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«N’y aurait-il que le doute régénérateur
et les exigences révélatrices de l’inhabituel
qui puissent délivrer l’homme de sa subordination
au délire imaginaire, pour le restituer à sa réalité première
et à l’œuvre d’art?
Quel film aimerais-je faire?
J’aimerais faire un film de vérité.»
- Gilles Groulx
(Objectif, janvier 1961)
Né à St-Henri (Montréal) en août 1931,
Gilles Groulx fréquente d’abord l’École
des Beaux-Arts avant d’entrer comme monteur au service des
nouvelles de Radio-Canada. De là, il entre à l’ONF
(Office nationale du film) en 1957 où, parallèlement à son
travail de monteur, il signe avec Michel Brault LES RAQUETTEURS
(1958) qu’il montera presque clandestinement, faisant fi
de l’insatisfaction de la direction de l’Office par
rapport au film. Le film deviendra à la fois une sorte de
film-manifeste pour l’équipe française émergeante
de l’ONF ainsi qu’un document primordial dans l’avancée
et le développement du cinéma direct au Québec
(Lever, p.155). S’y inscrivent les premières armes
d’une œuvre éclectique marquée par une
série de conflits avec les têtes dirigeantes de l’Office
où de compromis (NORMÉTAL, 1959) en confrontations
médiatiques directes (trouvant son apogée dans la
censure de 24 HEURES OU PLUS, en 1972) s’ébauche une
des œuvres les plus singulières et les plus marginales
de l’histoire du cinéma québécois. Du
succès critique et cannois du CHAT DANS LE SAC (1964) jusqu’à l’accident
tragique qui, en 1981, mit fin à sa carrière (lors
du mixage de AU PAYS DE ZOM [1982]), Groulx laisse derrière
lui, outre une importante cinématographie, une œuvre
picturale (1) et un recueil de poèmes (2) méconnus,
en plus d’une série d’écrits politiques
et théoriques. Il meurt à Longueuil en 1994 après
avoir passé la majorité de ses treize dernières
années d’existence en centre d’accueil.
1.Gilles Groulx et la scénarisation
2.NORMÉTAL, ou du compromis à la sécession
3.Le détour vers la fiction
4.Conclusion
Si c’est Gilles Groulx l’auteur qui nous intéresse
ici particulièrement, c’est moins son œuvre poétique
que son œuvre scénaristique. Boudé autant par
Groulx que par la majorité des cinéastes québécois
de l’époque, du direct jusqu’aux années
1970 (Raynauld, p.13), le scénario en tant que texte est
alors perçu comme une sorte de colonisateur du réel
et de la subjectivité du cinéaste pour qui l’emprise
sur la réalité ne doit en rien être freinée
par un cadre prosaïque défini a priori (Cf. le scénario).
Pour Isabelle Raynauld: «Si la force de ce cinéma
est indéniable, l’influence que l’approche du
direct a eue sur la pratique du scénario est loin d’avoir été bénéfique. À la
manière des cinéastes de la Nouvelle Vague, les réalisateurs
d’ici ont senti que pour être “l’auteur” d’un
film et faire du “cinéma d’auteur” il
fallait en être en tous points le créateur. […]
La dépréciation du scénario comme texte préalable
au tournage ainsi que la dévalorisation du métier
de scénariste étaient semble-t-il nécessaires
aux réalisateurs désireux d’atteindre le statut
d’auteur.» (p.14)
Dépassant les frontières institutionnelles et académiques
du cinéma, ce mythe romantique de «l’auteur
total» connaît d’ailleurs (jusqu’à nos
jours) certaines répercussions populaires, ségréguant
le réalisateur du scénariste et reconnaissant généralement
l’entièreté de l’appartenance intellectuelle
d’un «texte filmique» au réalisateur,
qui en devient l’auteur implicite. Ainsi, si Groulx fut de
toujours scénariste de ses propres films (que ce soit ses
fictions ou ses projets de recherche documentaire), rarement la
réception populaire et médiatique de ses œuvres
ne semble s’être arrêtée au travail de
Groulx-scénariste. En effet, reconnaissant généralement
l’intégrité finale du projet filmique comme
résultante d’un effort continu dont la scénarisation
ne semble constituer qu’une étape indigne de mention
dans le processus créatif, le scénario, comme entité,
ne devient alors rien de moins qu’une ébauche mineure
d’un tout trouvant sa pleine expression dans la persona de
Groulx et sa projection sur film. En effet, outre quelques rares
insinuations de critiques déstabilisés et agacés
par le style narratif décousu et achronologique des fictions
du cinéaste («un scénario flou […], [Groulx]
semblant croire dur comme fer que de l’improvisation naîtra
la lumière» écrit Paul Roux dans Le Soleil du 30 juillet 1970, à propos d’ENTRE
TU ET VOUS),
la présence de Groulx-scénariste dans les publications
laisse généralement place à celle de Groulx-l’idéologue
et à son esthétique iconoclaste, que ce soit autour
du succès critique mitigé d’OÙ ÊTES-VOUS
DONC? (1969) et d’ENTRE TU ET VOUS, ou en réponse à la
controverse entourant la censure de 24 HEURES OU PLUS (3).
Le désintérêt pour Groulx-scénariste,
fantôme ou double anémique de «l’auteur
total» qu’est Groulx-cinéaste, trouve sa légitimité autant
dans le mépris qu’entretient Groulx lui-même
envers le processus de scénarisation que dans le désintérêt
ou l’ignorance populaire en terme d’écriture
documentaire. En effet, la majorité de son œuvre étant
documentaire, elle résulte donc, pour la critique et le
public en général, d’une réalité évanescente
plaquée sur pellicule et à laquelle l’analyse
du scénario ne rend pas justice. André Gaudreault
et Philippe Marion, à propos de ce parti pris populaire
dans la transparence autorial du documentaire, écrivent: «Le
réel nous parviendrait par transparence, comme sans médiation
ou, du moins, sans médiation apparente. Selon une idéologie
qui fut dominante à une époque, le documentaire idéal
serait en effet dessiné sans grand effet de style et porterait
fort peu de traces d’auteur.» (p.12)
En phase avec ce parti pris, ce sont sans doute les «Propos
sur la scénarisation» (1975) de Groulx qui, parmi
ses multiples essais et écrits politiques et théoriques,
connaîtront la plus grande résonance intellectuelle
et académique. Écrit et publié lors de son
passage au Collège Montmorency en 1975, où Groulx
dirige une série d’atelier sur la scénarisation,
ce texte s’impose comme une série de réflexions
où le cinéaste dénonce le cadre aliénant
et répressif que les pratiques scénaristiques imposent
au créateur et à sa libre interaction avec le réel.
