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Selon
Paul Warren, spécialiste du cinéma américain:
«[Le cinéma québécois] s'est, pour de
bon, délivré de la hantise du documentaire pur, du
direct à la Perrault. En prenant confiance en soi et en se
persuadant qu'on pouvait accéder aux ligues majeures de la
cinématographie, on a compris que c'était indirectement
qu'il fallait retrouver ses réalités, qu'il était
plus rentable et infiniment plus populaire de fictionnaliser son
cinéma que de s'acharner à besogner dans le documentaire,
du côté du petit frère pauvre de la cinématographie.
On s'est dit, non sans quelques raisons, que de toute façon
le documentaire se retrouve toujours dans le fictionnel et, à
son meilleur, dans le fictionnel américain [1989, p.134]».
D'où l'attrait inégalé qu'exerce le cinéma
américain, particulièrement celui construit sur le
modèle hollywoodien, autant au Québec qu'ailleurs
dans le monde (et au grand dam des cinématographies nationales
qui n'ont de choix que d'emboîter le pas...). Afin de mieux
comprendre cette fascination et ses modes de fonctionnements sur
le spectateur, efforçons-nous d'en dégager une grille
d'analyse, aussi limité le cadre de cette étude soit-il,
afin de mieux comprendre par quel filtre passe le processus d'américanisation
de notre image. Telle est la mission que vise en partie à
combler ce dossier en deux parties, où ne tenteront d'ébaucher
un modèle du système narratif classique américain,
pour ensuite dégager les moyens subtils avec lesquels ce
modèle s'assure de la transmission et de la promotion de
l'idéologie américaine.
LE SYSTÈME
NARRATIF CLASSIQUE HOLLYWOODIEN
[La multiplicité des modèles hollywoodiens]
Avant de se lancer dans une description plus détaillée
du système narratif hollywoodien, il est de mise d'ancrer
solidement nos notions et d'éclairer, dans le contexte classique
du cinéma hollywoodien, le terme même de «narration».
Nous nous inspirerons alors des recherches et travaux du théoricien
américain David Bordwell, pour qui la narration «is
the process wherby the film's plot (syuzhet) and style interact
in the course of cueing and channeling the spectator's construction
of the story (fabula) (1)». C'est dire que selon lui, il est
biaisé d'adhérer au cliché selon lequel le
spectateur moyen d'un film classique hollywoodien serait inactif
au moment de la projection. Il propose au contraire l'hypothèse
selon laquelle le spectateur serait guidé mais actif, dégageant
ainsi le conditionnement et les codes avec lesquels le spectateur
institutionnalisé assemble, consciemment ou non, les informations
et les figures narratives dont dépendent la compréhension
du film. L'interrelation entre toutes ses normes serait donc, selon
Bordwell, beaucoup trop complexe et instable pour assurer l'unité
du système narratif hollywoodien et faire apparaître
chacun de ses modèles comme étant absolument identique.
Le système narratif classique serait plutôt une addition
de normes codifiées et intériorisées par le
spectateur, dont l'utilisation et la complémentarité
dépendraient, par exemple, du style du cinéaste ou
du genre filmique exploité. C'est dire que pour Bordwell,
«No Hollywood film is the classical system; each is an unstable
equilibrium of classical norms (2)». C'est cet équilibre
de normes qui fait ici l'objet de notre étude.
[La causalité psychologique]
Une chose est bien connue à Hollywood: C'est qu'il ne faut
jamais laisser le spectateur dans l'expectative ou dans l'ambiguïté.
