Alors
que certain(e)s semblent vouloir s’accrocher exclusivement
à l’ère du papier, d’autres évoluent
depuis un moment maintenant dans les temps critiques de la grande
toile. L’occasion de faire le point sur la situation de
la critique de film aujourd’hui et de mettre quelques poings
sur quelques « i ». Les données statistiques
et économiques le démontrent : la critique de film
en France « agit », et s’agite, désormais
en majorité sur Internet. Mais que propose donc de nouveau
la grande toile pour aborder le grand écran ? Où
résident sa grandeur et sa limite ? Pouvons-nous affirmer
pour autant que la critique de film a changé de mains et
de sens ?
Il existe heureusement différentes manières
de « voir » la critique de film, ou plutôt,
les critiques de films, chacun y allant de sa définition
(la critique comme avis personnel et/ou analyse sur les films).
Pour un certain nombre, la critique de film sert avant toute chose
à donner une idée du film avant d’aller le
voir ou non. Elle sert à choisir, ou elle sert à
avoir un bon ou un mauvais « a priori » (mais n’y
en a-t-il jamais de bons ?).
Pour d’autres, la critique de film sert
à prolonger la vie des films, « à prolonger
le choc esthétique de l’œuvre d’art »,
au-delà même de tout traitement de l’actualité
ou de volonté promotionnelle (cancer de la critique). Pour
d’autres encore, la critique de film est une mouche posée-là
sur la figure d’un film, d’un(e) cinéaste ou
d’un(e) interprète, une boursouflure miniature, inutile
et nauséabonde. Pour d’autres enfin, la critique
de film est tout cela à la fois, la critique de film devant
plus souvent se conjuguer au pluriel.
Elle soulève en tout cas des débats
sans fin, la critique de cinéma ; elle est ainsi vilipendée
régulièrement par les cinéastes (on se rappelle
les propos de Patrice Leconte ou encore de Luc Besson). Pourtant,
tout bon film n’est-il pas au fond une critique et tout
bon réalisateur un bon critique (le cinéaste apportant
lui aussi son avis sur le cinéma et le monde) ? Les deux
métiers, critiques et cinéastes, ne se rejoignent-ils
pas secrètement et passionnément ? Ils sont sans
doute, quelque part, frères-jumeaux. Et s’ils ne
le sont pas, c’est qu’un des deux ne fait probablement
pas bien son métier ; pas de critique sans art et pas d’art
sans esprit critique.
La France a, on le sait, la chance d’avoir
(malgré les apparences diront les mauvais langues) ce goût
de la critique, qu’elle s’exerce de manière
écrite ou orale. La tradition des ciné-clubs et
des discussions-café après projection restent prégnants
- la radio et la télévision font leur possible pour
suivre cette vitalité, avec plus ou moins de bonheur. La
profusion des revues critiques en France est un cas à part,
de par une tradition littéraire très forte, de par
une tradition française de la critique de cinéma
et de par une « industrie » de l’édition
papier unique en son genre. Mais comme toute tradition, la critique
de cinéma ne cesse d’être questionnée,
remodelée, ré-ajustée. La critique est mouvante.
En ce sens, la critique du grand écran
connaît depuis quelques années maintenant une nouvelle
mutation, monstrueuse pour certains, libératrice pour d’autres.
Cette transformation nous la devons à un nouveau support
encore quelque peu montré du doigt et caricaturé
par les médias : Internet. Car en effet, la grande toile
est, sinon désormais la plus importante, une nouvelle épuisette
critique du grand écran (il s'agit d'ailleurs d'une spécificité
propre au domaine audiovisuel (et littéraire): en Histoire
par exemple, Internet n'est jamais utilisé comme support
critique car toujours pas pris au sérieux par les historiens).
D’un point de vue quantitatif tout d’abord,
les chiffres sont éloquents : il y a désormais plus
de revues de cinéma internet commerciales qu'il n'y a de
revues de cinéma papier commerciales (plus d'une dizaine
de sites cinéma commerciaux en France). De plus, un «
webzine » français de cinéma (parce qu’il
peut être lu facilement de n’importe quel emplacement
du globe) peut être lu chaque mois jusqu’au million
de lecteurs (aux USA, il faut multiplier ce chiffre par dix).
Un site de cinéma moyen accueille aisément trente
mille internautes mensuellement.
