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Enfant chéri de la critique hexagonale jusqu’aux
années soixante, le cinéma hollywoodien, dans sa dimension
la plus contemporaine et la plus commerciale, est aujourd’hui
délaissé par la recherche française (1), qui
lui préfère des objets esthétiquement plus
nobles ou techniquement plus novateurs. Bien sûr la politique
des auteurs est encore d’actualité et les études
encyclopédiques ou thématiques sur les principaux
réalisateurs étasuniens ont toujours les honneurs
des gazettes et des éditeurs. Malgré l’intérêt
de ces travaux, il nous semble que l’une des dimensions fondamentales
de la production des studios californiens est négligée,
alors même qu’elle serait susceptible de nous éclairer
sur le monde contemporain. Il s’agit de son rapport à
la nation américaine et plus largement de sa capacité
à créer du collectif et à provoquer une adhésion
ou un rejet à travers un modèle de représentation
du monde.
En effet, tout comme il est communément
admis que les films de la période classique ont très
largement participé à la création d’une
image de l’Amérique idéale indispensable à
l’essaimage d’un sentiment national unifié auprès
d’une population fortement bigarrée, il existe désormais
un consensus pour estimer que la production hollywoodienne n’est
rien d’autre qu’un assemblage hétéroclite
dont le seul point commun est la recherche du profit. Le cinéma
hollywoodien dans son ensemble n’est alors plus jamais envisagé
comme un ensemble pouvant posséder une certaine cohérence.
Toute analyse idéologique d’un groupe de films devient
donc inenvisageable. Il est vrai que la diversité des quelques
cinq cent films produits chaque année par Hollywood semble
être un obstacle indépassable à toute tentative
de prise en compte globale de ce cinéma. De plus, tout observateur
est légitimement attiré par la marge, toujours plus
fascinante que la norme (2), surtout si l’on considère
avant tout la dimension artistique. Pourtant il serait à
notre avis intéressant d’interroger les films contemporains
les plus commerciaux par rapport à leur volonté de
représenter la nation américaine et de mettre en récit
l’identité nationale de la même manière
que ce qui a été réalisé pour le cinéma
des années trente.
En outre, les représentations hollywoodiennes
étant devenues largement dominantes, la question de leur
interaction avec les modèles télévisuels de
mise en scène de la réalité mérite aussi
d’être posée. De même, en élargissant
notre problématisation, c’est la capacité américaine
à conserver un système d’appartenance national
puissant malgré une société en crise et une
très faible participation politique que nous confronterons
au marasme affectant la représentation politique française
et à l’invisibilité d’une identité
européenne. Nous nous demanderons alors si le fort potentiel
national du cinéma hollywoodien ne constitue pas encore aujourd’hui
un signe majeur de la puissance imaginaire de l’idée
collective américaine.
Précisons toutefois, afin de lever toute
ambiguïté, que notre ambition est ici d’ordre
programmatique et non pas strictement scientifique. Il ne s’agit
pas de démontrer mais simplement d’ouvrir le débat
et de créer le questionnement de base indispensable à
la mise en œuvre de la réflexion. C’est pourquoi
le problème fondamental des méthodes de recherche
à mettre en œuvre pour réaliser nos objectifs
ne sera jamais abordé. Nous refusons sciemment dans ce qui
n’est qu’un manifeste d’opérer un choix
entre des analyses sociologiques, historiques ou sémiologiques,
ainsi que de trancher entre des tendances quantitativistes et des
problématisations revendiquant plus de subjectivité.
Notre interrogation ne porte pas sur la validité des analyses
sémio-pragmatiques ou sur la nécessité de recourir
à une étude de réception, elle est beaucoup
plus générale et souligne uniquement une direction
vers laquelle orienter nos regards.
Hollywood et la nation américaine.
L’intention à toujours été
limpide. Depuis Naissance d’une nation, le grand sujet du
film hollywoodien est la mise en récit de l’histoire
américaine. Le cinéma classique est à ce titre
exemplaire, posant de manière presque obsessionnelle la question
de la définition de l’Américain. De la jungle
africaine à la cour des Romanov, tous les décors et
toutes les histoires sont une occasion de raconter l’Amérique.