C’est ce cadre théorique que nous tenterons ici de
vulgariser et de mettre en parallèle avec l’œuvre
de Groulx afin d’en mesurer, par l’analyse comparative
de ses différentes ébauches de scénarios et
de projets de films, l’applicabilité, la praticabilité et
la finalité réelle. Nous tenterons de démontrer
qu’au-delà du cadre restrictif que Groulx impute aux
pratiques scénaristiques dans leur rapport au réel,
l’approche rhétorique de son cinéma, surtout à partir
de 1969, soulève elle-même d’importantes problématiques
quant à la relation entre forme, idéologie et réalité.
Le choix de l’œuvre documentaire de Groulx comme objet
d’étude privilégié dépend moins
ici d’une ségrégation de son œuvre de
notre part que des limitations matérielles de la recherche:
ses scénarios de fiction ne connaissant pas d’archivage
suffisant pour en faire l’étude rigoureuse.
1.Gilles Groulx et la scénarisation
Dans ses «Propos sur la scénarisation», Groulx
décrit le scénario comme un objet de contrôle
institutionnel, régissant les pratiques et les valeurs du
cinéma (p.1). Citant Dziga Vertov et le contexte de production
cinématographique à l’intérieur duquel évolua
ce dernier, à l’époque du RAPP (4), Groulx
affirme qu’autant en Russie en 1933 que dans le Québec
qui lui est contemporain, les conditions de production sont les
mêmes: «Les lecteurs-scénaristes exigent que
le film soit écrit comme un roman – que les valeurs
de représentation […] soient celles de la tradition
bourgeoise – et enfin, que tout caractère d’improvisation
soit aboli dès le scénario.» (p.1) Pour lui,
le scénario ne devient dans ce contexte rien de plus qu’une «pièce à séduction» pour
les comités de «lecteurs» de production de film
(p.2), alors que le film, avant même le tournage, ne constitue
plus que l’exécution d’un a priori fixé sur
papier.
Au «scénario-cadre» qu’il vient de décrire
et qu’il compare à un «acte de plaidoirie» (p.2)
ne rendant pas justice aux matières de l’expression
filmique (qui ne dépendent pas de la prose et de l’écriture,
mais plutôt de la lumière, du son, de l’idée,
etc.), Groulx oppose une écriture basée sur «l’idée»,
schématisée en un plan sommaire et flexible, dont
les finalités seront directement puisées à même
la surface du monde, et non pas exécutées préalablement
par voie d’un scénario achevé ou par voie d’un «film
déjà terminé que l’on n’a plus
qu’à exécuter: un monde clos à la réalité» (p.2)
où le produit écranique n’a plus de valeurs
que selon qu’il soit conforme ou non au texte préétabli
(p.3).
Groulx propose les trois éléments suivants comme
nécessités primordiales à l’écriture
filmique: 1) l’idée de base; 2) la faculté de
comprendre; 3) la volonté d’exposer (p.3), desquels
découlent une recherche et un projet de mise en scène
ancré dans la réalité vivante (donc dynamique
et jamais stagnante) et dans l’imprévisible (donc
l’improvisation). En découle toute l’école
du direct québécois, et bien sûr LES RAQUETTEURS (1958). «Le récit de ce film, écrit Groulx,
s’est […] élaboré de lui-même […]
Nous avons tout bonnement suivi les participants, suivant le “programme” du
week-end. J’avais une copie des activités à venir
[…] et il m’a semblé que je possédais
là un excellent scénario.» (p.5) Le film est
donc, tout au long de son processus de création, un objet
instable, puisque dépendant des circonstances extérieures
et de la faculté de compréhension, d’interaction
et d’adaptation de l’«auteur» au réel
filmé (et non l’inverse). Pour Groulx, citant encore
une fois Vertov: «Tout film est en montage depuis le moment
où l’on choisit le sujet jusqu’à la sortie
de la pellicule définitive, c’est-à-dire qu’il
est en montage durant tout le processus de fabrication du film.» (p.5)
Certes, avant même d’engager toute discussion sur
l’œuvre scénaristique de Groulx et sur sa mise
en pratique dans ses films documentaires, il nous est déjà permis
de soulever quelques problèmes et critiques quant au constat
théorique ici soulevé par le cinéaste. D’abord,
il semble que ses «Propos…» souffrent d’un
malentendu quant à l’objet même de leur critique,
c’est-à-dire le scénario. Car même si
Groulx construit sa thèse autour d’un corpus scénaristique
dépassant le cadre géographique qui lui est propre
(il y inclut le contexte de création des avant-gardes russes
et celui des studios hollywoodiens), la finalité de sa critique
du «scénario» en tant que généralité fixe
et perverse semble découler d’une vision biaisée
ou limitée de cette notion de «scénario».
En effet, s’il accuse l’ONF de lui «imposer un
cinéma conforme, un cinéma figé dont la lecture
sur le papier devait être la copie “approuvée” de
la fabrication finale» (p.7) cela signifie-t-il qu’un
mauvais parti pris de l’Office sur la scénarisation doit nécessairement nous forcer de conclure à l’inutilité et à la
perversité de tout travail de scénarisation? En fait,
il semble qu’implicitement, l’argument de Groulx nous
renseigne moins sur la nature fondamentale et la futilité intrinsèque
du «scénario» que sur les visées institutionnelles
et politiques de l’ONF, ainsi que sur le cadre «idéologico-esthétique» qu’elle
impose à ses auteurs. Car au-delà de la généralisation
de la qualité limitative et restrictive que Groulx placarde à la
notion d’«écriture» au cinéma,
nous vient la question de la «nature fondamentale» du
scénario. Ainsi, au-delà de la description sommaire
et sélective qu’il propose, il faudrait d'abord arriver à définir
le «scénario» lui-même, et devant l’impossibilité d’en
arriver à une telle définition univoque, en conclure à sa
nature polymorphe. Conséquemment, le scénario peut-il être
pluriel? Est-il fondamentalement opposé à toute notion
d’improvisation ou peut-il trouver des structures qui dépendent
ou nourrissent cette forme? La faiblesse de l’argument de
Groulx se trouve donc moins dans sa virulence critique quant au «scénario-cadre» (ou
dans son parti pris réaliste et matérialiste) que
dans son élaboration d’un concept qu’il ne définit
que selon une description basée sur des preuves anecdotiques
(c’est-à-dire sur le contrôle bureaucratique
qu’impose la direction de l’ONF par le biais du «scénario»).
