 1997,
p.119-136.
Marshall, Bill, Quebec National Cinema, Montréal & Kingston:
McGill-Queen’s University Press, 2001.
Pérusse, Denise, « Réception critique et
contexte : à propos du Déclin de l’empire
américain » in CiNéMAS, vol.2, no2-3, printemps
1992, p.88-106.
Thérien, Gilles, « L’Empire et les barbares » in
CiNéMAS, 1, 1-2, Automne 1990, 8-19.
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