Ce n’est pas une vue de l’esprit de l’analyste
que de reconnaître dans le Tarzan de la MGM un pionnier se
civilisant film après film et non plus un Lord anglais devenant
roi de la jungle ; pas plus qu’il n’est illégitime
d’analyser le Raspoutine et sa cour de Richard Boleslawsky
comme la mise en scène d’un régime transformant
les hommes du peuple en bêtes sauvages et donc double inversé
de la démocratie américaine. Comprendre le Hollywood
des années trente c’est comprendre l’institutionnalisation
d’un divertissement de masse et sa transformation en un miroir
déformant positivement l’image des États-Unis.
Tous les grands mythes américains classiques, du rapport
ambivalent à la nature au self-made-man, en passant par la
frontière ou la destinée manifeste, ont constitué
un réservoir inépuisable de sujets pour les scénaristes,
les réalisateurs et les producteurs de cette période.
La fameuse American Way of Life doit aussi beaucoup aux films hollywoodiens.
Le rêve américain, diffuse perspective économique,
s’est trouvée une représentation en image qui
a mis en avant son caractère démocratique et consumériste.
L’ombre tutélaire du discours politique
hollywoodien des années trente est l’avocat de Springfield
et son discours de Gettysburgh. Partisans ou opposants de Roosevelt
s’accordaient en effet pour faire de Lincoln la référence
de leur discours. Capra et son Mr Smith, Ford et son Young Mr Lincoln,
LaCava dans Gabriel over the White House, DeMille dans Pacific Express
mais aussi Dieterle et son Juarez ou Alan Crosland dans Massacre,
ont tous pour référence commune le président
de la guerre civile. Il est difficile de trouver ailleurs dans le
monde une cinématographie aussi variée et numériquement
importante possédant une telle cohérence idéologique.
Car, malgré des oppositions politiques très fortes,
notamment entre fédéralistes et communautaristes,
malgré un courant populiste toujours puissant et une grande
réserve envers le métissage et l’égalité
raciale, les films hollywoodiens ont défendu durant les années
trente un idéal national démocratique ayant fait partagé
le goût de l’Amérique à des populations
culturellement hétérogènes. Le nationalisme
étasunien capable de rassembler cinquante entités
politiques sur un continent autour d’un Etat fédéral,
de rapprocher des communautés et des individus de toutes
origines autour d’un mode de vie et d’un idéal
politique, a ainsi trouvé dans le cinéma classique
un moyen d’expression inégalable dont on peut légitimement
supposer qu’il lui fournit une partie de sa puissance.
La fin du cinéma américain
?
Quelles sont alors les raisons généralement
avancées pour expliquer le déclin supposé de
ce rôle de fédérateur politique ? Elles sont
de trois ordres et trouvent leur source dans l’immédiate
après-guerre. La première est la perte d’homogénéité
de la production du fait de l’affaiblissement du système
des studios et du progressif abandon du célèbre Code
Hays. Dés 1948 un coup important est asséné
au système hollywoodien avec le décret dit “
Paramount ” imposant la séparation de la production
et de la distribution au nom de la loi antitrust. Ajoutée
au maccartisme et à l’accusation d’anti-américanisme
cette disposition est un facteur important du déclin de la
puissance du cinéma. Le bras de fer engagé par Howard
Hugues pour la distribution du Banni dés la fin de la guerre,
alors que le sceau lui avait été refusé en
1941, a été ensuite la première étape
d’un mouvement poursuivi en 1952 par la décision de
la Cour Suprême de reconnaître au cinéma la protection
du Premier amendement de la Constitution et qui se termine logiquement
par l’abolition d’un Code, désormais tombé
en désuétude, en 1968.
La seconde raison du déclin du rôle
national d’Hollywood est la montée en puissance de
la télévision. Dés le milieu des années
cinquante le cinéma ne peut plus être considéré
comme le premier média de masse. Son rôle est d’ors
et déjà réduit à celui de fournisseur
de grand spectacle et non plus d’accompagnateur de la vie
quotidienne des spectateurs.