Le narrateur pourra dissimuler des informations pour assurer la
curiosité et l'attention, mais le tout devra être codifié
et justifié par une règle de genre ou une motivation
thématique, par exemple. Bref, tout, à Hollywood,
doit découler d'une source logique et rationnelle, conférant
au monde une stabilité et une causalité logique plaçant
le spectateur en sécurité face à une vision
restreinte de sa société. C'est dire toute l'importance
de la causalité dans le système narratif classique
hollywoodien. Nulle invraisemblance: tout doit être justifié
par le déroulement du fil narratif. Et si la finale peut
parfois sembler inattendue, elle doit être justifiée
et rendue plausible par les éléments d'informations
dispersés de façon organisée tout au long du
film. C'est ainsi que si la finale du tout récent THE SIXTH
SENSE [1999] de M. Night Shyamalan en a surpris plusieurs, jamais
son dénouement ne balança du côté de
l'aléatoire ou de l'irrationnel. Le narrateur, prenant plaisir,
en toute fin du film, à nous faire revoir par montage rapide
tous les petits éléments de l'action principale et
secondaire qui auraient pu échapper à notre attention,
vient ainsi justifier, rationaliser et «vraisemblabiliser»
cette finale pour le moins inattendue. Le cinéaste crée
alors la surprise, tout en s'assurant que le spectateur ne soit
pas déstabilisé en sortant de la salle obscure; aucune
brèche n'étant restée ouverte ou incohérente
pour la compréhension de l'intrigue. Le spectateur est donc
en sécurité.
C'est ainsi que bercée
par l'individualisme afférent à son monde capitaliste
et individualiste, la causalité ne sera jamais, à
Hollywood, de nature sociale, politique ou historique. Elle sera
d'abord psychologique, c'est à dire que l'ébauche
des faits et événements ne sera jamais corrélée
par un groupe social ou à une réalité historique
précise, mais par le développement psychologique d'un
seul personnage qui évolue librement dans cet espace historique
ou social. La causalité historique est un bon exemple de
cette faille puisque si Hollywood se spécialise depuis des
décennies dans les fresques historiques à grand déploiement,
jamais les événements dépeints ne se justifieront
par eux-mêmes ou par leur contexte social ou politique. Ils
arrivent, voilà tout. La causalité ne sera donc que
psychologique au plan individuel, c'est-à-dire qu'elle vient
modifier l'action d'un personnage central dont elle dépend,
ainsi que l'action du récit qui est intimement lié
à l'évolution de ce personnage. Ainsi, jamais l'attaque
historique des troupes japonaises sur le monde individualiste de
Pearl Harbor dans FROM HERE TO ETERNITY (Zinnemann, 1953) ne découle
de sources historiques concrètes et précises, ni les
événements entourant le héros de CASABLANCA
(Curtiz, 1942) qui ne sont jamais raccordés à un contexte
social ou politique qui viendrait éclairer la participation
américaine à la Deuxième Guerre Mondiale. Au
contraire, la narration ne reste attachée qu'au récit
de son héros, Rick Blaine (Humphrey Bogart), dont le parcours
psychologique le confrontera à des événements
face auxquels il doit prendre position. Les causes expliquant les
motifs pour lesquels le héros individuel s'engage dans la
lutte deviennent donc les mêmes que celles pour lesquelles
la nation américaine doit s'engager dans la guerre.
Selon Bordwell, la causalité
psychologique est justifiée par deux lignes d'actions, soit
(A) le problème ou le but à atteindre et (B) la façon
dont le personnage tente de l'atteindre. Mais comme rien ne découle
de la coïncidence à Hollywood, tout effet possède
sa cause et toute cause possède son effet. Rien n'y est montré
au hasard ou dans un simple but de différence stérile
dans le champ visuel. Tout, au contraire, est organisé pour
amener le récit et sa narration vers son dénouement
logique.
Mais au-delà de la
causalité psychologique du personnage, l'action est également
justifiée par différentes «motivations narratives»
qui sont de trois ordres: réalistes, intertextuelles et artistiques.