En d’autres termes, Groulx s’attaque à un homme
de paille. Il semble que pour être exact, son essai devrait
s’intituler non pas «Propos sur la scénarisation»,
mais bien «Propos sur les pratiques scénaristiques à l’ONF
de 1958 à 1975».
Ces prémisses étant bien établies, cherchons
maintenant à analyser, à travers l’étude
sommaire et comparative de quelques-uns des projets de scénarios
de Groulx, le fonctionnement concret de cette approche à l’intérieur
d’un processus créatif continu.
2.NORMÉTAL, ou du compromis à la
sécession
L’aventure de NORMÉTAL (1959) en fut une des plus
mouvementées. Groulx souhaitait créer un film sur
la solidarité des travailleurs d’une mine de l’Abitibi
qui étaient condamnés à un emploi caverneux à cause
de la pauvreté des moyens ambiants de production agricole.
Grant McLean et la direction de l’ONF, insatisfaits du
produit final, coupent le film de moitié, le remontent
et réécrivent son commentaire. Il en résulte
un film complaisant ressemblant davantage à une commandite
de la Noranda Mines qu’à une véritable critique
sociale. Groulx désavouera le produit final et refusera
de signer le film.
Certes, les intentions du cinéaste à l’égard
de la direction de l’ONF étaient louables. Il écrit
dans ses «Propos…»: «Après une recherche
de huit jours dans la petite ville minière de Normétal,
[…] j’y revins quelques mois plus tard avec, dans mes
cartables, un épais scénario contenant un découpage
plan par plan de tout ce qu’on verrait dans la version finale
du film; N.F.B. approved.» (p.7) C’est à partir
d’une copie de ce scénario initial que nous travaillons
ici. Une première version du découpage, datée
d’août 1958, nous présente d’abord le
contexte à l’intérieur duquel évolue
le cinéaste. Il s’agit d’une sorte de synopsis
où Groulx s’engage non pas à faire un film
didactique sur le travail technique d’extraction du minerai,
mais bien un film sur la vie quotidienne d’une ville minière
et de ceux qui y travaillent alors que l’échec du
labeur agricole a rendu nécessaire le travail à la
mine. Groulx souhaite inscrire la jeunesse dans ce mouvement. Il
veut comprendre ses aspirations et le processus l’ayant conduite,
comme ses pères, à s’engager au travail à la
mine. Il propose d’introduire le film en montrant d’abord
les étendus agricoles désaffectées, puis «l’homme
[qui] […] regarde les champs non cultivés, l’herbe
haute et le vieil outil agricole abandonné près de
lui».
Le découpage de NORMÉTAL constitue donc l’archétype
même de ce que Groulx critique dans ses «Propos…».
Chaque plan et chaque situation y sont préalablement établis,
assurant à la direction de l’Office un plein contrôle
et une pleine compréhension quant à la démarche
esthétique et politique du cinéaste. Sans surprise,
la réalité et le contenu idéologique qui en
seront extraits sont définis à l’avance. L’arbitraire
et l’improvisation sont évacués, alors que
le scénario est écrit moins en fonction d’un
cinéaste s’adaptant au contexte et tentant de suivre
le flux du réel filmé qu’en fonction d’un
cinéaste-exécutant, plaquant sur pellicule une représentation
déjà organisée. Quelques exemples suffiront à illustrer
le tout.
Dans sa première version (août 1958) écrite
davantage sous un mode prosaïque que sous la chirurgicale
précision descriptive du découpage de décembre
1958, Groulx décrit comment sera mis en parallèle
l’enseignement des écoliers au travail des hommes
sous la terre:
Séance dans une classe. Des enfants lisent en chœur
des exemples grammaticaux ou mathématiques écrits
au tableau ou répondent individuellement aux questions posées
par leur professeur relativement au métier local: celui
de mineur. […] L’élève cherche, calcule,
hésite… (Nous coupons à: explosion de dynamite,
le roc se fend, quelques pierres sont projetées. Les mineurs
reviennent au travail, on reprend la foreuse ou le grattoir mécanique
[…]
Est ici implicitement remis en perspective tout le bagage institutionnel
du documentaire en tant que genre cinématographique. Jouissant
d’un statut de réalité supplantant la fiction
dans la conscience populaire (entre autres par son utilisation
de non-acteurs et de situations prétendument croquées
sur le vif et non mises en scène par l’appareillage
fictionnel), le documentaire semble ici se soumettre aux mêmes
impératifs que ceux imputés au vase clos de la «fiction».
En effet, aussi arbitraire que soit la ligne de démarcation
véritable entre documentaire et fiction, cette séquence,
telle qu’ébauchée sur papier, ne pourrait-elle
pas, prise isolément, servir d’élément
descriptif au scénario d’une fiction relatant la vie
d’un groupe de mineur et de leur communauté? Le documentaire
comme genre n’est plus ici que simple conditionnement institutionnel
et spectatoriel tributaire d’une croyance arbitraire en la «plus-value» de
réalité du discours «documentarisant».
Or son processus d’écriture, lui, conserve le même
cadre organisationnel que la fiction. L’arbitraire et l’évanescent
tant convoités par le spectateur friand de réalité documentaire
n’ont dorénavant pas plus de bien-fondé dans
ce découpage qu’au sein des amours romantiques d’Humphrey
Bogart et d’Ingrid Bergman.
Un autre exemple parmi tant d’autres, extrait du découpage
beaucoup plus détaillé de décembre 1958, illustre à nouveau
cette proposition:
Intérieur de la maison.
C.U. (5) du mineur, de sa femme, des objets familiers.
M.S. des enfants qui s’affairent puis sortent.
M.S. de l’homme qui se lève de table, vient vers
sa femme, l’embrasse au passage, prend manteau, chapeau,
passe devant nous et sort.