La troisième raison découle logiquement
des précédente, puisqu’il s’agit de l’éclatement
et de l’affaiblissement économique des studios qui
connaissent dans les années soixante-dix une telle crise
qu’il n’est alors pas aberrant d’imaginer leur
disparition. Les rachats fréquents par des entreprises multimédias,
par des constructeurs de matériel ou des multinationales
du loisir, dont ils sont toujours victimes, démontrent que
leur place n’est désormais plus dominante mais marginale
au sein d’une industrie de la culture qui va de la restauration
rapide au jeux vidéo en passant par la télévision,
l’édition et l’internet.
Pourtant, et malgré l’indéniable
réalité de tous ces constats, il nous semble qu’aujourd’hui
la production hollywoodienne possède une cohérence
formelle, économique et peut-être même politique
tout aussi remarquable qu’à l’époque du
classicisme.
Apparu au début des années soixante-dix,
le blockbuster commence par désigner un film possédant
un énorme budget de production et bénéficiant
lors de sa sortie nationale sur le territoire américain d’une
combinaison de salles phénoménale. Ainsi, à
l’origine, le terme blockbuster est majoritairement employé
pour caractériser un mode de distribution. Pourtant, tout
au long des année soixante-dix et quatre-vingt, un idéaltype
stylistique se dessine et devient peu à peu la référence
pour l’industrie hollywoodienne car il représente son
renouveau en termes économiques et spectaculaires. Année
après année, les records de bénéfice
sont battus et sur la liste, en dollars constants, des deux cent
plus gros succès de l’histoire, seuls quelques exceptions
datant d’avant 1980 conservent une place. Désormais
les studios ont retrouvé une rentabilité importante,
chacune de leur grosse production étant quasiment assurée
d’atteindre l’équilibre financier grâce
aux marchés vidéos, télévisuels et aux
produits dérivés. Le film est en effet la vitrine
incontournable d’une industrie du loisir culturel en pleine
expansion. Stylistiquement, les blockbusters sont de plus en plus
marqués par la recherche de scènes d’action
spectaculaires, par l’exacerbation de tout sentiment et par
la transformation de tout évènement en une situation
de crise potentielle. Leur modèle artistique se situe donc
du côté des films catastrophes et fantastiques qui
se sont affirmés depuis 1970 comme l’avenir du cinéma
populaire. Steven Spielberg et Georges Lucas peuvent donc être
considérés comme les pères fondateurs d’un
cinéma dont l’importance augmentera tout au long de
la décennie quatre-vingt pour devenir la norme des années
quatre-vingt-dix.
Depuis plus de dix ans, les films de ce type constituent
en effet le principal poste de dépense pour les maisons de
production majeures qui en mettent en chantier entre cinq et dix
par an. Et non seulement ils possèdent une grande cohérence
stylistique, mais en outre il s’avère que les thèmes
qu’ils traitent sont, sans grande originalité, ceux
qui hantent le cinéma hollywoodien depuis son avènement.
La question nationale est donc toujours au cœur d’un
cinéma qui demeure américain avant d’être
mondial. Remarquons que malgré la volonté affichée
de produire des films destinés au grand marché planétaire,
la mise en récit de l’identité américaine
conserve une place prépondérante. La définition
de l’Américain et de ses caractéristiques “
ontologiques ” habite toujours de nombreuses productions.
L’interrogation sur la cohérence de la réponse
qu’elles apportent et sur le lien entre cette réponse
et le biais stylistique lié au type blockbuster se doit donc
d’être posée.
Cinéma et identité nationale.
Conjointement, la puissance toujours intacte du
mythe américain (3), malgré un système politique
à l’organisation archaïque qui se satisfait d’une
participation citoyenne ne dépassant pas cinquante pour cent
de la population, peut légitimement être examiner à
la lumière de l’obsession nationale habitant l’ensemble
de la fiction. Car, bien sûr, si Hollywood en a été
l’un des pionniers (avec la littérature populaire et
les spectacles vivants), et de loin le plus vigoureux, ce sont tous
les vecteurs de récits qui sont concernés par cette
tendance.
La crise française de la représentation,
ainsi que l’incapacité à identifier une identité
européenne, pourraient ainsi être mises en parallèle
avec le désintérêt manifeste de la production
cinématographique locale pour toute mythologie politique.