Pour Bordwell, les motivations «réalistes» sont
celles qui rendent plausibles l'action narrative (par exemple l'utilisation
des flashs photographiques pour faire fuir l'assassin dans REAR
WINDOW [Hitchcock, 1954], le tout étant justifié par
le métier de photographe du héros), les motivations
«intertextuelles» sont celles découlant du conditionnement
et des normes hollywoodiennes intériorisées par le
spectateur (le «happy end» ou le regard à la
caméra dans les comédies musicales) et les motivations
«artistiques» (ou de composition) constituent tous ces
éléments de style ou de virtuosité technique
justifiés par la causalité psychologique ou les règles
du genre (par exemple le flou et la distorsion pour suggérer
l'état d'ébriété d'un personnage). La
simple virtuosité dans un but purement artistique y est en
effet limitée à sa plus simple expression, sinon complètement
évacuée. C'est ainsi que chaque élément
de motivation travaille à renforcer, appuyer ou accentuer
l'impression logique et rationnelle de la causalité psychologique
et de son dénouement.
Il importe donc, pour chaque
scène du film narratif classique, de bien mettre en place
ses enjeux qui sont d'exposer, le plus clairement possible, le contexte
physique, temporel et psychologique de la scène et d'en dévoiler
les buts, les décisions, et de planifier les événements
futurs. Le tout en gardant en tête, dans la perspective de
la logique des possibles narratifs de Claude Brémond (3),
l'importance de laisser en suspension au moins une ligne d'action
pour assurer le passage à une autre scène. C'est ce
principe de linéarité qui permettra de diriger le
spectateur vers les différents niveaux narratifs et d'assurer
le déroulement logique du récit (à l'inverse
d'un film comme BLOW UP [Antonioni, 1967], par exemple, qui brise
cette linéarité en s'attardant au superflu et à
des éléments d'actions sans rapport logique avec l'intrigue
principale du meurtre). Le spectateur n'est donc pas inactif à
Hollywood. ll est guidé vers certaines hypothèses
qu'il devra balayer au profit d'autres; le film s'assurant ainsi
de stimuler l'attention et la participation de l'auditoire tout
en le rassurant et en évitant d'abuser des surprises et des
éléments de suspense qui viendraient dénoncer
la manipulation de la narration.
[L'omniscience de la narration]
De ces constations se dégage une forme narrative expulsant
l'ambiguïté au profit d'une narration omnisciente. Toutefois,
cette omniscience n'est jamais systématique mais fluctuante,
selon trois critères ou trois fonctions qui, pour vulgariser
le tout, fonctionneraient d'une façon similaire à
l'égalisateur d'une chaîne stéréo, alors
que le créateur d'image joue avec les différents degrés
de chacun de ces modes de narrations selon l'effet de causalité
et d'intertextualité recherché. Bordwell définit
ces trois fonctions de la narration selon les termes suivants: «knowledgeability»,
«communicativeness» et «self-consciousness»
(4). La notion de «knowledgeability» pourrait être
définie par le niveau d'omniscience de la narration, qui
pourra soit être limitée à un personnage (dont
l'exemple le plus percutant serait sans doute le photographe handicapé
de REAR WINDOW) ou soit total (voir l'exemple classique de THE BIRTH
OF A NATION [Griffith, 1915] où le narrateur possède
un point de vue privilégié et exclusif sur tous les
éléments d'information nécessaires au déroulement
de l'intrigue). Il en sera de même pour la notion de «communicativeness»
qui se définit par la volonté du narrateur de partager
ou de restreindre au spectateur les informations afférentes
à l'action principale (à ce niveau, l'exemple de THE
BIRTH OF A NATION serait hautement «communicative»).
Quant à la notion de «self-consciousness», elle
sera définie par le niveau de reconnaissance et d'intelligibilité
du travail même de la narration. Ou, selon une formulation
différente, par le niveau de dévoilement de l'acte
de la communication d'information à l'auditoire. Le regard
à la caméra, la narration en voix-off, la stylisation
des mouvements de caméra ou la répétition d'éléments
narratifs sont de bons indices de réflexivité ou de
dévoilement de la narration. Évidemment, le tout est
une question de gradation et de nivellement, tel que dicté
par les codes et les normes des genres filmiques.