Le matériel sensible y est, comme le souligne les «Propos…»,
organisé et planifié en tant que réalité existant
a priori sur papier. De ces stratégies «montagistes» et
scripturales fictionnelles naissent un sens et un discours qui
préexistent au tournage. Le film ne raconte plus le réel
rencontré au passage. Au contraire, le tournage cherche
sur la surface du réel ces éléments qui peuvent
servir de signifiant à un signifié déjà plaqué sur
le découpage.
Certes, de cette structure scénaristique qui l’horripile,
Groulx cherche des portes de sortie, des alternatives. Il les trouve
lors du tournage, tâchant d’échapper subrepticement à ce
plan immuable afin de faire quantitativement pencher la balance
vers les scènes de la vie quotidienne. Mais déjà, à l’intérieur
de ce «découpage-cadre», transpire quelques
séquences laissant une certaine souplesse et une certaine
liberté à la caméra de Michel Brault:
Scène H
Différents plans du travail des
hommes.
C.U. : outils et mineurs.
M.L.S. : opérations, etc.
Opérations de forage «au diamant». Préparation
d’échafaudages servant au forage, chute du minerai.
Ne sont ici donnés que quelques simples indices de contenu,
laissant la forme et la composition au libre arbitre du chef-opérateur.
Mais avant toute chose, c’est davantage au montage, et à son
grand dam, que Groulx cherche à réinscrire cette
souplesse et cette mouvance du scénario «in progress».
Certes, le montage du film tel qu’il existe aujourd’hui
n’appartenant pas en son entièreté à Groulx,
il est difficile pour nous de nous en servir pour juger de l’organisation
réelle de la pensée de l’auteur. En effet,
si quelques rares séquences du découpage subsistent
de façon édulcorée dans la version finale
du film (séquences du travail d’extraction du minerai,
cinéma et cotisation syndicale, l’école, etc.),
peut-on attribuer l’absence généralisée
du reste des éléments du découpage au choix
personnel de Groulx ou bien à la «censure» apportée
par la direction de l’ONF?
Connaissant les visées de départ de Groulx, nous
pouvons d’ores et déjà affirmer que, de par
leur importance thématique dans «l’idée» de
départ, les séquences initiales (cadrant en plan
large la mine dans un contexte agricole désaffecté)
ainsi que celles de la vie quotidienne des travailleurs ont sans
doute été retirées par la direction de l’ONF.
Dans d’autres cas, il nous est possible de juger directement
dans quelle mesure Groulx, tout en respectant son découpage
dans la composition et la sélection des plans tournés,
dévia du cadre initial et réorganisa la matière
filmique selon une logique plus abstraite. La séquence G
du découpage de décembre 1958 en est un exemple privilégié puisque
si elle se retrouve presque dans son entièreté à l’intérieur
du film, cette séquence échappe complètement à la
logique structurelle ou narrative proposée par le découpage.
Au contraire, elle est constamment décalée, fragmentée
et placée en montage parallèle à d’autres
séquences du film.
En définitive, l’expérience NORMÉTAL,
dont la version intégrale (aujourd’hui inexistante)
est décrite par Michel Régnier comme «l’un
des plus beaux films jamais faits ici» (p.16), constitue
dans l’œuvre de Groulx cet élément de
synthèse où, d’une tentative de scénarisation-cadre,
il dérape progressivement vers une improvisation contrôlée,
autant au tournage qu’au montage, mais dont la finalité est
malheureusement censurée par l’ONF. Groulx écrit: «[T]out
compromis aux exigences de la “direction” normalise
le contrôle et la censure cinématographique équivaut à l’absence
de liberté d’expression.» («Propos…»,
p.8) C’est dire que sous la censure, ce projet renié par
son auteur fera définitivement décoller ce dernier
vers la forme scénaristique qu’il décrit dans
ses «Propos…». De cette forme plus libre, intimement
liée à l’improviste, pourra éclore la
subjectivité de l’artiste qui entre en relation dialogique
avec le réel duquel cette subjectivité émerge.
Le détour vers la fiction
De conflits en négociations avec l’Office, quelques-uns
des plus grands succès du direct québécois
pourront alors éclore, de GOLDEN GLOVES (1961) à UN
JEU SI SIMPLE (1964). Et enfin, fort de ses succès, Groulx
se lance dans l’aventure fictionnelle du CHAT DANS LE
SAC (1964). À propos de l’écriture de ce premier
essai de fiction, Groulx écrit: «J’avais écrit à grands
traits une anecdote entre un gars et une fille. Le gars avait laissé ses études
et était en chômage. La fille, elle, étudiait
l’art dramatique et était fille de parents bourgeois.
Il y avait un début, un milieu, une fin; […] À chaque
jour de tournage, je lisais les journaux, cherchant une actualité que
je pourrais transposer chez mes deux «personnages» pour
en décrire les coordonnées […] La plupart des
scènes du film avaient été prévues.
Pas toutes cependant. J’écrivais la veille l’essentiel
des dialogues du lendemain.» («Propos…»,
p.17)
Ailleurs, dans une entrevue qu’il donne à Objectif (no 35, 1966), il insiste sur le caractère mouvant des dialogues.
Il décrit alors la participation des comédiens comme
actant à la création des dialogues, cherchant en
leurs propres mots à parler le drame de Claude, ce jeune «révolutionnaire
passif» qui se cherche, et de Barbara, cette jeune bourgeoise
juive anglophone qui essaie de comprendre et de réagir au
drame de Claude, tout en cherchant à imposer sa propre subjectivité et
son identité. Encore une fois, on reconnaît l’importance
pour Groulx d’ancrer le film dans un contexte qui dépasse
la fiction. Il veut l’introduire dans un moment social contemporain
au tournage et auquel celui-ci s’adapte et se développe.
Mais aussi, on y dénote l’importance de l’improvisation,
ainsi que cette vision du scénario comme émanant
d’une «idée» de départ autour de
laquelle le dialoguiste, les acteurs et le contexte travaillent
ensemble afin d’y donner forme. Ainsi en arrivent-ils à un
discours inscrit dans la réalité du moment.
Toutefois, la seule version du scénario que nous possédons
ne reflète que superficiellement cette recherche et ne nous
permet malheureusement pas d’en tirer de conclusion rigoureuse.