Que cela veut-il dire ? Cela signifie qu’un
site cinéma de taille moyenne embrasse autant de lecteurs
qu’un important magazine de cinéma papier. Et des
revues comme Les Cahiers du Cinéma (commerciale)
ou Positif (bénévole) ne regroupent
pas la moitié des lecteurs d’une revue de cinéma
en ligne bien moins connue mais pourtant soignée et sérieuse
telle que Objectif
Cinéma (semi-commerciale) – alors même
que ce site reste encore loin derrière les fréquentations
d’autres sites de cinéma, plus « commerciaux
» tels que Monsieur
Cinéma, Cinéfil,
Commeaucinéma
ou
AlloCiné.
Internet serait-il dès lors en train de
tuer les revues papier ? La question est logique et légitime.
Les problèmes économiques de plus en plus fréquents
des revues papier de cinéma (Les Cahiers du Cinéma,
Repérages, Studio,
etc.) indiquent, en partie, les stigmates de cette forte émergence
de la critique cinéma sur Internet. Ces stigmates restent
inévitablement proportionnelles au nombre grandissant d’internautes,
en particulier des jeunes cinéphiles (souvent plus à
même de pratiquer Internet alors qu’ils représentent
le marché majeur des revues papier).
Mais ces stigmates sont aussi proportionnelles
à l’invasion croissante d’une publicité
actualisée et « actualisable » grâce
aux possibilités commerciales et promotionnelles d’Internet
(remises à jour quotidiennes, espace publicitaire quasi-illimité,
corrections faciles, etc.). Les affiches des Festivals se voient
de plus en plus affublées de logos de sites Internet de
cinéma et les sites de cinéma organisent aussi,
désormais, des festivals, voire même, les créent
: nous pensons par exemple au FIFI (Festival International du
Film d’Internet) présidé par le responsable
du site cinéma,
Ecran Noir.
Le paysage de la critique de cinéma s’est
silencieusement mais grandement modifié ces dernières
années. Cette "nouvelle vague de la critique"
reste encore « tabou » et beaucoup de journalistes
de la presse écrite tentent de masquer cette réalité
(lire par exemple l'article du 25 octobre 2003 de Télérama,
cliquez
ici) aussi longtemps qu’il sera possible de le faire
– avant de paraître totalement ridicules. En ce sens,
nous avons assisté ces derniers mois à la disparition
subite et systématique des rubriques « sites web
» dans les revues de cinéma papier car, ces dernières
ont compris finalement, que trop bien, la part grandissante, concurrentielle,
des revues de cinéma en ligne.
Dès lors, beaucoup peuvent, à juste
raison, s’inquiéter de l’avènement de
cette nouvelle voix sur le cinéma. Pour eux, l’heure
est « critique » car le rapport au papier, ne serait-ce
que dans ce qu'il a de tactile et d’émouvant, doit
absolument subsister. Et, précisément, devant la
survie et le combat, certaines revues papier ont pris à
bras le corps la mutation Internet en proposant des sites annexes
à leur revue, tel que Mad
Movies ou dans un genre plus universitaire Cinergon
(bénévole) et Eclipses,
ou encore en proposant des extensions multimédia : le CDRom
de cinéma inclus dans le magazine lancé par Ciné-Live
(commerciale) et copié ensuite par Studio.
Feu le somptueux site des Cahiers du Cinéma s’est
interrompu pour des raisons financières, mais proposait
une innovante proposition Internet pour le traitement du septième
art – alors que les autres sites des revues cinéma
consistent la plupart du temps à des vitrines promotionnelles
avec jeux, achats, etc.
Néanmoins, d’un point de vue qualitatif,
que pouvons-nous dire de l’apport d’Internet en terme
de critique de cinéma ? Y’a-t-il véritablement
une critique de cinéma dominante et est-ce celle s’exerçant
à travers le support d’Internet ?
Il apparaît que la critique de film sur
Internet, dans son contenu même, se base sur les diverses
traditions de la critique : les fiches techniques, les anecdotes
et l’analyse proprement dite et son cortège d’expressions
clichés. Des expressions comme autant d’écueils
répétés que l’on trouve dans les revues
commerciales, ainsi l’inévitable best-seller de la
formule: « Un film aux effets spéciaux époustouflants
», mais que l’on trouve aussi, ne nous voilons pas
la face, dans les revues dites plus « sérieuses »
et plus « nobles », ainsi le très tendance:
« Ce film est un bel objet cinématographique
». Une expression de l’objet à laquelle nous
pourrions rétorquer: « Quel est l’objet
? Un film est-il vraiment un objet ? ». Qu’il
s’agisse de revues papier ou de revues en ligne, de revues
sérieuses ou commerciales, personne n’apporte a priori
aujourd’hui quoi que ce soit de nouveau, et encore moins
de révolutionnaire, à ces formules ni à l’approche
analytique ou critique, ou autre, du cinéma.