Le film narratif classique
hollywoodien débute généralement par un long
générique d'ouverture dévoilant de façon
synthétique un ou plusieurs thèmes majeurs du film,
suivi d'une rapide mise en contexte de chacun des personnages principaux
et des lignes d'action centrales. La quantité d'information
nécessaire étant d'une si grande importance, la caméra
devra donc se dévoiler afin de proposer le plus d'éléments
d'information possibles à l'auditoire, pour ensuite s'effacer
derrière un montage transparent légitimé par
la continuité psychologique du héros. L'exemple récurrent
de CASABLANCA constitue peut-être le moment par excellence
de ce procédé, puisque le thème de la Marseillaise
du générique d'ouverture et la scène «documentaire»
expliquant sur une carte de l'Afrique du Nord l'exode des Français
vers le Maroc assurent de donner au spectateur les informations
essentielles à la compréhension des principaux éléments
du récit à venir. La narration, qui est alors omnisciente,
communicative et réflexive, s'efface ensuite pour ne dévoiler
les informations qu'au rythme de l'évolution du personnage
(causalité psychologique), tout en demeurant omnisciente.
La narration pourra par la suite, lors du déroulement de
l'action, redevenir momentanément réflexive («self-conscious»)
afin d'assurer la curiosité du spectateur ou pour dévoiler
certains indices importants au déroulement de la narration,
mais elle s'effacera toujours par la suite, s'assurant que le spectateur
ne découvre pas le subterfuge ou ne porte trop attention
aux manipulations du dispositif fictionnel (ce qui compromettrait
l'effet d'illusion du réel mis en jeu par le narrateur).
L'action prend ici le relais de la voix extra-diégétique
(voix-off d'un narrateur ne faisant pas partie du monde dépeint
par la fiction) qui s'efface pour laisser le récit se dérouler
par lui-même, suivant la causalité psychologique du
personnage central. Et malgré ses fluctuations, reste toutefois
qu'en général, nous pourrions dire que la narration
classique tend à être omnisciente, hautement communicative
et modérément réflexive, jusqu'à ce
qu'elle réapparaisse en toute fin du film pour nous dévoiler
le plus clairement possible sa conclusion (musique lyrique et pompeuse,
voix-off, «frozen shot» sous les lettres «The
End», etc.), ramenant bien souvent Hollywood à un très
mince champ d'options narratives qui sont limitées à
la causalité d'un seul personnage.
[La transparence]
En comprenant bien le travail de la causalité psychologique
du héros individuel, il est maintenant beaucoup plus aisé
d'en dégager l'importance dans la construction de la fameuse
transparence narrative hollywoodienne. Pour Paul Warren, cette norme
à la transparence, assurée par la causalité
psychologique, n'est pas sans rappeler l'importance du vedettariat
hollywoodien, construit selon à partir des règles
filmiques du «reaction shot». Pour lui, la transparence
vient, en bonne partie, de la célébrité de
la star, car c'est elle qui motive et justifie le changement de
plan; c'est autour d'elle et par elle que le spectateur entre dans
la fiction.
C'est dire l'importance des
jeux du regard et du «reaction shot» dans la construction
de la transparence narrative. Nous pourrions définir sommairement
le «reaction shot» comme étant le jeu du regardant
au regardé alors que le regard des protagonistes, se fixant
sur la vedette pour la mythifier, se substitue au regard du spectateur
qui en vient ainsi à l'impression de diriger lui-même
la vedette vers l'héroïsme, vers ce gros plan qui la
fera envahir toute la surface de l'écran. C'est ainsi que
le délégué écranique du spectateur,
le protagoniste-regardant, passe du hors-champ spectatoriel (la
salle obscure) vers le champ lumineux de l'écran, portant
un regard admiratif sur la vedette qui, chassée de l'écran
vers le hors-champ de la salle, s'imprègne de la présence
de la salle obscure, de la masse des spectateurs, pour mieux revenir
triomphante et en gros plan au coeur de l'écran lumineux,
sous ces milliers de paires d'yeux admiratifs qui ont eux-mêmes
produit le gros plan. Le montage n'est alors plus opéré
par un narrateur omniscient mais par le spectateur lui-même
qui, oubliant la présence du créateur d'image, assure
la linéarité et la fluidité du récit
en appelant lui-même le plan suivant et en vivant les mêmes
craintes et passions que celles ressenties par son délégué
écranique. Telle est la transparence hollywoodienne; le film
se racontant de lui-même, sans montage ni manipulation explicite.