Suivent à l’expérience du CHAT DANS LE SAC
deux autres fictions: OÙ ÊTES-VOUS DONC? (1969) et
ENTRE TU ET VOUS (1969), deux longs métrages qui dévient
radicalement de la notion traditionnelle de «récit» par
leur rupture avec toute chronologie, causalité ou cohérence
diégétique. Ici plus que jamais, le réel sert «l’idée»,
Groulx échappant définitivement au style direct pour
se placer en phase avec les recherches de l’avant-garde européenne
de l’époque, aux côtés de Godard et de
ses contemporains.
La réalité de Groulx est dorénavant rhétorique.
Il ne cherche plus à rendre le souffle et le rythme du réel
en adaptant son tournage et son montage de façon réaliste
aux conditions ambiantes. Au contraire, la forme prend le dessus,
permettant à l’auteur d’arracher à la
réalité son masque et d’en extraire les fragments
qui permettront d’en illustrer la continuité par le
biais du travail perceptif, donc formel, de l’artiste. La
notion «d’idée» comme élément
central d’un film, autour de laquelle gravitent l’écriture
et le tournage, en mouvance perpétuelle, prend ici toute
son importance. Dans un texte non publié intitulé «De
l’importance qu’il y a de faire des films qui aient
un sens dans la vie réelle» (1967), Groulx écrit: «Il
s’agit d’idée, dont on ne sait pas d’avance
si elles sont justes. On sait bien que le cinéma est un
moyen qui permet de montrer simultanément les extrêmes
de la réalité – qui d’habitude - ne se
montrent pas de cette manière.» Ainsi cherche-t-il à dépouiller
la réalité des masques consensuels qui la contaminent.
Pour ce faire, il juxtapose les fragments qui résistent à ce
dépouillement afin d’en dégager quelques vérités,
ou du moins quelques questions fondamentales. Bref, il s’agit
de parvenir, grâce au dispositif cinématographique, à la
juxtaposition de certaines parcelles que la réalité elle-même
ne nous permet pas de juxtaposer. Groulx croit ainsi en arriver à de
nouvelles perceptions rendant justice à notre propre aliénation
et dévoilant la constructibilité de notre regard
médiatisé sur le monde. Il cherche à «[briser]
l’enchaînement des faits pour ne montrer que les faits.
Rompre la convention pour percevoir l’action, qui a créé la
convention» (Groulx, 1967).
Certes, la notion de scénario, plus que jamais, est ici
des plus importantes. Ne cherchant plus à rendre le plus
fidèlement possible l’apparence du réel, le
travail de Groulx devient plutôt celui du rhétoricien,
construisant un objet, une forme, dont l’aboutissement vient
questionner la réalité de laquelle est extrait et
manipulé cet objet. L’auteur devient manipulateur
du réel, alors que sa perception subjective, en phase avec
l’esprit et les réflexions modernistes et marxistes
avec lesquelles il jongle, devient médiatrice entre la réalité et
le spectateur.
Malheureusement, son «Introduction à un projet de
film» (celui d’ENTRE TU ET VOUS (6)) constitue le seul
document préalable auquel nous ayons accès. Il ne
nous permet donc pas de rendre compte de façon rigoureuse
du travail de scénarisation particulier à ce film
qui engage une forme et un style déviant radicalement des
pratiques jusqu’à maintenant exploitées par
Groulx. Mais déjà dans ce court document, les préoccupations
des «Propos…» sont évidentes. En effet,
Groulx travaille principalement autour d’une «idée» (celle
de Kierkegaard, à propos de la séduction, dans «Le
journal d’un séducteur») en fonction de laquelle
est bâti un synopsis sommaire. De ce premier récit
minimal sous forme de prose, le film, en montage perpétuel
du scénario jusqu’au tournage (pour réutiliser
l’expression de Vertov), devra être en constante mouvance
et évolution.
L’écrit ne sert pas ici à rompre avec le filmique
en remplaçant les matières d’expression du
cinéma par leur vulgarisation prosaïque. Au contraire,
l’écriture sert «l’idée»,
sa clarification, son explication, son enregistrement. À partir
de quoi le cinéaste (la persona mythique de «l’auteur-total»)
cherche à trouver la forme, les fragments de réalité qu’il
saura extraire afin de créer, par juxtapositions, un discours
entre le film, le spectateur et la réalité.
Utopique lors de certains passages (l’utopie moderniste
de la parfaite distanciation brechtienne où «[l]e
spectateur devra comprendre qu’un dialogue peut s’établir
avec le film où il aura le dernier mot».), ce document,
quoique incomplet, n’en est pas moins révélateur
des pratiques scénaristiques postérieures à ce
détour vers la fiction. En effet, davantage qu’un
déroulement par séquence, les scénarios documentaires
subséquents serviront une même logique narrative rhétorique
ouverte (dans le sens que du général, le cinéaste
doit trouver les particularismes, c’est-à-dire les
preuves de son discours, dans le réel filmé, dans
l’actualité). De cette façon, Groulx échappe
de surcroît au réel documentaire par interaction distanciée
(Pierre Perrault) ou par observation non participante (Frederic
Wiseman) afin de s’ancrer définitivement dans un cinéma
politique marxiste où le réel brut, échappant
au mythe idéaliste de l’objectivité photographique,
fait place à la rhétorique idéologique. La
réalité matérielle y est donc, plus que jamais,
organisée par une présence ne dissimulant plus son
parti pris, sa subjectivité et son travail d’énonciation
filmique. Comme l’indique le protagoniste masculin d’ENTRE
TU ET VOUS: «Ma subjectivité, c’est ma réalité.
La réalité, c’est la subjectivité de
tous les autres. Ce pourquoi il faut la remettre en question.»
Ainsi, «[u]n film se comprend par déduction », écrivait
Groulx, « celle que chacun fait. Plus on déduit selon
le déroulement du film, plus il s’établit de
relations et plus le film devient vrai» (Conseil québécois
pour la diffusion du cinéma, 1969). C’est sans doute
par ce revirement et cette généralisation du concept
de «vérité» que Groulx peut se permettre
ce formalisme rhétorique. Car si, comme il le propose, la
vérité n’est pas une transcendance qui nous échappe,
mais bien un objet social (inter)subjectif appartenant à chacun
selon la lucidité de sa perception, alors la réorganisation
subjective qu’opère dorénavant et radicalement
Groulx sur le réel filmé y trouve sa légitimité,
puisque le concept abstrait de vérité(s) échappe
alors à toute définition ou à toute atteinte
singulière. Peut-être pouvons-nous y déceler
la limite de la thèse de Groulx qui croit conséquemment
que de la juxtaposition subjective d’extrêmes il peut
abonder vers le «vrai».