La critique de cinéma dominante reste
toujours la même. Et qu’elle que soit sa pertinence,
la « noblesse » et la « crédibilité
» des propos reviennent toujours aux critiques papier (bien
que les propos des critiques Internet deviennent peu à
peu cités, y compris dans les livres). Seul le support
semble changer et nuancer la critique et ce, quelque soit le modèle
économique (revue gratuite ou commerciale).
Ainsi, Internet peut permettre aux cinéphiles
d’atteindre facilement, rapidement, des ressources parfois
inédites liées au cinéma (filmographies,
dossiers, sites officiels, informations au jour le jour, longues
analyses croisées). Cela provoque incontestablement un
autre rapport encyclopédique, critique et quotidien avec
le cinéma et notre regard sur celui-ci. Internet permet
par sa nature de corriger aussi les erreurs, les coquilles, de
« remettre à jour » des textes et des dossiers
informatifs. Internet permet également une inter-activité
unique entre contenu et lectorat. Les forums Internet de discussions
sur les sites de cinéma ou sur Usenet (cf. fr.rec.cinema.discussion)
fleurissent et cultivent les discussions, les analyses, les croisements,
les passions.
Quant aux critiques de films, aux journalistes
et experts, Internet leur permet un espace quasi-illimité
(voir Les
sites Cadrage
par exemple) pour aborder un réalisateur, un film ou un
thème dans la longueur et la profondeur : pas de contrainte
de nombre de caractères. La relative légèreté
de l’édition des sites (comparée à
la lourdeur logistique et économique des revues papiers,
et même des fanzines) est déterminante dans l’approche
même de la critique, du contenu. Les fameuses « dead
line » et les notions de « mensuel » n’ont
presque plus de sens sur Internet et permettent aux rédacteurs
plus de temps parfois, plus de réflexions et de maturation.
Et les jeunes chercheurs et apprentis-journalistes
trouvent grâce à Internet un terrain idéal
et libre pour parler de cinéma (Plume
Noire par exemple) et ce, sans avoir à passer
par une voie hiérarchique toute militaire : avant, un jeune
rédacteur se devait d’écrire des mini-critiques
de fin de magazine avant de pouvoir passer, avec l’âge,
à l’écriture de critiques plus longues (cf.
Positif).
La critique de cinéma, si elle n’a
pas changé radicalement dans ses langages, a mué
dans l’utilisation qu’on en fait et c’est déjà
beaucoup. La jeunesse peut s’approprier davantage la critique
(voir ainsi Ciné
Kritik (bénévole) ou Ciné
Lycée) et réinventer les réceptions
et la manière de les partager avec l’Autre. La torche
a changé de main, pour ainsi dire, même si ce seront
toujours les regards qui resteront décisifs, le goût
de lire des livres, de (re)découvrir des films. Et de voyager
sur le Net en aventurier, en pionnier. La critique est désormais
ouverte, offerte, au monde entier, à tous les âges,
à tous les regards, à toutes les mains, c’est
la grandeur et la limite.
Internet n’est pas le contraire du papier,
le livre de cinéma ne pourra être remplacé
par un écran d’ordinateur, tout reste complémentaire
– une analyse de film sur Internet prenant plus de saveur
une fois imprimée, on le sait.
Il reste peut-être surtout à fixer
dans cet El Dorado de nécessaires barrières éthiques
et des repères-refuges. Restent à bâtir des
lieux Internet exigeants comme autant de phares dans cet océan
d’informations. Et cultiver plus que jamais la légitimité
et l’utilité intime et internationale de la Grande
Toile pour le Grand Ecran.
Ces deux Géants se devaient de se rencontrer.
Alexandre
Tylski, chercheur au LARA (Laboratoire de Recherches en Audiovisuel)
et membre du SFCC (Syndicat Français de la Critique de
Cinéma)
Photo Alexandre Tylski par Maud Quérol-Ferrer, copyright
2003.