C'est donc la synthèse
de trois regards, celui de la caméra sur le monde, celui
des protagonistes les uns sur les autres et celui du spectateur
sur l'écran, qui crée toute la fascination filmique
et qui permet à la narration de se fondre de façon
invisible au monde diégétique représenté
et de donner au film un semblant d'objectivité et de transparence,
le tout n'étant pas sans rappeler les théories du
sémiologue Christian Metz: «Le film narratif-représentatif
classique (entendre: celui qui se constitue sur le modèle
hollywoodien) représente un discours qui a effacé
les signes de sa destination pour se déguiser en histoire;
une fois débarrassé de ces marques qui le situeraient
dans le circuit d'un échange (de type économique),
le film se donne à voir comme s'il venait de nulle part et
n'était destiné à personne, permettant par
là au spectateur de jouir du plaisir voyeuriste sans être
dérangé».
La musique viendra alors
servir d'ajout narratif pour assurer la continuité. Servant
de «tapisserie», elle devient effective dans le film
hollywoodien lorsqu'elle est invisible. C'est-à-dire que
contrairement à Eisenstein qui la voyait comme un contrepoint
à l'action projeté sur l'écran, le système
narratif hollywoodien s'en sert bien souvent comme simple accompagnement
venant servir de «manuel d'instruction émotif»
au film. Le spectateur ne doit pas se laisser bercer par la musique
comme telle, mais au contraire se concentrer sur l'image, alors
que la musique ne sert en filigrane qu'à ajouter un affect
inconscient au spectateur, lui dictant la marche à suivre
ou servant de point de ponctuation entre les scènes. Elle
permet donc, par sa linéarité, d'assurer la continuité
entre les scènes non-linéaires en neutralisant la
narration. Sa pratique tend donc à s'invisibiliser, à
se codifier et à se standardiser, alors que tel thème
musical offre inconsciemment au spectateur un point de repère
émotif ou thématique à telle ou telle séquence
(par exemple, la musique expressionniste sera standardisée
par Hollywood pour dénoter l'aspect étrange des lieux
ou des situations, alors que le thème de la série
STAR WARS servira de leit motiv ou de lieu commun offrant une certaine
stabilité au spectateur institutionnalisé). Ainsi,
la musique vient suggérer l'essence dramatique d'une scène,
tout en demeurant motivée par l'histoire et par la causalité
psychologique.
[La généricité]
C'est dire que Hollywood s'assure de la fidélité de
son public en l'accoutumant, de façon presque pavlovienne,
à un modèle transparent et omniscient de narration
où le spectateur institutionnalisé, c'est-à-dire
le spectateur dont la compréhension filmique dépend
des codes externes et internes au film, en vient à l'impression
de diriger lui-même la narration et le montage, voyant défiler
devant ses yeux une image du monde offert comme tel. Le système
des genres devient pour Hollywood l'outil le plus efficace pour
assurer son monopole fictionnel et la naturalisation de la diégèse
puisqu'il offre au spectateur un système précis de
codes et de normes reconnus par celui-ci et dont dépend sa
compréhension du film. Selon Anne-Marie Bidaud, c'est de
cette façon que Hollywood s'assure de la stabilité
d'un créneau de clientèle en lui imposant un système
construit et figé de formes narratives reconnaissables, proposant
au public institutionnalisé un étiquetage préalable
du produit. Il en sera de même pour le système des
suites, offrant un lieu commun rassurant pour le spectateur et assurant
la rentabilité financière du film. On comprend alors
la réaction violente de la critique américaine et
des spectateurs face à un film comme 2001: A SPACE ODYSSEY
(Kubrick, 1968), un film de science-fiction qui nia tous les repères
du genre en exploitant délibérément l'insécurité,
le mystère, l'indicible et l'incertitude, sans jamais offrir
de réponse ou de solution au spectateur déstabilisé.