Bref, en démembrant la conventionalité de notre
perception pour ainsi laisser libre court à notre regard
et à notre esprit de spectateur, le cinéaste croit
nous rendre «le dernier mot», bien que le jugement
et la perception spectatoriels soient plus que jamais limités à ceux
de l’auteur et à son langage fixé sur pellicule.
Le vieillissement d’OÙ ÊTES-VOUS DONC? et
d’ENTRE TU ET VOUS trouve peut-être son origine dans
ce constat socialiste utopique, tel que décrit plus haut,
c’est-à-dire celui du mythe de la distanciation
brechtienne comme légitimation à toute manipulation
formelle; Groulx croyant dur comme fer que de la réflexivité formelle
naîtra la libération du spectateur qui, plus que
jamais, demeure coincé dans un cadre et dans une rhétorique
figée à laquelle il demeure un simple… spectateur.
Le retour au documentaire
Comme nous venons de le souligner, Groulx retourne, après
cette incursion du côté de la fiction, au documentaire,
qu’il ne quittera qu’au moment de tourner AU PAYS
DE ZOM, son dernier film. En ordre: PLACE DE L’ÉQUATION (1973), un moyen métrage commandé par le ministère
de l’Éducation du Québec, 24 HEURES OU
PLUS (1973-77), dont le parti pris révolutionnaire et la censure
qui lui a été imposé en ont fait un moment
brûlant de l’histoire du cinéma québécois,
et PREMIÈRE QUESTION SUR LE BONHEUR (1977), une coproduction
avec le Mexique sur un petit village mexicain et son combat pour
la prospérité, le droit au bien communal et le droit
au bonheur.
Œuvre mineure dans la filmographie de Groulx, PLACE
DE L’ÉQUATION n’en est pas moins révélateur des pratiques
scénaristiques promues par Groulx dans ses «Propos…».
Revenant à une forme plus conventionnelle après son
fracassant détour du côté de l’avant-garde,
le film conserve toutefois l’aspect rhétorique des
deux films précédents. En effet, c’est de l’extraction
de quelques fragments du réel et de leur juxtaposition afin
d’en arriver à une remise en question fondamentale
d’un état de fait (celui de l’enseignement dans
le contexte émergeant des polyvalentes) que Groulx construit
ici sa rhétorique. Suivant et questionnant un professeur à l’approche
classique et une jeune enseignante libérale, il oppose,
en une dichotomie blanc/noir, deux extrêmes desquels le spectateur
est invité à opérer une synthèse.
Le scénario tire encore une fois profit de «l’idée» comme
concept rassembleur: celle du développement de la conscience
de soi-même vers l’esprit critique et de la possibilité (ou
non) de cet apprentissage à l’intérieur des
formes pédagogiques existantes. Pour ce faire, il propose,
dans un premier synopsis daté du 23 avril 1973, d’approcher
deux enseignants autour desquels, indirectement, prendra forme
ce débat d’idées. Il rédige ensuite
une «scénologie» où sont inscrites les
grandes lignes structurelles qui pourront diriger le déroulement
du film vers un constat ou du moins un questionnement. En voici
un extrait:
1- Nécessité d’établir dès le
début le mode de pensée et d’agir des 2 protagonistes-profs
par des conversations-éclair dans des lieux différents
habituellement fréquentés par eux.
2- Vue de l’architecture de l’école. Aperçu
de l’administration.
3- Circulation massive des personnes chaque jour dans l’école.
4- Vue sur la région administrative de l’école.
Aspect de l’environnement.
[…]
13- Qu’est-ce que fonctionner?
Plus que jamais, à l’opposé du découpage
de NORMÉTAL, le découpage par scène ici mis
de l’avant en est un s’appuyant sur ce fameux concept évasif
de «l’idée». Il propose donc une série
d’éléments séquentiels, à la
fois imprécis et ouverts, grâce auxquels le cinéaste,
en montage constant, croit pouvoir trouver le référant,
la preuve, l’expression concrète de l’idée
qu’il essaie d’investir. Mais la réalité échappant à l’emprise
du rhétoricien, celui-ci doit constamment adapter son matériel à ses
recherches ultérieures. D’où l’usage
assidu du conditionnel dans son texte («On pourrait encore
les voir avec les élèves…», «le
montage (…) pourrait…», etc.). D’ailleurs,
la réécriture de cette scénologie dans une
autre version du scénario (non datée) montre bien
la mouvance que préfigure ce procédé d’écriture,
alors que chacune des séquences (il y en a maintenant 12)
a trouvé une nouvelle forme, un nouveau contenu diamétralement
différent de celui de la version précédente.
De façon similaire, ces scènes sont toujours décrites
par une simple phrase, par une simple idée générale
et temporaire, autour de laquelle le tournage cherchera à graviter
ou à se métamorphoser. Et c’est sans surprise
que la comparaison entre ce découpage et le montage final
du film montre encore une fois très peu de similarités,
si ce n’est que d’avoir gardé cette forme rhétorique
inscrivant dans un axe binaire les conceptions opposées
des deux enseignants.
Toutefois, les matières de l’expression de l’écrit
et du filmique, comme le soulignait Groulx lui-même dans
ses «Propos…», étant autonomes l’une
de l’autre, il nous est alors permis de remettre en perspective
et de comparer ces concepts et «idées», prises
sur papier, de leur prolongement sur pellicule. En effet, il semble
que Groulx, encore une fois, tombe dans la même utopie du «vérisme
spectatoriel» telle que nous l’avons décrite
plus tôt. Il écrit dans son synopsis du 23 avril 1973: «Le
cheminement de l’éventuel spectateur-critique de ce
film pourra je pense s’inspirer d’une perception “globale” de
l’environnement humain et matériel de l’école.