Centrée sur des problématiques plus intérieures,
la fiction française ne se confronte ainsi qu’à
la marge à la mise en question des identités collectives,
et surtout évite soigneusement la mise en scène de
tout sentiment d’appartenance.
Paradoxalement, l’expression “ exception
française ” vient donc qualifier un système
cinématographique dont les préoccupations sont le
plus souvent éloignées de toute dimension collective.
Il n’est pas dans nos intentions de porter ici le moindre
jugement qualitatif sur cette production –par ailleurs suffisamment
hétérogène et variée pour se défendre
elle-même. Il n’est ici question que de politique. Et
dans cette optique, que penser d’une cérémonie
des Césars qui, deux années de suite, couronne des
films étrangers. Autant l’élection du dernier
opus de Polanski était largement justifiée, autant
celle du film sans génie de Denys Arcand peut laisser perplexe
quant à l’absence de concurrence qu’elle suggère.
Quel est le mérite de cette œuvre si ce n’est
de mettre un énième fois en scène la fin des
illusions d’une génération qui ne cesse de présenter
ses états d’âmes à un public ennuyé
qui ne comprend pas pourquoi il devrait compatir à ses cyniques
renoncements ? Comment une corporation faisant mine de faire bloc
pour se défendre collectivement peut sérieusement
présenter des chiffres comme celui de la participation au
vote de cette cérémonie ? Sur 3000 inscrits on compte
en effet 1580 votants. Bien sûr la volonté d’indépendance
peut expliquer ces chiffres, mais c’est surtout le désintérêt
qui peut rendre compte de leur ampleur. Là non plus il ne
s’agit pas de juger mais simplement de constater qu’à
tout point de vue et malgré certaines apparences (4), l’idée
collective est absente dans le cinéma français.
Voilà aussi pourquoi comprendre Hollywood
est important. Cela peut en effet nous aider à étudier
les mécanismes de constitution des identités collectives
à une époque où l’on fait bruyamment
le constat de leur éclatement et de leur probable disparition.
Le sentiment d’appartenance européenne qui devra forcément
apparaître, même si l’on ne sait pas encore sous
quelle forme, si l’Union ne veut pas demeurer un niveau administratif
plus ou moins apprécié, mérite également
que l’on étudie avec attention les fictions produites
des deux côtés de l’Atlantique. Leurs différences
comme leurs ressemblances devraient être en mesure de nous
éclairer sur certains aspects de la construction identitaire.
En outre la place du film hollywoodien en tant
que mètre-étalon de la fabrication mondiale des images
et l’importance du mythe américain peuvent légitimement
être conjointement examinées.
L’ensemble de ces éléments
sont autant d’ouvertures possibles vers l’étude
politique de la production hollywoodienne contemporaine. Les réponses
à toutes les questions posées ici peuvent revêtir
différentes formes et s’appuyer sur différentes
méthodes, car elles sont avant tout l’expression d’un
désir de recherche.
Franck Bousquet est docteur en communication audiovisuelle. Il organise
par ailleurs à l'automne 2004 en France un colloque "Cinéma
POlitique: Cinéma et identité nationale" en partenariat
avec Cadrage.
____________________
(1) À l’exception de quelques films, tels ceux de la
saga Matrix dont la quantité d’encre qu’ils ont
fait couler est proportionnelle à la température de
la fièvre réflexive sur les nouvelles technologies
qui s’est emparée de la société française.
(2) Pour reprendre l’expression qui donne son titre à
un ouvrage majeur de Jean-Loup Bourget, La norme et la marge, Paris,
Nathan, 1998.
(3) Il ne s’agit pas ici de juger de la manière dont
est reçu ce mythe à travers les fictions cinématographiques.
Seule nous intéresse la propension hollywoodienne à
le nourrir. Pour sa réception à travers le monde,
voir par exemple Katz E. et Liebes T., 1993, Six interprétations
de la série Dallas, Hermès, n°11-12, 125-144.
(4) Notamment celle d’une profession faisant bloc lorsqu’il
s’agit de défendre ses intérêts économiques.
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