Mais pas de brèches
narratives ni d'incertitudes: les codes spécifiques à
chaque genre doivent s'assurer que le spectateur puisse sortir rassuré
de la salle obscure, sans jamais perdre de vue l'encodage de la
narration classique.
En guise de conclusion: Hollywood
et les «avant-gardes»
Système organisé et calculé, monopoliste et
global, Hollywood, dans sa généralité, est
tout cela. Mais pour assurer l'adhésion du spectateur et
le renouvellement de son style, le système monopoliste hollywoodien
n'aura d'autres choix que de s'approprier les «avant-gardes»,
autant américaines qu'étrangères, tout en les
assimilant et les banalisant au système codifié de
l'institution dominante. On n'a de cesse, à ce sujet, de
rappeler l'exemple individuel de l'appropriation par Capra du cinéma
d'Eisenstein (Cf.: MR. SMITH GOES TO WASHINGTON [1939]). Mais reste
qu'il n'en est pas moins vrai pour l'ensemble du système
narratif hollywoodien, s'appropriant autant les éclairages
et les distorsions du cinéma expressionniste allemand, le
montage du cinéma formaliste révolutionnaire soviétique,
les expérimentations de la nouvelle vague française,
d'Antonioni, de Fellini et des modernistes européens, se
les appropriant soit par le «remake» (servant à
banaliser et «hollywoodianiser» une oeuvre reconnue
internationalement) ou soit en intégrant leurs expérimentations
aux barèmes des codes narratifs institutionnels. Et si le
nouveau cinéma hollywoodien (après 1960) est souvent
vu comme «non-classique», sa situation est la même
que dans le cas des emprunts aux avant-gardes européennes
dans les années 1920-50. Le «new-cinema» d'Hollywood
part donc de préceptes déjà institutionnalisés
pour ajouter et standardiser l'approche narrative du cinéma
d'art des années 1960, tout en gardant le même style
(et discours) conservateur. C'est dire que pour une industrie qui
refuse l'ambiguïté pour orienter son cinéma vers
une représentation du monde où la corruption et «l'idéologie»
sont toujours rétribuées de façon punitive,
l'incertitude et l'errance que présente le cinéma
d'art et d'avant-garde constitue une antithèse inacceptable
face à la simplicité et à la rationalité
du monde dépeint par Hollywood.
Banalisant la recherche formelle
en une peinture sans faille d'un univers mesuré et rationalisé,
la narration hollywoodienne s'assure du confort et de la supériorité
de son modèle en se cachant derrière sa propre activité.
C'est la fictionnalisation d'un réel dénaturé
pour appuyer et assurer la continuité de l'idéologie
conservatrice et capitaliste de la société américaine.
(1) Narration in the Fiction Film, 1985, p.55
(2) The Classical Hollywood Cinema, 1985, p.5
(3) Claude Brémond, «La logique des possibles narratifs»
dans Communications, no 8, Paris, 1966, p.60-76.
(4) Pour éviter les déformations de transcription
linguistique, nous avons préféré conserver
les termes anglophones originaux, tels que définis par Bordwell.
(5) BARETTE, Pierre, «L'institution du film de fiction aux
États-Unis: le point de vue sémio-pragmatique»
dans Cinémas, vol.7, no13: Cinéma québécois
et États-Unis, printemps 1997, p.13-29.
Bibliographie sommaire
:
-BIDAUD, Anne-Marie, Hollywood et le rêve
américain. Cinéma et idéologie aux États-Unis,
Paris, Masson, 1994, 248 pages.
-BORDWELL, David, Narration in the Fiction Film, New-York, The University
of Wisconsin Press, 1985, 370 pages.
-BORDWELL, David, STAIGER, Janet et Kristin THOMPSON, The Classical
Hollywood Cinema. Film Style and Mode of Production to 1960, New-York,
Columbia University Press, 1985, 506 pages.
-WARREN, Paul, Le secret du Star System américain. Une stratégie
du regard. Essai., Montréal, Éditions de l'Hexagone,
1989, 204 pages
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