Le spectateur-critique disposera du témoignage étudiant
avec lequel il juxtaposera, en plus des 2 conceptions, des 2 pratiques
pédagogiques exposées dans le film, la sienne propre,
sur la manière de créer un présent véritable.»
Dans le même esprit, il écrit, dans l’autre
version non datée du synopsis: «Ce […] film
met en cause deux conceptions extrémistes de l’éducation,
l’une et l’autre comporte des avantages et des inconvénients,
nous essaierons de les faire valoir de la façon la plus
impartiale possible.» Par contre, dans les faits, l’impartialité de
l’auteur n’est qu’hypothétique, puisque
autant qualitativement que quantitativement, l’option libérale
jouit d’un privilège formel qui n’est pas allouée à l’autre
position.
En effet, la caméra s’impliquant physiquement dans
le cercle d’opposition et de dialogue de la jeune enseignante
et de son groupe d’élèves lui étant
sympathique, l’univers de celle-ci est présentée
par Groulx comme un univers dynamique et dissident, marchant à contre-courant
d’une médiocrité ambiante et soulevant une
somme de questions fondamentales. À l’opposé,
le film ne propose à l’enseignant plus conservateur
qu’un décor et une caméra statique, stagnante
et silencieuse. Groulx se plait même à couper, à un
certain moment, le discours de l’enseignant par un brusque
mouvement de caméra qui déstabilise l’orateur
et le force à reprendre ce qu’il venait de dire. Le
cinéaste souligne ainsi l’aspect répétitif,
stagnant et artificiel de la position de cet enseignant et, bien
au-delà de cette neutralité permettant au spectateur-critique
d’en arriver lui-même à sa propre conclusion,
il dirige constamment le propos et la réponse du spectateur.
Ainsi le style ouvert, moderne et distanciée de Groulx,
dévoilant constamment sa subjectivité comme présence
actante de l’image, vient constamment s’opposer au
vérisme qu’il souhaitait, au moment de l’écriture,
placarder sur l’écran et au-delà. Le scénario
et le film, plus que prolongements l’un de l’autre,
deviennent donc des documents aux visées hétérogènes:
l’écrit venant à la fois éclairer les
choix critiques de l’auteur tout en nous permettant de remettre
en question leur forme et leur application filmique réelle.
PREMIÈRE QUESTION SUR LE BONHEUR repose sur une logique
différente. Le film fait suite au projet controversé de
24 HEURES OU PLUS (7) dont le style très personnel et dépouillé abandonnait
le formalisme d’OÙ ÊTES-VOUS DONC? et d’ENTRE
TU ET VOUS pour se concentrer sur l’actualité, sans
coupure, et sur ses prolongements politiques, tels que narrés
et soulignés ouvertement par les commentaires de Groulx
et du politicologue Jean-Marc Piotte. PREMIÈRE QUESTION…,
du moins sur papier, veut sortir de cette fabrication personnelle
de la réalité ambiante telle que dépouillée
et juxtaposée dans ses fragments par la subjectivité de
l’auteur-total. Au contraire, Groulx propose une vision par
collaboration. En effet, le film, qui relate les efforts d’un
petit village mexicain pour former une organisation sociopolitique
communale malgré les ingérences et la résistance
de l’État, propose, dans son synopsis préalable,
la composition d’un scénario communautaire, en phase
avec le sujet du film. Ce scénario, en un élan d’immersion
total d’une vérité sociale et de son intégrité au
document filmique, serait écrit par les membres de la communauté elle-même.
Dans un document daté d’août 1976, Groulx écrit: «Il
m’aurait fallu un séjour prolongé à Oaxaca
pour pouvoir raconter avec plus d’informations un scénario
détaillé […] [J]’y ai proposé la
formation d’un comité cinématographique qui
veillerait à établir les divers éléments
qui composeraient les séquences d’un film. Les “campesinos” m’assurèrent
de leur participation entière à toutes les étapes
de la fabrication du film en me garantissant une description des
scènes nécessaires pour bien raconter le “pourquoi
et le comment” ça se passe chez eux. […] Donc
si tout marche bien, on devrait pouvoir s’attendre à un
scénario écrit sur des paysans par des paysans, même
si je n’exclus pas la nécessité de m’introduire
aussi un peu dans ce processus. Pour une fois me semble-t-il que
l’histoire puisse être écrite par ceux qui la
font…» Toutefois, impossible pour nous de juger du
véritable travail de collaboration ayant été accompli
(ou de l’existence même de ce travail) puisque aucune
copie de ce «scénario communautaire» n’est
disponible et que de toute façon, le dernier mot appartient
toujours au cinéaste.
Le travail de recherche et l’élaboration des différentes
versions du synopsis, écrits en collaboration avec Julio
Moguel et Miguel Lentz, qui se chargèrent de la recherche,
sont rédigés dans le même style que les projets
mentionnés plus haut, c’est-à-dire en opposition
au format restrictif de NORMÉTAL. Les auteurs débutent
par un historique et un compte-rendu de la situation et introduisent
le résultat général de leurs recherches. Suit
une description de «l’idée» de base ou,
si l’on veut, des intentions discursives ayant introduit
le projet et autour desquelles graviteront la poursuite de la recherche,
du tournage et du montage, tous en évolution constante.
Ils nous proposent ensuite la structure rhétorique projetée,
c’est-à-dire un déroulement par séquence
ouverte, chacune définie par un thème ou une idée
générale que la recherche subséquente et le
tournage s’efforceront de mettre à jour, de scruter à la
surface du monde sensible. Le film gardera d’ailleurs la
structure dichotomique de PLACE DE L’ÉQUATION, juxtaposant
parallèlement les plaintes des villageois et le point de
vue de leurs opposants. Toutefois, comme dans le film précédant,
toute prétention à la neutralité de l’auteur
ne peut-être ici que fallacieuse, alors que le point de vue
de Groulx est des plus explicites.
Encore une fois se dégage de l’étude de ces
synopsis le dynamisme et l’approche adaptative du processus
créatif proposé par Groulx, et ce jusqu’au
produit fini. Car aussi rhétoriques que puissent paraître
les derniers scénarios de Groulx, cette rhétorique,
jamais fixe, cherche constamment à trouver sa forme. En
effet, si son discours, ou plutôt son parti pris politique,
semble de plus en plus fixé a priori sur la matière
filmique et profilmique, jamais la forme concrète de ce
discours n’aura trouvé sa finalité statique
tant que Groulx n’aura pas terminé d’investiguer
la matérialité sensible qu’il scrute. Son surnom
n’est donc pas le résultat du hasard: le lynx inquiet.
Conclusion
Quatre notions conflictuelles, réalité, vérité,
esthétique et rhétorique, semblent émerger
de l’étude des différentes (quoique limitées
en quantité (8)) versions de scénarios et de projets
de film rédigées par Gilles Groulx en préparation
de ses tournages. Or ses quatre notions, semblant s’opposer
de prime abord, trouvent dans l’œuvre de Groulx leur
synthèse. Utopie moderniste ou ouvrage d’un esprit
visionnaire? Malgré quelques pistes critiques soulevées
de façon superficielle tout au long de cet essai, nous ne
pouvons pour l’instant en arriver à aucune conclusion
définitive quant à la synthèse de ces concepts
conflictuels sans une réflexion et une recherche supplémentaires.
Reste que le débat ne date pas d’aujourd’hui.
En effet, si plusieurs critiques tels Christine Noël et Roger
Bourdeau vénèrent le rhétoricien, d’autres,
tel André Leroux (9) qui accuse le film «d’exhibitionnisme
formel», soulèvent déjà, en 1970, certains
problèmes: «[A]u lieu de partir des choses, Groulx
part des idées. “Entre Tu et Vous” se présente
ainsi sous forme d’accumulations d’idées auxquelles
il manque une première dimension sensible, un premier contact
direct avec le réel.»
Du moins, si nous n’arrivons pas pour l’instant à un
compte-rendu critique définitif quant au statut ontologique
du cinéma de Groulx ainsi qu’à propos de la
relation conflictuelle existant entre idéologie, esthétique
et réalisme dans son œuvre (un débat dépassant
le cinéma de Groulx pour se placer, depuis Godard et ses
contemporains, au cœur des théories du cinéma
comme tel), nous en arrivons tout de même à un portrait
général des processus d’écriture scénaristique
du cinéaste. Cette facette trop longtemps ignorée
du travail de Gilles Groulx le positionne à un stade unique
de l’histoire du cinéma québécois où non
seulement il se propose à la fois comme théoricien
et praticien de l’école direct de l’ONF, mais
s’assure également de prolonger ces pratiques à l’intérieur
d’un cinéma politique d’avant-garde dont le
formalisme exacerbé a su garder certaines traces, du moins
dans sa méthodologie et son approche d’écriture,
de la spontanéité et de la mouvance du direct. L’étude
de son travail scénaristique nous aura ainsi permis de mettre
en perspective et de requestionner un élément trop
souvent pris pour acquis dans le cinéma politique, soit
la relation à la fois incestueuse et percutante qui existe
entre la réalité directe et la rhétorique
formelle de l’idéologue. Incidemment, ne pourrions-nous
pas poser la question de façon plus générale:
Est-ce que le cinéma peut être politique sans être
rhétorique?
Bruno Cornellier
Université Concordia, Montréal
Remerciements à la Médiathèque Guy L. Côté (Cinémathèque
Québécoise, Montréal) pour l’accès à son
fond d’archives, ainsi qu’à Geneviève
Lachapelle qui a assuré la relecture de cet essai.
Notes
(1) Son œuvre picturale sera montée puis exposée
par Barbara Ulrich, en 1995, à la Galerie Simon Blais, à Montréal.
Plusieurs de ses toiles sont toujours archivées à la
Cinémathèque québécoise.
(2) Poèmes, publié aux Éditions d’Orphée
en 1957, puis réédité aux Herbes rouges en
1973.
(3) Voir entre autres Luc Perrault de La Presse qui, de
l’interdiction
imposée à 24 heures ou plus… par l’ONF
en 1972 jusqu’à sa sortie en 1976, devint un important
chroniqueur de la vie et de la mort du film.
(4) RAPP: Association russe des écrivains prolétaires.
(5) C.U.: Close-up; M.S.: Medium shot; M.L.S.: Medium long shot.
(6) Le titre de travail du film était à ce moment: «La
deuxième personne du pluriel».
(7) Nous ne possédons malheureusement pas de documentation
suffisante pour brosser un portrait du processus scénaristique
de cet important film.
(8) C’est d’ailleurs la raison de l’absence,
dans cette étude, d’analyses comparatives précises
entre les scénarios et découpages de Groulx et les
séquences filmiques leur étant reliées. L’œuvre
scénaristique de Groulx à laquelle nous avons accès
est si limitée et si générale dans sa description
des films, qui prendront de toute façon racine dans l’immédiateté du
tournage et du montage, qu’une analyse comparative scénario/film
détaillée devient futile, sinon impossible.
(9) André Leroux, « L’évident refus de
la simplicité: Entre Tu et Vous » in Sept-Jours, 16
mai 1970.
Ouvrages cités
GAUDREAULT, André et Philippe MARION, « Dieu est
l’auteur des documentaires… » in CiNéMaS,
Vol.4, no 2, hiver 1994, p.11-26.
GROULX, Gilles, Propos sur la
scénarisation, Montréal:
Collège Montmorency, octobre 1975.
GROULX, Gilles, ‘De
l’importance qu’il y a de
faire des films qui aient un sens dans la vie réelle’ (manuscrit
non publié), 25 septembre 1967.
GROULX, Gilles, « Quel film aimerais-je faire? » in
Objectif, Vol.1, no 4, janvier 1961, p.10-12.
GROULX, Gilles, Manuscrit (non
publié), Conseil québécois
pour la diffusion du cinéma, 1er octobre 1969.
LEVER, Yves, Histoire générale du cinéma
au Québec, Montréal: Boréal, 1995.
NOËL, Christine, « Gilles Groulx et les médias » in
24 images, no 75, décembre-janvier 1994-1995, p.21-25.
NOËL, Christine, « Gilles Groulx, une critique des
médias » in L’œuvre de Gilles Groulx 1969-1973,
Montréal: Office national du film, « Collection Mémoire »,
2002, p.48-54.
RAYNAULD, Isabelle, L’importance du scénario dans
le cinéma québécois (non publié),
1997.
RÉGNIER, Michel, « Gilles Groulx » in Objectif,
Vol.1, no8, mai 1961, p.14-20.
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